Bones corrceeanems
MÉMOIRES
DE LA
SOCIÉTÉ IMPÉRIALE D'AGRICULTURE
SCIENCES ET ARTS
D'ANGERS
(ANCIENNE ACADÉMIE D’ANGERS)
NOUVELLE PÉRIODE
TOME TROISIÈME — PREMIER CAHIER.
ANGERS
IMPRIMERIE DE COSNIER FT LACHÈSE
Chaussée Saint-Pierre, 13
1860
SOMMAIRE
. Coup d’œil sur les travaux de la Société, par M. J. Soin, président.
. Discours prononcé aux funérailles de M. Louis Pavie, vice-prési-
dent, par M. COURTILLER.
. Notice sur M. L. Pavie, vice-président, par M. E. LACHESE.
. Notice sur M. le président de Beauregard, par M. COURTILLER.
. Observations médico-légales sur la mort du colonel de Beaurs-
paire, par M. le docteur A. LACHÈSE.
. Rapport sur le mémoire de M. A. Lachèse, par M. A. LEMARCHAND.
. Concours pour le prix de 1860.
SOCIÉTÉ IMPÉRIALE
D'AGRICULTURE, SCIENCES ET ARTS
D’'ANGERS
(ANCIENNE ACADÉMIE D’ANGERS ).
MÉMOIRES
DE LA
NOCIÉTÉ IMPÉRIALE D'AGRICULTURE
SCIENCES ET ARTS
D'ANGERS
(ANCIENNE ACADÉMIE D’ANGERS)
NOUVELLE PÉRIODE
TOME TROISIÈME
ANGERS
IMPRIMERIE DE COSNIER ET LACHÈSE
Chaussée Saint-Pierre, 13
COUP D'ŒIL
SUR
LES TRAVAUX DE LA SOCIÉTÉ
PAR M. J. SORIN, PRÉSIDENT
(Séance du 18 janvier 1860).
Messieurs ,
Naguëre et presque simultanément, la mort nous
enlevait deux des hommes que, depuis longtemps, il
nous était doux de voir à la tête de notre compagnie.
Je ne viens pas vous rappeler les titres qu’ils avaient
à notre attachement respectueux et qu’ils conservent à
notre reconnaissant souvenir. Deux fois déjà, ce pieux
devoir a été dignement rempli à l'égard de M. Pavie (1);
(1) Aux funérailles de M. Pavie, par-M. le conseiller Courtiller,
alors président de la Société, et dans la séance du 21 décembre 1859,
par M. le conseiller E. Lachèse, secrétaire général.
Dar Ge
il devait l’être non moins dignement aujourd’hui au
sujet de M. de Beauregard (1). Une circonstance im-
prévue nous force de remettre à la prochaine réunion
cet hommage si mérité. Mais j'ai la certitude , Mes-
sieurs , de répondre à votre unanime désir, en expri-
mant le regret qu’à ces pertes irréparables M. Cour-
tiller en ait ajouté une, Dieu merci moins absolue, et
toutefois bien vivement sentie. Les deux années pen-
dant lesquelles il a dirigé nos travaux ont inauguré
pour la Société une êre de rajeunissement. Que n’a-t-
il voulu continuer son œuvre, et que ne l’avez-vous
remise en de meilleures mains! Sous son impulsion,
une activité plus vive s’est manifestée parmi nous. Un
empressement plus marqué à entrer dans nos rangs y
a fait naître des espérances, promptement réalisées, de
précieuse collaboration. Nous avons été spécialement
“heureux de voir, par plusieurs adjonctions, se produire
dans la magistrature ce mouvement vers nous, flat-
teuse récompense de nos efforts et au besoin garantie
publique du bon esprit qui nous anime.
_ De leur côté, les deux excellentes institutions nées
dans le sein de la Société et qui s’y conservent, en
s’honorant de leur origine, comme elles lui font hon-
neur, la Commission archéologique et le Comice hor-
ticole, se montrent de plus en plus à la hauteur de
leur mission.
De tous ces faits , grâces soient rendues , pour une
grande part , à l'honorable président qui, par l’habi-
tude d’allier les études libérales de l’homme privé avec -
(1) Par M. le eonseiller Courtiller.
RE
l’accomplissement des devoirs publics, a pu, au dehors
_comme au dedans de la Société, lui prêter l’autorité
de l’exemple et l'appui d’un dévouement éclairé !
Soyez-en félicités également, vous tous, Messieurs,
qui avez compris qu’un redoublement de zèle nous
était imposé par des circonslances que je me permets
de rappeler, non certes dans une intention agressive
(loin de vous et de moi cette pensée !), mais comme
ayant été et comme devant être encore la source d’une
fraternelle et féconde émulation. En vous trouvant,
non pas frappés, mais plutôt gratifiés d’une concur-
rence , pleine de la généreuse ardeur qui anime tous
les débuts, vous n’y avez vu qu’un mutuel stimulant à
bien faire, une sorte de chevaleresque défi, aussi loya-
lement accepté qu’offert, de marcher à l’envi vers un
but identique par des voies distinctes, sans être oppo-
sées.
Et alors, Messieurs , ce que vous avez fait était la
meilleure réponse possible à un mot qui circulait au-
tour de vous : « Les anciennes Sociétés savantes d’An-
» gers ont, disait-on, fait leur temps. » Cest déjà
quelque chose, en ce monde, que d’avoir fait un
temps. Ne vieillit pas qui veut ; et, dans une certaine
mesure, avoir vécu c’est une garantie de pouvoir
vivre encore. Vos émules ont signalé leur entrée
dans la carrière par de louables travaux. Personne
plus que vous n’apprécie leurs efforts, n’applaudira
volontiers à leurs succès ; mais, tout en reconnaissant
avec un sympathique empressement combien ils sont
dignes de se présenter dans la lice, vous ne vous re-
gardez pas comme obligés de répéter, même d’un ton
Ps, US
beaucoup plus modeste, le mot du vieil Entelle : Artem
cestusque repono. Vous ne‘dites à personne avec l’octo-
génaire de la fable :
Tout établissement vient tard et dure peu
La main des Parques blêmes |
De vos jours et des miens se joue également.
Encore moins ajouteriez-vous :
Je puis... compter l'aurore
Plus d’une fois sur vos tombeaux.
Non, Messieurs, non; vos prétentions ne sont pas
telles, tels ne sont pas vos désirs. Vous admettez sans
difficulté qu’on soit viable en naissant après vous ;
mais aussi vous demandez humblement la permission
de ne pas vous croire tout à fait morts.
Cetie conscience de ce qu’il y a en vous de vie ac-
tuelle et de légitime espoir de durée, vous avez tenu
à montrer qu’elle n’était pas le résultat d’une trop
présomptueuse illusion. Vous vous êtes rappelé lar-
gument pratique du philosophe grec. On niait le mou-
vement ; vous avez marché.
Que vous reste-t-il à faire, Messieurs ? Rien autre
chose que de vous avancer dans la voie où vous êtes
entrés. Vous la connaissez trop pour que j'aie besoin
de vous dire qu’elle n’a pas de ramifications qui ne
soient agréables et utiles à parcourir. Laissez-moi ce-
pendant vous en indiquer une entr’autres comme digne
d’être fréquentée. Je le ferai d'autant plus volontiers
que je m’appuierai sur des conseils revêtus maintenant
de ce caractère plus imposant que la mort ajoute à
= 40
une autorité déjà respectée. Une des dernières fois, la
dernière même de toutes, si je ne me trompe, que
notre vénérable vice-président, M. Pavie, faisait enten-
dre ici sa voix toujours si bien écoutée, il nous exhor-
tait à ne pas perdre de vue que, si avec raison=nous
tenons à honneur d’être une compagnie littéraire , le
titre de nos études porte néanmoins au premier rang
le mot : Agriculture. Ce n’est pas moi, Messieurs , et
j'ose dire que vous le savez bien, ce n’est pas moi qui
viendrais vous engager à déserter les plus riants do-
maines de l'intelligence pour vous renfermer dans un
cercle exclusivement matériel. Loin d’abjurer ainsi le
culte et le bonheur de ma vie entière, je serais bien
plutôt disposé à inscrire en tête de tout programme
offert à des esprits éclairés la noble devise du cygne
de Mantoue : Dulces ante omnia Musæ! Toutefois, je
me plais à le reconnaître , on calomnierait le premier
et le plus utile de tous les arts, si l’on considérait les
études sur l’agriculture comme inconciliables avec ce
que les autres applications de l’intelligence ont de plus
séduisant et de plus délicat. Au besoin, j’en donnerais
pour preuve l’exemple même du grand poête que Je
viens de citer. Car, Messieurs, l’auteur des Géorgiques
n’aimait pas seulement la campagne comme les autres
poëtes, qui ne vont y chercher, en répétant la déli-
cieuse exclamation d’Horace , qu’un calme fécond en
méditations philosophiques, en douces rêveries et en
brillantes peintures : ,
0 rus, quando ego te aspiciam ? quandoque licebit
AO
Virgile faisait plus et mieux encore. Lui aussi, il en-
viait aux agriculteurs un bonheur qu’ils ne savent pas
toujours apprécier (1). Lui aussi, plus que personne
même , avec son âme si tendre, il goûtait les charmes
de la nature champêtre (2), et il lui demandait, comme
son voluptueux ami, le chantre de Tibur, cette paix que
les agitations de la ville et de la cour leur rendaient si
chère (3). Mais en outre , dans un poème auquel vingt
siècles de durée n’ont rien enlevé de son éclat et de sa
fraîcheur, il enseignait à l’homme des champs
Quid faciat lætas segetes, quo sidere terram
Vertere ;..…… , ulmisque adjungere vites
Conveniat ; quæ cura boum, qui cultus habendo
Sit pecori ; apibus quanta experientia parcis.
Connaissez-vous, Messieurs, beaucoup de Sociétés
savantes qui eussent à rougir, si ces quatre vers
que vous venez d'entendre formaient le premier
article de leur règlement ? Le nôtre, il faut bien
l'avouer, est écrit en style moins brillant; mais
enfin il dit à sa manière ce que Virgile disait à la
sienne. Or, puisque le prince de la poésie latine se
faisait volontiers propagateur de la science agrono-
mique telle qu’elle existait de son temps, nous ne
nous compromettrons pas en accordant à l’agriculture
(1) 0 fortunatos nimiüm, sua si bona nôrint
Me
dans nos études une place d'honneur. Qu’à l'avenir
donc , s’il se peut, elle y soit plus souvent appelée et
dignement accueillie. Nos autres sujets de méditation
n’y perdront rien; ils y gagneront, au contraire, le
piquant de la variété, et nous n’en trouverons que plus
de charme dans l’ensemble de nos travaux.
Ce charme, si attrayant par lui-même, comment ne
vous y laisseriez-vous pas entraîner, quand vous y êles
excités encore par de précieux encouragements ?
Il y a quelques jours à peine , le premier magistrat
de ce département exprimait avec la plus grande
bienveillance à votre conseil d'administration son ap-
probation pour votre passé et l’assurance de sa haute
protection pour l'avenir.
Chaque année vous apporte une nouvelle preuve de
la sympathie du Conseil général.
Vous remplissez donc un devoir de reconnaissance
envers l'autorité publique et envers l'élite de vos con-
citoyens , en vous efforçant de justifier l'intérêt dont
on vous honore.
En outre, et nous n’avons garde de l'oublier, si mo-
deste que soit sa position dans le monde scientifique
et littéraire, il n’est pas permis à une Société d’études
de rester inactive, quand elle a pour présidents d’hon-
neur :
D'abord l’illustre secrétaire perpétuel de l’Académie
française, M. Villemain, dont le nom peut être cité
sans commentaire, parce qu'il est à lui-même son
commentaire le plus expressif,
Vel sine laude, satis per se memorabile nomen!
nr AE
Puis un autre membre de la même Académie, nom glo-
rieux aussi et qu’à double titre une compagnie agricole
et littéraire doit être fière de pouvoir revendiquer
commé sien. Car, Messieurs, vous le savez, M. de
Falloux n’est pas seulement un habile écrivain; il est
encore un généreux et dévoué protecteur de l’agricul-
ture. Aussi, pardonnerez-vous facilement à mes vieilles
réminiscences classiques de remarquer avec orgueil
pour l’Anjou que, comme la politique dans l’ancienne
Rome, la haute littérature a trouvé dans notre contrée
son Cincinnatus.
Rappeler ainsi, Messieurs, tout ce qui doit vivifier
vos travaux, c’est expliquer comment celui à qui vous
venez d’en confier la direction a pu accepter un hon-
neur aussi peu attendu que peu mérité. Il a eu besoin
de comprendre que sa tâche consisterait moins à.sti-
muler votre zèle qu’à en constater les résultats. Cette
tâche d’ailleurs lui sera rendue facile par les collabo-
rateurs que vous lui avez donnés. Ce qui manque en
lui, il sera sûr de le trouver auprès de lui. Pour ce
qui le concerne, en reconnaissance de la haute mar-
que de confiance dont vous l’avez honoré, il ne peut,
Messieurs , vous offrir qu’un entier dévouement à
l’œuvre commune. Vous ne l’ignoriez pas; permettez-
lui d'espérer que vous voudrez bien vous en contenter.
DISCOURS
PRONONCÉ AUX FUNÉRAILLES DE M. LOUIS PAVIE
VICE PRÉSIDENT
Par M. le Conseiller COURTILLER, alors président
LE 3 NOVEMBRE 1859.
« Messieurs,
» L’affluence qui se presse aux obsèques de M. Pa-
vie, les larmes sincères qui se répandent devant nous
suffisent pour faire connaître que la ville d'Angers
vient de perdre un de ses meilleurs citoyens , un ad-
ministrateur éclairé, un père de famille modèle de
toutes les vertus domestiques, un chrétien voué aux
actes de la charité la plus active. Cette vie pure et
modeste n’aurait pas besoin d’autres éloges; mais la
Société d'agriculture, sciences et arts, que j’ai l’hon-
neur de représenter ici, serait ingrate si, dans cette
D Jp
douloureuse circonstance, elle n’exprimait les vifs re-
grets que lui inspire la perte qu’elle vient de faire.
M. Pavie était l’un de ses vice-présidents et avait été
l’un de ses fondaleurs. Entré jeune dans cette profes-
sion distinguée de l’imprimerie qui s’allie si bien aux
études littéraires, et suivant l’exemple que lui avaient
donné tant d'illustres imprimeurs, il savait. goûter,
méditer et apprécier ces chefs-d’œuvre de l'esprit hu-
main que son art devait reproduire et multiplier. Mais
travailler seul,, étudier seul ne suffit pas à l’activité
d’un esprit éclairé, il sentit que les hommes qui par-
tagent les mêmes goûts ont besoin de se trouver en-
semble, de se communiquer leurs pensées, et secondé
par quelques-uns de ses amis, il eut le premier l’idée
de rétablir à Angers une société littéraire. C'était chez
lui que se réunissaient, dans les premières années du
siécle, le petit nombre d'hommes qui, après nos trou-
bles politiques, avaient conservé le goût des études
paisibles et l'amour des sciences. Cette société fut le
germe qui, en se développant, devint la Société d’agri-
culture, sciences et arts. Assidu aux séances de cette
dernière société Lant que sa santé le lui permit , il y
lut plusieurs fois des travaux pleins d'intérêt; mais ce
que n’oublieront pas ceux qui ont assisté à ces séan-
ces, c’est la conversation de M. Pavie, cette finesse de
goût, cette vivacité d'esprit, ces saillies si piquantes
qui ont donné si souvent tant de charme à nos réu-
nions, et dont on était d'autant plus frappé qu’elles
s’alliaient chez M. Pavie au sens le plus droit et à la
raison la plus élevée. Nous en avons eu la preuve
losque , dans une de nos dernières séances , il nous
Ne US
rappelait la direction que nous devions donner à nos
travaux et les sujets qui doivent être le principal objet
de nos études.
» Notre compagnie gardera longtemps le souvenir
de ce vénérable collègue et des rapports si doux et si
affectueux que nous avions avec lui. »
NOTICE
SUR
M. L. PAVIE, VICE-PRÉSIDENT
par M. le conseiller E LACHÈSE
SECRÉTAIRE GÉNÉRAL
Lue dans la séance du 22 décembre 1859.
Lorsqu'une famille voit frapper par la mort un de
ses membres les plus justement entourés d'amour et
de vénération, aux émotions cruelles des premiers ins-
tants se joint bientôt le désir de conserver, de ras-
sembler pieusement tout ce qui peut rappeler et, pour
ainsi dire, perpétuer au milieu de nous celui qui n’est
plus. On bénit alors le crayon qui ressaisit ses traits
évanouis ; on interroge vingt fois les témoignages qui
retracent sa pensée et son cœur. Or, s’il est vrai et
désirable toujours qu’une cité ne soit qu’une famille,
AU, 7 ue
par l'affection commune de ses habitants envers ceux
qui lui donnèrent tant de fois des conseils et des exem-
ples, nul ne devra s'étonner de nous voir, au lende-
main d’un deuil que l’on eût dit un deuil public, es-
sayer de fixer dans l’esprit de nos contemporains le nom
d’un homme qui, pendant un demi siècle, n’a cessé de
s'associer aux travaux littéraires, aux efforts artistiques
et, surtout, aux actes de bienfaisance dont peut s’en-
noblir notre ville.
M. Pavie (Louis-Joseph-Marie-François) est né à An-
gers le 25 août 1782 et y est mort à l’âge de 77 ans
passés. Son père, originaire de la Rochelle et apparte-
nant à une famille d’imprimeurs ancienne et estimée,
était venu s'établir et se marier dans notre ville. Ac-
‘cusé d’avoir, au mois de juin 1793, époque de l’entrée
des Vendéens à Angers, imprimé des proclamations
royalistes, il fut arrêté et dirigé sur Paris; mais il sut
se soustraire par la fuite à la sentence de mort qui
l’atiendait sans doute au tribunal révolutionnaire, et se
réfugia en Espagne. Sa femme, arrêtée en même temps,
fut enfermée au château d'Amboise ; les presses furent
saisies, les scellés mis sur les papiers de la maison.
C’est au milieu de ces scènes cruelles, de ces terreurs
de chaque jour, que Louis Pavie, alors âgé de 11 ans,
dut conquérir son instruction première. Orphelin de
fait et recevant tour à tour l'hospitalité de divers mem-
bres de sa famille, il étudiait çà et là, tantôt à Angers,
tantôt à la Flèche, et n’en parvenait pas moins à jeter
dans son esprit les bases d’une bonne éducation litté-
raire, en même temps qu'il acquérait dans l’art musi-
cal des connaissances élevées et précises à la fois. Cest
SOC. D’AG. 2
Ô — 18 —
alors qu’il se rendit à Nantes, où il ne tarda pas à
remporter le prix de grammaire générale. La joie de ce
jour fut féconde pour lui, car c’est dans cette solennité et
au bruit même des fanfares célébrant son triomphe,
qu’il lia avec MM. de Nerbonne, Fétu et Depeigne,
l’un amateur, les deux autres artistes musiciens d’An-
gers, invités et venus exprès pour la cérémonie, des re-
lations que la mort seule devait rompre.
De retour dans notre ville, il y suivit les cours de
l'École centrale, où il rencontra Béclard, devenu le
célèbre professeur d’anatomie, le peintre Cadeau, Che-
vreul, David. Ce dernier était de dix ans plus jeune
que lui; il ne s’en établit pas moins entre eux une
amitié que ni l'éloignement, ni les dissentiments poli-
tiques n’altérèrent jamais.
Enfin, les cours, les collections, les entretiens sa-
vants de la capitale purent lui offrir pendant quelque
temps leurs vivifiantes richesses. Histoire, littérature,
art et poésie, il cultiva tout et sut, avec une facilité à
laquelle s’associait une étude constante, s’assimiler et
coordonner dans son esprit ces éléments si divers. Il
avait la raison pour comprendre, la sensibilité pour ad-
mirer, l’ardeur pour atteindre.
Angers, cependant, le rappelait, et le rappelait pour
toujours. Son père avait succombé de bonne heure aux
tourments de l’époque révolutionnaire ; sa mère, femme
d’une grande force morale et d’une éducation supé-
rieure, avait remis en action les presses que l’exil et
la persécution avaient si longtemps paralysées. Sa place
était près d'elle; son cœur le lui disait plus haut en-
core’ que sa raison. Îl vint joindre son labeur au sien
— 19 —
et se fit imprimeur à l’âge de 19 ans. On devine que,
dans cette position nouvelle, Louis Pavie demeura
fidèle à ses études et à ses goûts : nul homme mieux
que lui, en effet, ne resta constamment lui-même. Les
travaux d’affaires laissèrent donc une large place aux
essais littéraires, à la versification élégante et légère,
aux plaisirs d’une exécution musicale sérieuse et choisie.
Prompi à écrire les comédies de salon, les couplets , les
allocutions de ciwconstance, musicien excellent, doué
d’une belle voix de basse, instrumentiste peu brillant
mais infaillible , il suivait ainsi tout à la fois les diverses
spécialités auxquelles fut fidèle le programme de toute
sa vie. ;
Il avait atteint ainsi l’âge de 26 ans. Une de ses pa-
rentes, âgée de 16 ans, Me Eulalie-Monique Fabre, lui
avait inspiré une affection aussi vive que profonde: il
l’épousa le 22 février 1808. Mais, dès 1813, après cinq
ans d’un bonheur qui réalisait pour lui l'idéal de la
vie, la mort frappa sa compagne; elle lui laissait deux
fils. Il avait, heureusement, pour l'aider à supporter
cette perte cruelle, le secours des sentiments pieux
qu’au cours de cette époque indifférente ou railleuse,
lui avaient inspirés les exemples de sa famille, les en-
seignements de sa mère. Sa blessure n’en fut pas moins
trop profonde pour se cicatriser jamais. Il est, on le sait,
pour quelques âmes, de ces noms tristes et chéris qui
se lient à notre pensée, que l’on prononce fidèlement à
toute vive émotion de peine ou de joie, et qui en pré-
sence d’une faute possible, nous seraient comme un
second ange gardien. Tel était sans doute pour M. Pavie
le souvenir de celle qu’il avait perdue. Sous l’entrain
SL M
de sa parole et l’enjouement de son esprit, vivait inaltérée
une douleur dont ses amis, ses enfants même pouvaient
rarement surprendre le secret. Ce sentiment caché don-
nait à sa bonté native une douceur nouvelle et, peut-
être (car tel est le privilége des souffrances du cœur),
à son amabilité un charme de plus.
Vers 1815, une modeste réunion se forma par ses
soins et dans sa maison même. Elle n’eut d’abord
d’autre but que la lecture en commu des publications
nouvelles, puis bientôt prit le titre de Société d'histoire
naturelle. Qu’on nous laisse citer le nom de quelques-
uns de ses membres. C'était MM. Daligny père, devenu
plus tard conseiller à la Cour d’Angers, les docteurs
Lachèse père et Guépin; Bastard, alors directeur de
notre jardin des plantes; Millet, demeuré un de nos
savants les plus aimables et les plus zélés.
Cette réunion n’eut qu’une assez courte durée ; mais,
après sa dissolution, quelques uns de ses membres
eurent la pensée de doter notre ville d’une société sa-
vante à l’exemple de celles qu’elle possédait avant la
révolution. M. Pavie se montra le plus actif pour la
formation de cette institution qui prit et porte encore
son ancien nom de Société d'agriculture , sciences et
arts d'Angers. Est-il étonnant que les membres de cette
académie, dont un acte public a sanctionné l'existence,
aient toujours conservé à M. Pavie une légitime recon-
naissance et l’aient toujours porté parmi eux aux fonc-
tions les plus hautes que sa réserve consentit à accepter?
Une autre création, vrai progrès pour le temps, bien
qu’elle puisse sembler minime aujourd’hui, fut celle
d’un feuilleton de quinzaine joint aux Affiches d'Angers,
ER =
journal d'annonces que ses presses éditaient. Louis
Pavie écrivit, en tête de la feuille ainsi renouvelée, ces
mots : Sine literis vita mors est, pensée qui ne cessa
d’inspirer toute sa vie. C'était ouvrir une nouvelle arène
aux études de la contrée, et plus d’un de nos conci-
toyens s’y présenta. MM. François Grille, Mordret, De-
leurie père, Blordier-Langlois, enrichirent de leurs tra-
vaux l’œuvre du fondateur qui, bientôt, vit son fils
Victor y essayer ses premiers vers.
En 4817, M. Pavie prit une part active à la formation
du Concert d'étude, cette institution qui, pendant vingt-
deux ans, a donné à notre ville de si belles soirées et
lui a légué de si charmants souvenirs.
Tant de zèle, tant d'efforts pour le bien demandaient
à être reconnus hautement et comme consacrés par
un titre public. Aussi, lorsqu'en 1826 M. Pavie fut
nommé adjoint au maire d'Angers, un assentiment gé-
néral et que la diversité des opinions alors si ardentes
ne put amoindrir, répondit au choix proclamé. Nous
n'avons pas besoin de dire ce qu’il fut dans cette position
si honorable. Son patronage envers les lettres et les
arts put s’exercer avec une puissance nouvelle, et il
dut regarder comme un des jours les plus heureux de
sa carrière administrative, celui où il obtint l’insti-.
tution royale pour cette Société d’agriculture dont il
avait semé et développé les premiers germes.
1830 vint mettre fin à ces fonctions. M. Pavie, qui,
en 1836, cessa de gérer son imprimerie, ne s’en trouva
que plus libre de se livrer à ses relations et à ses goûts
de prédilection. Membre obligé de toutes les réunions
littéraires ou philharmoniques, plus d’une fois il avait
HEAR
fait déjà émigrer en masse la musique angevine à sa
campagne des Rangeardières, charmante habitation voi-
sine de Saint-Barthélemy, pour célébrer quelque fête
privilégiée, pour recevoir quelqu’artiste de renom, tel,
par exemple, que Dérivis père, de l'Opéra, venu, au
mois de juillet 1828, donner quelques représentations
sur notre théâtre. Heureux qui a pu jouir de ces réu-
nions, prendre part à ces banquets joyeux que charmait
sans interruption la verve de bon goût, l'esprit sans
apprêt ! D’ordinaire, l'exemple donné à cet égard par
le maître de la maison était trop engageant pour ne pas
devenir promptement contagieux. Quelquefois, c'était
aux lettres que la réception était consacrée. De jeunes
professeurs du collége étaient conviés à mettre en com-
mun leurs idées et leurs tendances, plus ou moins dé-
terminées, à suivre ou à combattre le mouvement roman-
tique dont Victor Hugo s’était fait en même temps l’apôtre
et le symbole. Plus d’une célébrité connut le chemin de
cette riante demeure : Chevreul, lesavant chimiste, David,
le statuaire. David !... combien est touchante la cons-
tante affection que ce nom rappelle ! Louis Pavie n’a-
vait jamais quitté du regard son ancien condisciple de
l'Ecole centrale ; il avait deviné son talent; il avait
encouragé ses efforts et, d'avance, salué sa renommée.
Lorsque sonna pour l'artiste l'heure des revers polit:-
ques et de l’exil, l’ami resta le même et attendit avec
anxiété l’heure de l’oubli et du retour. Puis, David étant
mort, c’est l’ami encore qui fit mettre au concours par
la Société d'agriculture, sciences et arts, l’éloge de
celui qu’il avait tant affectionné. Ù
Nous avons parlé de MM. de Nerbonne , Fétu , De-
LT
peigne, ces musiciens rencontrés dans un Jour de fête
et restés à jamais les associés des études artistiques
auxquelles M. Pavie prenait part. C’est principalement
dans le salon du premier d’entre eux que se tenaient
les réunions ; M. Pavie en était l’âme , y montrait un
talent sûr, un esprit que le flegme de M. de Nerbonne,
souvent attaqué par lui avec autant de réserve que
d'affection, semblait rendre plus brillant encore. Dans
ces soirées surtout, on accueillait avec une cordiale
bienveillance tous les essais, et tel exécutant, vétéran
aujourd’hui, se souvient avec une reconnaissance sin-
cère des encouragements qui furent donnés alors à ses
premières et bien chancelantes tentatives.
Hélas! presque tous les noms que nous traçons
ainsi, n’expriment plus que des souvenirs! Veuf de
tant de ses amis, des compagnons de ses premiers
travaux, des confidents des pensées et des projets de sa
jeunesse, M. Pavie sut conserver néanmoins et ses
goûts et l’aménité de son caractère. Si, d’ailleurs, les
années avaient fait tomber à ses côtés le plus grand
nombre de ses affections, elles avaient plus près de lui
encore, fait grandir et fructifier de bien chères espé-
rances. Ses deux fils projetaient sur son nom le reflet
des mérites qu'il avait toujours recherchés pour lui-
même : l’un, répandant chez nous les trésors des lan-
gues sémitiques et recueillant, des rives du Gange aux
sommets des Cordilières, les sujets variés de récits re-
cherchés de tous ; l’autre, créant chaque jour , de sa
plume facile et convaincue ou de son vers vif et bril-
lant, des fragments au mérite desquels nos littérateurs les
plus célèbres ont rendu maintes fois un juste hommage.
ENT
L'âge rendait M. Pavie de plus en plus fidèle au
calme séjour des Rangeardières. Il était ami des fleurs,
membre du Comice horticole d'Angers ; chargé même,
à ce dernier litre, de présenter, le 12 août 1843, un
brillant spécimen de nos richesses à Mme la duchesse
de Nemours , il avait prononcé une allocution dont la
grâce exquise fut remarquée. Il consacrait, tant à cette
section de-la Société d'agriculture qu’à la Société-mère
elle-même, une'série incessante d'observations et de
travaux. Toujours désireux d'activer parmi nous les
études littéraires, il promit une médaille d’or à celui
qui décrirait le mieux en vers l’imposant château de
notre ville. L'idée, louable et généreuse en elle-même,
obtint un brillant résultat. Deux prix et une mention
ayant été accordés, une réunion solennelle dans la-
quelle parlèrent avec éclat M. de Falloux, puis M. Vil-
lemain, se tint, le 18 juin 1857, à l'hôtel de la Pré-
fecture. M. de Beauregard, président de la Société
d'agriculture, étant malade alors, M. Pavie, vice-prési-
dent, fut chargé de faire les honneurs de cette fête
qui était son œuvre. Même près de l’élégant historien
de saint Pie V et du célèbre secrétaire perpétuel de
l’Académie française, il sut, toujours fidèle à lui-
même, charmer à sa manière et provoquer de ces bra-
vos pleins d'émotion qui fêtent autant l’orateur que le
discours. « M. Pavie, disait-on quelques jours plus tard
» dans le compte-rendu de cette séance, a le bon goût d’é-
» tre tout à fait de son temps, de ce temps où Jouy et
» Etienne écrivaient, où chantait Désaugiers, où profes-
» Sait l’auteur d’Anaximandre , l'aimable et spirituel
» Andrieux, de ce temps, enfin, où l’on se plaisait en-
EU
» core à invoquer les Muses et à sacrifier aux Grâces.
» On a trouvé en lui, ajoutait-on, les convictions af-
» fectionnées du june homme, le langage pur du lit-
» térateur , la parole touchante et le sourire auguste
» du vieillard. »
Une année plus tard, au mois. de juin 1858, une
grande exposition eut lieu dans notre ville. Le Comice
horticole, qui y faisait admirer ses nombreux et gra-
cieux produits, offrit un banquet aux membres du jury
d'appréciation et aux exposants étrangers à la cité.
Après les toasts, il fallait des vers et, comme au bon
temps, des vers chantés. M. Pavie fit entendre sa voix
au milieu de cette assemblée dont la plus grande par-
tie ne connaissait que son nom. Il n’eut pas besoin de
dire comme le convive dépeint par Béranger :
Daignez sourire aux chansons d’un vieillard!
Il chanta, et, dès les premiers accents, le succès lui
fut assuré. Il avait choisi ce refrain :
Pour être d’une Académie
Ne suis-je pas assez savant?
Or, pour convaincre de son savoir, il vantait avec
entrainement sa ferveur pour la gaie-science et sa fi-
délité aux grands préceptes du bien-vivre. Puis tout
en exaltant ainsi, dans sa fantaisie de convive , la pu-
reté de ses doctrines joyeuses , il venait à jeter les
yeux sur son auditoire et concluait par cette fin mo-
deste :
90 —
Devant vous, fils de la science,
Il faut m'incliner tristement,
Car cette fois, en conscience,
Je ne suis pas assez savant.
Pour bien apprécier ces vers, d’une douce et fran-
che gaîté, il faut, par la pensée, les mettre en scène
et les entendre chanter au milieu d’une nombreuse réu-
nion toute à la pensée de fêter joyeusement d’utiles
travaux et de paisibles triomphes.
M. Pavie, toutefois, était loin de dépenser ses heures
à des œuvres aussi légères. Se tenant au courant de
la littérature, travaillant toujours , il préparait, nous
l'avons dit, pour les diverses réunions dont il était
membre, des communications utiles, des observations
Judicieuses. On doit, entr'autres , garder souvenir
d’une motion fort sage faite par lui en dernier lieu ,
pour que la Société d'agriculture, qu’en toute vérité il
pouvait un peu nommer sa fille et à laquelle, par con-
séquent, 1l avait bien le droit de donner - quelques
conseils, renforçät les études que suppose la première
désignation de son titre. Puis, une autre occupation
n’a jamais cessé de solliciter son zêle de chaque jour,
celle de la charité. Aussi, lorsque se forma dans notre
ville la Société de Saint-Vincent-de-Paul, il y apporta
pour première mise, l'exemple bien connu de ses
constantes et généreuses inspirations.
Ces soins divers le retenaient de temps en temps à la
ville. Il avait pris pour pied-à-terre une modeste mai-
son située rue de l'Hôpital. Assis au rez-de-chaussée,
tantôt il lisait, tantôt il guettait parmi les passants un
59
visage de connaissance. Il en devait rencontrer sou-
vent : il comptait tant de relations, tant d'amis et, sur-
tout, tant d’obligés ! Parfois, quelque personne, non
contente de lui adresser un salut, frappait et venait
s'informer de sa santé. Malheur, alors, aux rendez-vous
et aux affaires ! L’entretien, toujours vif et nourri,
explorait les nouvelles de la cité, les questions du
jour, les faits et les exemples du passé, de manière à
tromper les heures, mais à laisser à l’heureux visiteur
un bon et aimable souvenir de plus.
C’est dans cette demeure que M. Pavie a expiré le
lendemain de la Toussaint dernière, fête dont la so-
lennité l'avait rappelé à la ville. Sa mort a été pieuse
et calme comme toute sa vie. On savait qu’il n’était pas
exempt de quelques - unes de ces souffrances qui sont
trop souvent le triste cortége de la vieillesse; mais rien
ne faisait présager une fin prochaine. Lorsque la pé-
nible nouvelle se répandit, l’affliction fut profonde,
universelle : on eût dit, d’un grand nombre, qu’ils
perdaient un membre vénéré de leur propre famille.
Aussi, le lendemain, aux obsèques, l’assistance en
deuil remplit l’église et le convoi fut immense. Arrivé
au terme de la conduite funèbre, M. le conseiller Cour-
tiller, président de la Société impériale d’agriculture,
prit la parole, et, d’une voix émue, paya à cette mé-
moire qui commençait, un tribut aussi touchant que
légitime. Ce fut le seul discours, mais ce ne fut pas le
seul éloge. Au moment du retour, le nom de M. Pavie
se murmurait de groupe en groupe et plus d’une fois
se prononça avec des larmes. Après ce que nous savons
de son intelligence et de son cœur , ces larmes doivent
UT
s’expliquer facilement, pour ceux mêmes auxquels il
n’a pas été donné de le connaître.
Qui ne porterait envie à une telle existence ?... Sans
doute, presqu’au début d’une union qui lui était bien
chère, il reçut une cruelle et incurable blessure. Plus
tard, d’autres sources de larmes durent s'ouvrir pour
lui, car nul de nous n’est à l’abri de ces coups sou-
vent ignorés du monde, de ces douleurs de l’âme qui
sont la rude et parfois salutaire école de la résigna-
tion. Mais, à le voir, à l’entendre, à le suivre dans ses
habitudes respectées par les ans, il n’en semblait pas
moins, comme il eût pu le dire lui-même, que le che-
min de la vie ne lui présentât ni aspérités ni épines,
mais seulement des fruits et des fleurs. . Toutefois, ce
qu’il faut signaler et désirer au milieu de son bonheur
même, c’est la source de ce calme des jours, de cette
permanence de goûts utiles à tous, que l’âge n’avait pas
atteints. L'esprit et la science ne suffisent pas pour
donner de tels trésors : c’est à la bienveillance de cha-
que heure, à l'amour du bon, à la piété sincère, au
témoignage intime de services rendus, qu’il appartient
de maintenir, même dans les mauvais jours, cette sé-
rénité de la pensée et du regard qui chez M. Pavie ne
s’altéra jamais. À ce titre, le caractère constant de son
amabilité non seulement le distingue , mais l’honore ;
et, en recherchant le secret des-qualités qu’il porta
dans le monde, nous trouvons un motif de plus au vif
et respectueux souvenir sous l’impulsion duquel nous
essayons en ce moment de rappeler sa vie et de
crayonner imparfaitement ses traits.
NOTICE
NUR M. LE PRÉSIDENT DE BEAUREGARD
par
M. LE CONSEILLER COURTILLER
LUE DANS LA SÉANCE DU 15 FÉVRIER 1860.
<—
Messieurs,
Notre Société a fait, dans les derniers mois de l’an-
née qui vient de s’écouler, deux pertes qu’elle a vive-
ment senties : la mort de M. Pavie, notre vénérable
vice-président, n’a précédé que de quelques jours celle
de M. de Beauregard, à qui nous avions confié pen-
dant si longtemps la direction de nos travaux, et qui
avait rempli cette tâche avec un zèle et un dévoûment
qui ne se sont jamais démentis.
Appelé à la pénible mission d’exprimer sur la tombe
de M. Pavie les sentiments de notre compagnie, je n’ai
de: open
pu, comme votre président, rendre le même hommage
à M. de Beauregard dont les restes ne reposent pas au
milieu de nous. Permettez-moi, imitant faiblement au-
jourd’hui ce qu’a fait un de nos collègues pour M. Pavie,
de vous rappeler quelle fut la vie de M. de Beauregard
et les titres qui lui ont donné tant de droits à l'estime
et aux regrets de tous ceux qui l’ont connu.
M. Jean-Frédéric Sourdeau de Beauregard, mort à
Angers le 28 novembre 1859, était né à Saumur, le 12 mai
1785, de Jean-François Sourdeau , chevalier’, seigneur
de Beauregard, ancien maître des comptes de Bretagne.
Son père avait plus de soixante-dix ans lorsqu'il épousa
Mie Marthe-Louise de Fay, d’une ancienne et honorable
famille des environs de Saumur. Les premières années de
la vie de M. de Beauregard ne furent pas heureuses.
Sa mère était occupée à donner des soins à deux jeunes
enfants et à un vieillard infirme et octogénaire, lorsque
les troubles de la Révolution et la guerre civile écla-
tèrent. Après la prise de Saumur par l’armée ven-
déenne et la retraite de cette armée, M. de Fay, père
d’un émigré, fut arrêté avec ses cinq filles, au nombre
desquelles était Mme de Beauregard, et conduit dans
les prisons de Saumur. Les archives de la Préfecture
ont conservé, parmi les nombreux documents de cette
époque, plusieurs lettres dans lesquelles Mme de Beau-
regard proteste énergiquement contre la mesure qui l’a
privée de sa liberté. Elle fait un tableau déchirant de
la position de son mari et de ses enfants, et rappelle
un trait bien honorable pour elle. Au milieu des fu-
reurs des partis, elle avait bravé le plus grand danger
et même exposé sa vie pour sauver celle de cinq sol-
ENS EE
dats républicains. Dans ces mêmes archives, il existe
une pièce plus précieuse encore et que nous n’avons
pu toucher sans un profond attendrissement. C’est une
lettre écrite par le jeune Frédéric de Beauregard, l’aîné
des deux enfants, âgé alors de huit ans, et adressée aux
membres du Comité révolutionnaire de Saumur. Le
style et l'orthographe prouvent qu’elle ne lui a pas été
dictée ; elle est ainsi conçue :
_« Citoyens , rende nous notre maman. Cest elle qui
» nous gouverne. Mon frère est toujours malade. Mon
» papa abien des infirmités que maman soigne. Mon
» papa est bien agé ill a 80 ant. Il est au désespoir.
» Nous allons tous trois mourir de chagrin ci vous ne
» nous rendé pas notre bonne maman. De grâce rendez
» nous la et croyé à notre reconnoissans fraternelle.
» Frederic et Hipolite Sourdeaux. 18 pluviose an 2 de
» la république. »
Cette date correspond au 6 février 1794.
Croyons, pour l'honneur de la nature humaine, que
les cœurs, si peu accessibles à la pitié, des membres
du Comité révolutionnaire auront cependant été tou-
chés des larmes de ces pauvres enfants presque orphe-
lins, et que Mme de Beauregard a peut-être dû à son
fils sa liberté et sa vie.
Elle perdit bientôt son mari, et, restée seule avec ses
deux fils, elle se consacra avec courage aux soins
d’une éducation bien difficile .alors, puisque tous les
établissements d'instruction avaient été détruits, et qu’il
n’existait que de bien faibles ressources pour les rem-
placer.
Elle résidait dans la belle habitation que possède en-
= 88
core la famille de M. de Beauregard, dans le village de
Saint-Florent, prés de Saumur, sur les bords du Thouet,
à quelques pas de la célèbre abbaye de Bénédictins,
fondée au commencement du xt siècle, et qui venait
de terminer une existence de plus de 700 ans.
Les deux jeunes de Beauregard durent prendre sou-
vent pour but de leurs promenades cet antique et vé-
nérable monastère, et errer dans ces vastes bâti-
ments, dans ces cloîtres abandonnés qui frappaient
par leur grandeur et leur solitude, et surtout dans
cette magnifique église, chef-d'œuvre du moyen âge
et l’un des plus remarquables monuments de l’An-
jou. Je me souviens d’y avoir aussi été conduit, au
commencement de ce siècle, avec d’autres enfants. On
nous faisait admirer deux immenses bas-reliefs repré-
sentant le Paradis et l'Enfer, et je n’ai pas encore ou-
blié l'impression que me firent éprouver les toits en
ruine, les vitraux brisés, les voûtes mouillées par la
pluie et le sanctuaire envahi par les reptiles et les her-
bes parasites.
Ce spectacle, chaque jour sous les yeux de M. de
Beauregard, dut frapper: son esprit naturellement
grave et sérieux,*et c’est peut-être de là que vint son
goût pour l'archéologie qui fut une de ses études fa-
vorites. ;
Cependant, le calme avait succédé aux orages de la
Révolution. L'ordre avait été rétabli par une main puis-
sante, et sur les ruines de l’antique abbaye allait s’éle-
ver un établissement qui dans l’idée de son fondateur
devait aussi traverser les siècles, quoique sa durée n’ait
été que bien éphémère.
_, 83 —
On a un peu oublié, au milieu des événements qui
ont rempli la première moitié de ce siècle, la création
des sénatoreries, de ces grands bénéfices civils accom-
pagnés de dotations opulentes, qui étaient destinés à de
hauts dignitaires, nouveaux missi dominici, dépositaires
de la pensée du souverain, chargés de faire exécuter ses
volontés, d'exercer une surveillance active sur toutes
les parties de l'administration, et qui devaient en même
temps rétablir dans les provinces ces grandes exis-
tences que la Révolution avait fait disparaître. La sé-
natorerie d'Angers comprenait les trois départements
qui forment aujourd’hui le ressort de la Cour impériale.
Un premier décret avait ordonné que le château de
Montgeoffroy serait la résidence du sénateur. Plus tard
on désigna le château de Craon. Le choix s'arrêta en-
fin sur le monastère de Saint-Florent, où les religieux
avaient fait élever depuis peu de temps de nouvelles et
élégantes constructions. L'église masquait cependant
un peu la vue de cette somptueuse résidence; ce fut
alors que fut détruit ce monument qui avait échappé
aux dévastations de la Révolution et à qui des répara-
tions peu dispendieuses eussent rendu son ancien éclat.
Ses débris furent enfouis dans un marais pour former
une chaussée qui abrégeait le chemin de Saumur à
Saint-Florent. Gémissons sur cette perte, et cependant
ne soyons pas trop sévères pour les auteurs de ce que
nous appelons aujourd’hui un acte de vandalisme. Per-
sonne n’avait alors d’admiration pour ces merveilleux
monuments du moyen âge. Déjà, au xvrre siècle, les
hommes les plus religieux, Fénelon lui-même, n’en
parlaient qu'avec dédain. C’étaient les œuvres d’un goût
SOC. D’AG. 3
Un ue
grossier el barbare. Avec ces idées el celles qu'était venu
y joindre le xvirie siècle, on ne pouvait irop s’empres-
ser de les faire disparaître. La Belle-d’Anjou, c'était le
nom qu’on donnait à cette église, fut démolie sans pro-
testations ni regrels.
M. le sénateur Lemercier, établi à Saint-Florent,
connut et put bientôt apprécier Mme de Beauregard.
Le voisinage contribua à faire naître entre les deux
familles des rapports d'intimité. Le jeune Frédéric
fut présenté au sénateur, qui fut frappé de son main-
tien grave et distingué, de son amour de l'étude et
de son désir de se livrer à des occupations sérieuses et
honorables. Pour mieux le juger, il lui donna pendant
quelque temps auprès de lui un emploi de confiance,
et lorsque M. Lemercier visita pour la première fois les
trois départements de sa sénatorerie, il était accompa-
gné du jeune de Beauregard.
L'éducation des deux frères n’avait pu être complète-
ment achevée à Saint-Florent. Mme de Beauregard se
décida ‘à conduire elle-même ses enfants à Paris,
où elle résida pendant plusieurs années. M. de Beaure-
gard se livra avec zèle aux études les plus sérieuses.
A dix-huit ans, il était reçu à l’École polytechnique;
mais il en sortit au bout d’une année pour se préparer
à entrer dans la carrière de la magistrature, qui avait
été depuis longtemps celle de sa famille. Les lois et la
jurisprudence furent alors pour lui l’objet d’un travail
assidu comme l’avaient été les sciences mathématiques
et physiques. Il fut au nombre des premiers élèves des
écoles de droit nouvellement rétablies.
Un décret du 16 mars 1808 avait créé près des tribu-
— 39 —
naux d'appel un corps de juges auditeurs. M. de Beau-
regard obtint ce titre en 1810. C’est à cette époque que
commença pour lui cette existence si honorable de ma-
gistral que nous avons vu se terminer il y a peu de
temps. Successivement auditeur à la Cour d’appel, et
après l'institution des Cours impériales, avocat-général
et président de chambre, sans avoir jamais quitté la Cour
d'Angers, il mérita et obtint à tous ces degrés de la hié-
rarchie judiciaire l'estime qui est due à un magistrat
éclairé, consciencieux et esclave de ses devoirs. Cette
vie régulière et paisible offre peu de faits à recueillir, et
sous ce rapport nous n'aurions plus rien à dire de
M. de Beauregard si nous ne devions signaler l’attache-
ment qu’il avait conservé pour la compagnie dont il avait
fait partie pendant si longtemps. Il se plaisait à dire
qu’il considérait la Cour d'Angers comme sa famille,
et après sa retraite, chaque fois que nous avions une de
ces assemblées générales où les magistrats honoraires
peuvent se réunir à leurs collègues, nous étions heureux
de le voir venir reprendre son rang à notre tête. C’est
ce qu’il faisait encore à la rentrée de la Cour, le 3
novembre dernier, en nous disant que c’était la cin-
quantième fois qu’il assislait à une semblable cérémonie.
Chevalier de la Légion-d'Honneur depuis longtemps,
M. de Beauregard avait reçu depuis peu d'années la
croix d’officier comme récompense de ses longs services.
Président ou membre de diverses commissions, appelé
à faire partie du Conseil académique, il n’était pas
resté étranger aux affaires administratives. Lorsque les
dispositions rigoureuses de la loi l’obligèrent à prendre
sa retraite, il crut qu’il devait encore consacrer au ser-
— 36 — x
vice de son pays les forces qui lui restaient et une im-
telligence que l’âge n’avait pas atteinte. Il accepia les
modestes fonctions de maire de Saint-Florent, voulant
ainsi terminer paisiblement sa carrière dans les lieux
où se trouvaient les souvenirs de son enfance.
Il nous reste à parler de M. de Beauregard sous les
rapports qui intéressent principalement notre Société.
A l'étude des lois civiles et administratives, il avait tou-
jours joint celle des sciences et surtout de l’archéolo-
gie; aussi ce fut avec empressement qu’il accueillit
l'idée de faire revivre cette ancienne Académie d’An-
gers où se réunissait l'élite des esprits distingués de
notre province. Il fut un des fondateurs de la Société
d'agriculture, sciences et arts. C’est à lui que nous de-
vons l’orgamsation de cette Société, son règlement, l’é-
tablissement du jardin fruitier qui fut confié à la direc-
tion si habile de M. Millet, de la Commission archéo-
logique et du Comice horticole.
En 1849, il remerciait ses collègues de lavoir déjà
appelé cinq fois au fauteuil de la présidence. Depuis
cette époque, cet honneur lui fut conféré chaque année,
sans interruption, jusqu’au moment où il le résigna
volontairement, ayant cessé en 1857 de résider habi-
tuellement à Angers. Vous n’avez point oublié quel
amour et quel zèle il portait à ces fonctions. Il avait
pour la Société, qu’il considérait comme son œuvre,
une affection qu’on pourrait appeler paternelle; aux
encouragements il ajoutait l’exemple. Il existe à peine
un volume de nos mémoires dans lequel on ne trouve
quelque travail important de M. de Beauregard, soit sur
l’agriculture, soit sur l’archéologie ou l’histoire de l’An-
FAUNE
jou. Un ouvrage plus étendu, la statistique du dépar-
tement de Maine et Loire, a été le résultat de longues
et profondes recherches. Enfin il a enrichi la Revue de
l'Anjou de plusieurs articles pleins d’intérêt.
Nous pouvions compter encore sur cette collabora-
tion si précieuse pour nous, lorsqu'une maladie rapide
et cruelle a terminé cette vie pendant le cours de la-
quelle M. de Beauregard, resté étranger aux passions
et aux haines politiques, n’avait inspiré que des senti-
ments d'estime et d'affection à tous ceux qui se sont
trouvés en rapport avec lui. Dans ses derniers moments,
il n’a pas oublié notre Société. Votre président, qui
avait craint de ne pouvoir assister aux obsèques de
M. Pavie, avait prié M. de Beauregard d’être à sa place
votre interprète dans cette douloureuse circonstance.
Sa santé, déjà profondément altérée, ne lui permit pas
d'accepter cette mission ; il le regretta vivement, et
peu de jours avant sa mort il renouvelait l'expression
de ce regret dans une lettre touchante que sa main dé-
faillante traçait avec peine. Il m’écrivait :
« Mon cher collègue, je vous remercie d’avoir sacrifié
» une audience de la Cour impériale pour rendre un
» dernier devoir au respectable et si regrettable M. Pa-
» vie. Lorsque vous vintes m’offrir cette mission et que
» je vous dis que j'étais trop souffrant, j'ai craint que
» vous eussiez pris mon refus pour de la mauvaise vo-
» lonté ; mais j'étais alors sous la pression d’une grave
» maladie dont je sentais déjà les atteintes; samedi elle
» a fait explosion par d’horribles souffrances. Depuis
» ce temps je ne quitte plus le lit. Heureux ceux qui
» jouissent d’une bonne santé! Je vous souhaite que
» vous conserviez la vôtre. »
22 FOR
Quelques jours plus tard il avait cessé d'exister.
Les restes de M. de Beauregard ont été transportés
à Saint-Florent. Vous, messieurs, qui êtes en grande
partie voués à l’étude, je pourrais dire au culte de lar-
chéologie, vous penserez comme moi qu'il état diffi-
cile de trouver une place plus convenable à la sépul-
ture d’un ami de cette science. Il repose dans le lieu
où s’écoula son enfance, auprès des restes du véné-
rable monastère, devenus de nouveau un asile pieux
consacré au recueillement et à la prière. Son tombeau
est à peu de distance de celui de l’historien de Sau-
mur et de l’Anjou, sur cette partie du côteau de la rive
gauche de la Loire qu’on a appelée avec raison un mu-
sée archéologique, tant on y trouve de monuments de
tous les siècles, et surtout de ces constructions primi-
tives, de ces dolmens dont l’origine se perd dans la nuit
des temps. Antérieurs à la civilisation de la Grèce et
de Rome, témoins aussi de la naissance de la nôtre,
quand elle se sera éteinte à son tour, ils seront sans
doute encore debout au milieu de forêts sombres et so-
litaires comme celles qui les ont ombragés autrefois.
OBSERVATIONS MÉDICO-LÉGALES
SUR
LA MORT DE M. DE BEAUREPAIRE
COMMANDANT DU 1°° BATAILLON DES VOLONTAIRES DE MAINE ET LOIRE
par
M. LE DOCTEUR A. LACHÈSE
Lues dans la séance du 18 janvier 1860.
Toute ma vie j'ai entendu parler de la prise de
Verdun par le roi de Prusse, en 1792; car toute ma vie
j'ai eu des rapports plus ou moins fréquents, plus ou
moins intimes avec d'anciens volontaires du 1er ba-
taillon de Maine et Loire, bataillon qui faisait partie
de la garnison de la ville assiégée. Longtemps, en
recueillant les récits de nos compatriotes, j'ai espéré
savoir la vérité sur la mort de M. le lieutenant-colonel
ee :
de Beaurepaire (1); mais loin de là, plus je question-
nais, plus j'écoutais, plus l’incertitude devenait grande
dans mon esprit sur les principales circonstances de
(1) Pour fixer l'orthographe de ce nom, nous croyons devoir citer
l'acte de mariage suivant, extrait des registres de l’état-civil de la
commune de Joué : +
« Le 19e jour d'août 1776... ont été épousés par nous, curé
soussigné, messire Nicolas de Beaurepaire, lieutenant au corps
des carabiniers de Monsieur, fils majeur des feu sieur Nicolas de
Beaurepaire, ancien échevin de la ville de Coulommiers (en Brie),
et dame Marguerite-Françoise Lallemand, ses père et mère, de
la paroisse de Saint-Nicolas de Saumur, d’une part, et demoiselle
Marie-Anne Banchereau-Dutail, fille majeure des feu sieur Jacques
Banchereau-Dutail, négociant, et demoiselle Anne Phellipeaux, ses
père et mère, de cette paroisse, d'autre part; en présence, du côté de
l'époux, de messire Benoit-Joseph Carault, lieutenant des Carabiniers,
de messire Jean-Baptiste Guilleminot , porte-étendard des Carabiniers,
de maître François-Jacques Jouannes, notaire et conseiller du roi,
tous de la ville de Saumur, paroisse Saint-Nicolas; du côté de l’é-
pouse, de maître Jean-Pierre Guérin, fils aîné, négociant, ancien
consul au consulat d'Angers, et de dame Rosalie-Françoise Banche-
reau, son épouse, beau-frère et sœur germains, demeurant à Angers,
paroisse Saint-Maurille, du sieur Antoine-Joseph Lenormant-Dumé-
nil, négociant, et de-dame Aimée-Renée-Jacquine Banchereau, son
épouse, aussi beau-frère et sœur germains, demeurant au Plessis-
Beaudouin, paroisse de Joué, de dame Elaudine Banchereau, veuve
de feu maître Matthieu Blouin, négociant, sa tante, demeurant pa-
roisse de Montiliers, diocèse de La Rochelle, de monsieur maïtre
Pierre-Jean Massé de Villeneuve, conseiller du roi et son président
au siége du grenier à sel de Vihiers et avocat au parlement, et de
dame Marie-Jacquine-Aimée Blouin, son épouse, cousins germains,
demeurant paroisse de Saint-Laud d'Angers, et de plusieurs autres
qui ont déclaré bien connaître lesdits époux, le lieu de leur domicile
et ont signé avec nous... |
» HOUDBINE, curé de Joué. »
FAN AÈES
cet événement qui a eu un si grand retentissement en
France. L'opinion généralement admise me semblait ne
reposer que sur des allégations plus ou moins décla-
matoires, plus ou moins erronées, et J'entrepris de
recueillir tous les documents à l’aide desquels je pour-
rais m'en former une plus satisfaisante. Je commençai
alors une espèce d'enquête médico-légale sur cette
question : Comment est mort M. de Beaurepaire dans
la nuit du 4er au 2 septembre 1792? s'est-il brûlé la
cervelle ainsi qu’on le dit depuis 67 ans, ou n’a-t-il
pas plutôt été assassiné ?.…
C’est avec intention que je me suis servi du terme
d'enquête médico- légale; j'ai voulu de suite faire
comprendre que toute considération, toute discussion
politique serait entiérement écartée de mon travail.
C’est le 6 septembre, d’après le Moniteur, qu'on
parla pour la première fois à l’Assemblée nationale du
suicide de M. de Beaurepaire. — « A la suite de ces
délibérations, dit le représentant Laporte, qui venait de
donner lecture des différentes pièces de la capitulation
de Verdun, M. Beaurepaire, commandant, voyant que
les habitants exigeaient impérieusement la reddition de
la place, s’est brûlé la cervelle (1). » C’est le simple
énoncé d’un fait, rien de plus. j
Quelques jours après, le mercredi 12 septembre,
M. Delaunay aîné, l’un des représentants de notre
ville, en demandant pour M. de Beaurepaire les hon-
neurs du Panthéon, s'exprime ainsi (2) : « ÎL s’est
(1) Moniteur n° 252, du 8 septembre 1792.
(2) Moniteur no 258, 14 septembre (792.
7/0, ee
donné la mort en présence des fonchionnaires publics
lâches et parjures qui ont livré le poste confié à son
courage. » Il est certain, d’après ces paroles, que le
commandant s’est brülé la cervelle en présence du
conseil de guerre, et c’est encore aujourd’hui l’opi-
nion la plus populaire. Cependant elle repose sur une
erreur matérielle, qui fut rectifiée de la manière la
plus formelle le 9 février 1793 par le représentant
Cavaignac, chargé par le Comité de sûreté générale et
de surveillance de faire un rapport sur la reddition de
Verdun. Après la plus minutieuse enquête, M. Cavai-
gnac affirme (1) que le conseil de querre se sépara à sept
heures du soir, après avoir accepté une suspension d’ar-
mes ; que chacun se rendit à son poste ; que Beaurepaire
se tint au sien jusqu'à deux heures et demie du matin ;
qu'il se retira ensuite dans une chambre voisine, en di-
sant aux soldats qui servaient auprès de lui qu'il allait
y prendre du repos.
Cette déclaration détruit radicalement celle de M. De-
launay, et quand une semblable contradiction existe
entre d'aussi graves personnages, quand un des deux
a présenté à la tribune nationale un fait matérielle-
ment faux, tout est remis en question pour qui sait
réfléchir, et on reste nécessairement dans le doute et
la méfiance jusqu’à ce que quelque circonstance im-
prévue fasse jaillir la lumière et paraître la vérité.
J’ai d’abord consulté les auteurs qui ont écrit sur la
Révolution. Les uns, et en tête le plus grave et le plus
circonspect de tous, M. Thiers, n’en parlent pas;
(1) Moniteur no 42, du 11 février 1793.
M es
beaucoup citent le fait, mais sans y Joindre aucune
réflexion; quelques-uns enfin, malgré les dénégations
du représentant Cavaignac, ont conservé et même
amplifié la version présentée dans les premiers jours
par M. Delaunay; M. de Lamartine, par exemple,
s'exprime ainsi dans son déplorable ouvrage des Giron-
dins :
« La capitulation fut décidée. Beaurepaire, rejetant
la plume qu’on lui présentait et saisissant un pistolet
à sa ceinture : « Messieurs, dit-il, j'ai juré de ne
rendre qu’un cadavre aux ennemis de mon pays. Sur-
vivez à votre honte, si vous le pouvez; quant à moi,
fidèle à mes serments, voici mon dernier mot : Je
meurs libre. Je lègue mon sang en opprobre aux lâches
et en exemple aux braves!... » En achevant ces mots,
il se tire un coup de pistolet dans la poitrine et tombe
dans la salle du conseil. »
J'avais donc inutilement consulté ces différents écrits
sans y puiser aucun renseignement utile, lorsque M. le
capitaine Alfred La Tour m’apporta de Verdun, où il
avait séjourné plusieurs années comme officier du
Génie, un ouvrage curieux intitulé Verdun en 1792,
épisode historique et militaire, par M. Paul Mérat, lieu-
tenant au 24e léger (1849). Je trouvai dans cette inté-
ressante brochure, outre un exposé circonstancié des
faits, avant et après la capitulation, deux pièces qui
sont en original dans les Archives de la guerre à Ber-
lin, et qui n’ont été jusqu'ici citées par aucun auteur
français. Je crois devoir transcrire intégralement ici
tout le récit de la mort de M. de Beaurepaire, c’est la
pièce la plus importante de mon enquête :
2 (Ne
« Le conseil s’ajourna au lendemain pour décider la
rédaction de la capitulation, et M. de Beaurepaire,
après avoir été visiter les remparts et les postes, rentra
chez lui, bien convaincu de l’inutilité de la défense.
— ]1 s’enferma dans son appartement en recomman-
dant à son domestique de ne pas le déranger et à la
sentinelle de ne laisser entrer personne, prétextant
qu’il avait le plus grand besoin de repos. La chambre
où il s'était retiré n’était pas son logement ordinaire,
il habitait avec sa femme et son enfant dans la ville
haute, près de la Roche; mais depuis qu’il était com-
mandant de place, il avait fait disposer à la maison
commune une chambre sise au premier étage, sur la
rue, et dans laquelle on peut arriver également par
la terrasse et par la grande salle du Conseil municipal.
» Environ vers trois heures du matin, le sieur
Benoît Petit, sergent au 1er bataillon de la Meuse et
de planton à la mairie, se promenant dans la cour avec
un officier municipal, entendit une détonation d'armes
à feu. Comme aucun autre appartement n’était éclairé,
ils montèrent chez M. de Beaurepaire, et comme nul
ne répondit à l'invitation d'ouvrir, le municipal prit
sur lui de faire enfoncer la porte. C’est alors qu'ils
trouvèrent le cadavre de M. de Beaurepaire gisant à
terre et la chambre remplie de fumée de poudre. On
fit mettre à la porte de la chambre deux soldats et un
caporal tirés du corps de garde de la mairie, fourni
ce jour-là par les volontaires d’Eure-et-Loir, et 1l leur
fut interdit de laisser entrer personne avant l’arrivée
des magistrats.
» Louis Perrin, juge de paix du canton de la ville
Le MEN
basse de Verdun, accourant aussitôt à la requête de
M. Pichon, le commissaire des guerres, rédigea un
procès-verbal de l'événement qui mettait toute la ville
en émoi pour ne pas dire en révolution.
» M. de Beaurepaire fut trouvé vêtu d’un habit de
garde national, d’une veste de basin blanc, culotte de
peau et botté; il portait la croix de St-Louis sur la poi-
trine et l’épée au côté; deux pistolets étaient à côté de lui.
» Le juge de paix, qui était assisté de deux officiers
municipaux, MM. Collard et Cauyetie, trouva sur lui
un portefeuille contenant deux assignats de 90 livres,
trois billets de confiance de 5 sous et un billet de con-
fiance de 10 sous, des papiers de famille qui furent trans-
mis au juge de paix du canton de la ville haute pour être
remis à Mme de Baurepaire et quelques papiers concer-
nant la place, qui furent envoyés au sieur Leuaux, greffier
secrétaire de la place. — Dans une bourse de soie étaient
neuf assignats de 5 livres ployés ensemble, deux doubles
louis d’or et 98 livres 5 sous en argent blanc; plus dans
la poche du gilet une montre à boîte d’oretune clef; toutes
choses qui furent également remises à Mme de Beaure-
paire.
» M. Charles l’Espine, maître en chirurgie, do-
micilié à Verdun, après avoir visité et examiné ledit
corps, nous a dit et rapporté qu’il avait trouvé le
menton, les deux mâchoires tant supérieure qu’infé-
rieure, la moitié du front, tout le côté droit de la tête,
enlevés ; le crâne ouvert et la moitié de la tête em-
portée, dont on a trouvé plusieurs morceaux de chair
et d’os épars en la chambre ; que cette mort a été oc-
casionnée par deux coups de pistolets que l’on a trouvés
pe
déchargés à côté de lui. — Qu’ilin’y a pas de doute que
ce ne soit ledit sieur de Beaurepaire qui se soit donné
la mort, ayant trouvé une quantité prodigieuse de sang
répandu à côté de lui, qui a jailli jusqu’au plafond et
aprés la boiserie de la dite chambre et sur le matelas
qui s’y trouve. k
» Les témoins qui signèrent avec MM. Perrin, Collard
et Cauyette furent : Petit, sergent au 1er bataillon de la
Meuse; Bohef, sergent à la 6e compagnie de l’Allier;
Gillet, sergent à la 3e d’Eure-et-Loir ; Dupoux, volon-
taire à la re de l'Allier; Langlois, caporal à la {re de
Seine-et-Marne, tous de planton à l’Hôtel-de-Ville, et
qui déclarèrent que personne n'avait paru ni remué
dans la maison commune depuis huit heures du soir,
moment de la rentrée de M. de Beaurepaire, jusqu’à
l'instant où le bruit du coup de pistolet était parvenu à
leurs oreilles. »
Ainsi que je l'ai dit, ce procès-verbal, revêtu de
toutes les formalités légales, est déposé en original aux
Archives de la guerre à Berlin; il en existe une copie
aux manuscrits du Dépôt de la guerre à Paris, et ce-
pendant il n’a été mentionné par personne. Il aurait
dû trancher la question qui nous occupe; mais il est
rédigé de telle façon, qu’il ne peut fourmir le moindre
argument tant soit peu concluant pour démontrer qu’il
y à eu suicide.
En médecine légale, on ne doit jamais dire qu’un
fait est certain, si cette certitude n’est pas démontrée
par des preuves irrécusables, et on ne trouve aucune
de ces preuves dans les documents que je viens de citer.
M. le juge de paix Perrin donne les détails les plus
=
précis sur les habits du commandant, sur l’argent et
les billets qu’il avait dans ses poches; mais il ne dit
pas un mot de la position du cadavre, etil ne dit rien
non plus de la position exacte des pistolets. Ils étaient
à côté de lui; mais l’un était-il à droite, l’autre à gauche
du cadavre, ou étaient -ils tous les deux du même côté,
ainsi que le procès-verbal pourrait le faire croire ?
Avaient-ils récemment fait feu tous les deux ou un seul
avait-il été tiré? Toutes ces indications étaient indis-
pensables et on n’en dit pas un mot.
Dans le procès-verbal de M. Charles Pl Espine,
maitre en chirurgie, non seulement il y a aussi des
omissions qu’il n’est jamais permis de faire en pareil
cas, mais on trouve à la fin une affirmation aussi témé-
raire qu'injustifiable. « Il n’y a pas de doute, dit le
» médecin expert, que ce ne soit le sieur Beaurepaire
» qui se soit donné la mort, ayant trouvé une quantité
» prodigieuse de sang répandu autour de lui, qui à
» jailli jusqu’au plafond, après la boiserie de ladite
» chambre, et sur le matelas qui $ y trouve. »
Pendant plus de dix ans, j'ai été chargé de la péni-
ble mission de constater les morts violentes qui avaient
eu lieu dans l’arrondissement d'Angers, de rechercher si
elles étaient le résultat d’un acte volontaire, d’un crime
ou d’un accident, et Jamais je n'aurais osé émettre
même un soupçon, si je n’avais eu pour le justifier que
des faits aussi peu probants que ceux présentés à l’ap-
pui de son affirmation par M. le chirurgien de Verdun.
Un de ces faits cependant aurait pu démontrer le sui-
cide, si on l’avait constaté dans toutes ses particula-
rités au lieu de l’imdiquer par un seul mot: c’est la
er. ve
présence du sang au plafond, où il avait jaïlli, pré-
tend-on. S'il y avait réellement des taches au pla-
fond, il eût d’abord fallu démontrer que ces taches
étaient bien des taches de sang. Il est impossible d’ad-
mettre que le sang ait jailli jusqu’au plafond, ainsi
qu’on le dit; il n’aurait pu y être porté que par le pro-
jectile, et c’est le passage, la direction de ce projectile
qu’il aurait fallu surtout indiquer. Si, en effet, on avait
trouvé près de ces taches, directement au-dessus de la
tête du cadavre, la trace d’une ou plusieurs balles, le
suicide était plus que probable; je pourrais citer à
l'appui de mon opinion plusieurs faits que j'ai observés
et qui sont aussi démonstratifs que possible.
En ometiant ces diverses et nécessaires indications,
M. le juge de paix et surtout M. l’Espine ont enlevé
à leurs procès-verbaux toute espèce de valeur médico-
légale. M. le chirurgien a eu de plus le grand tort
de déclarer vrai un fait très grave, alors qu’il ne ba-
sait cette assertion que sur des allégations qui ne
prouvent nullement qu’il y a eu suicide.
Même avec les documents si précieux que nous a
fait connaître M. le lieutenant Mérat, il est donc impos-
sible de trouver jusqu’à ce jour une seule preuve
physique qui permette d'affirmer que M. de Beaurepaire
s’est suicidé. Nous ne pouvons donc obtenir qu’une
conviction morale basée .sur l'interprétation tout à fait
hypothétique des faits constatés. Voici l'explication don-
née par M. Mérat :
« Rentré chez lui, seul, livré à ses pensées, au mi-
lieu de la nuit, il se sentit effrayé de la responsabilité
qui allait peser sur lui; il n’osa pts lutter contre le
ADP =
sort fatal qui lui avait fait écheoir le commandement
d’une place abandonnée, peut-être même livrée à l’en-
nemi avant qu’elle füt attaquée ; il vit que le conseil
défensif voulait la capitulation... Sa tête se perdit, son
exaltation l’égara; il se comprit déshonoré, traîné à
l’échafaud, et le désespoir s’emparant de son âme, il
résolut de prouver que s’il ne pouvait pas vaincre, tout
au moins il savait mourir. Ce qui me porterait surtout
à croire cela, continue M. Mérat, c’est cette lettre qui
nous est restée de l'écriture, dit-on, de Beaurepaire,
mais sans signature, et sur laquelle, à coup sûr, il
médita longtemps avant d’en finir avec l'existence :
« Du 1er septembre 1792, à trois heures du soir.
» Le commandant de la place aura l’honneur de
faire parvenir demain à M. le duc de Brunswick, avant
l'expiration des vingt-quatre heures, sa réponse défini-
tive aux conditions qui lui sont proposées ; mais il a
l'honneur d’observer que deux corps de troupes de la
garnison sont entrés avec chacun deux pièces de cam-
pagne faisant partie de leur armement, et qu’ils espé-
rent qu’on voudra bien les leur accorder comme une
des conditions intégrantes de la capitulation proposée.
, » Le commandant militaire de Verdun. »
Cette version est certainement acceptable, et il est
possible que les faits se soient passés ainsi. Tout autour
du commandant était trahison et mort. S'il acceptait la
capitulation avant un assaut, il lui fallait fuir la France
SOC. D’AG. 4
Eee
ou livrer sa tête au hideux couperet de la guillotine (1);
s’il persistait à ne pas vouloir la signer malgré l’avis
des corps administratif et judiciaire, malgré les démons-
trations énergiques de la population et de la garde
nationale, il s’exposait aussi à la mort dont le mena-
çait l’émeute, et on conçoit que, dans une position
semblable, une espèce de désespoir fasse accepter par
un homme faible de caractère ou surexcité par les pas-
sions politiques, les résolutions les plus extrêmes.
Mais tel n’était pas M. de Beaurepaire Celles de ses
lettres qui ont été publiées donnent à penser qu’il tra-
versait avec un très grand calme les événements extraor-
dinaires au milieu desquels il se trouvait lancé. Né
le 7 janvier 1740, il avait plus de cinquante-deux ans
au moment de sa mort. Entré au service comme soldat
en 1760, il était, en 1768, officier et porte-étendard
dans le magnifique régiment des Carabiniers de Mon-
sIEUR, et en 1789 capitaine et chevalier de Saint-Louis.
Dans ces conditions, avec de tels états de service, un
militaire se préoccupe fort peu de ressembler à Caton
ou à Brutus, mais il est inflexible sur le devoir, et il
sait que l’honneur du soldat est avant tout de défendre,
tant qu’il a un souffle de vie, le poste que la patrie lui
a confié. M. de Beaurepaire le savait mieux que per-
sonne, et il était décidé, j’en suis convaincu, à mourir
(1) L'article 4er du décret du 25 juillet 1792 est ainsi conçu :
« Tout commandant de place forte, revêtue ou bastionnée, qui la
» rendra avant qu’il n’y ait brèche accessible et praticable au corps
» de ladite place, qu’il n’ait soutenu au moins un assaut, dans le cas
» seulement où il y aurait un retranchement intérieur, fait à l'avance
» ou pendant le siége, sera puni de mort. » S
SRE —
l'épée haute et le commandement à la bouche, lors-
qu'après avoir parcouru tous les postes, il rentra dans
sa chambre et y trouva la mort.
Si les contradictions qui ont existé dans les détails
donnés dès les premiers temps à la tribune nationale;
si les incertitudes maintes fois signalées dans les récits
de nos compatriotes, anciens volontaires du 1er ba-
taillon ; si l'absence, dans les procès-verbaux officiels
du juge de paix et du médecin, des renseignements les
plus nécessaires sur la position du cadavre et des pisto-
lets, l’état des pistolets, le trajet et la direction du ou
des projectiles (car il est impossible de dire si un seul
coup de pistolet a été tiré ou s’il y en a eu deux); si
l’ensemble de toutes ces circonstances doit faire regar-
der comme très douteux le suicide de M. de Beaure-
paire, il a de plus pour conséquence immédiate, forcée,
de faire penser que si le commandant ne s’est pas
donné la mort, il l’a reçue d’une main étrangère; et
c’est ici le cas de parler d’un document presqu’aussi
intéressant et tout aussi peu connu que le travail de
M. Mérat.
En 1836, le roi Louis-Philippe demanda au général
Lemoine, qui avait assisté au siége de Verdun comme
commandant en second du bataillon de Maine et Loire,
de rédiger ses souvenirs sur ce sujet. Le général en-
voya un mémoire qui fut ensuite, par les ordres du roi,
porté aux manuscrits du Dépôt de la guerre. Nous y
trouvons une nouvelle explication de la mort de M. de
Beaurepaire ; la voici :
« Le lendemain 2 septembre, à 5 heures du matin,
dit le général Lemoine, lorsque le pont-levis, de la cita-
Per
delle fut baissé, on vint me prévenir que le commandant
Beaurepaire s'était brûlé la cervelle dans sa chambre à
coucher. Je courus à la maison de ville où je trouvai
le corps du commandant sans vie, norriblement mutilé
et baigné dans son sang par l'effet d’un de ses pistolets
qui se trouva déchargé et qui parut avoir été tiré du
côté de la face, ce qui lui enleva une partie de la tête.
J'interrogeai le secrétaire, le domestique qui était à sa
porte au moment de la détonation du pistolet; ce der-
nier me déclara aŸoir entendu marcher sur la terrasse
et ouvrir la porte de la chambre où reposait le com-
mandant, et après la détonation, il entendit encore
fermer cette même porte et marcher sur la terrasse
avec précipitation et se dirigeant vers l’appartement où
étaient en permanence les membres de la municipalité.
» Cet appartement avait également une porte par
laquelle on communiquait sur cette térrasse, et par
conséquent avec l'appartement du commandant Beaure-
paire. Nous fimes aussitôt des recherches dans ses
papiers pour nous assurer s’il avait laissé quelques
notes pour sa famille, pour moi ou pour quelqu’autre
personne. Mais nous ne trouvâmes rien, absolument
rien qui pût faire penser qu'il s'était préparé à cette
catastrophe. Aussi je déclare hautement que je m’ai
Jamais pu ployer ma raison jusqu’à croire que cette
mort füt l'effet d’un suicide. »
Tout dans ce récit me semble l’expression de la vé-
rilé, de la part de l’homme qui mieux que personne
devait connaître les plus intimes pensées de son com-
mandant. M. de Beaurepaire, je le crois comme le géné-
ral Lemoine, aimait trop tendrement sa femme et son
2e
fils, qui l’avaient suivi dans sa périlleuse campagne,
pour ne pas leur écrire quelques mots d'adieu avant
de se donner la mort; il était trop bon militaire pour
ne pas transmettre avant de mourir, à celui qui devait
immédiatement le remplacer à la tête du bataillon, ses
dernières volontés, ses dernières instructions, ses ordres
suprêmes. J’admets donc de tous points l'explication
donnée par le général Lemoine, et je crois d’autant
mieux que cette opinion est la véritable qu’elle a
été formellement émise et énergiquement soutenue par
M. Gosselin, colonel du génie, dans un écrit que je n’ai
malheureusement pas pu me procurer, mais dont on
m’a fait connaître le sens et l’esprit. Après avoir ques-
tionné souvent à Verdun les hommes qui par leur âge,
par leur position, étaient le mieux en mesure de con-
naître la vérité; aprés avoir causé avec eux de la ma-
nière la plus intime, le colonel, qui est lui-même de
Verdun, est persuadé qu’à l’issue de la séance du
conseil de défense, à sept heures du soir, plusieurs
officiers municipaux étaient restés à la: maison com-
mune, ce que constate le procès-verbal de M. le juge
de paix. On attendait avec anxiété la réponse que de-
vait donner M. de Beaurepaire, et vers la fin de la nuit,
comme tout devait faire croire que le commandant
persisterail dans sa résolution de ne pas capituler, un
personnage inconnu, porteur de la lettre au duc de
Brunswick qu’on a trouvée non signée auprès du cadavre,
a pénétré dans la chambre du commandant par la ter-
rasse, lui a demandé s’il voulait signer, et sur son refus a
fait feu, puis s’est retiré précipitamment par la même
terrasse. L'explosion est entendue du sergent et de
; — 54 —
l'officier municipal qui se promenaient dans la cour;
ils heurtent chez le commandant, enfoncent la porte,
et placent des factionnaires avéc consigne de ne lais-
ser entrer personne. M. le juge de paix Perrin, M. le
maître en chirurgie l’Espine, rédigent leur procès-
verbal, et à cinq heures, lorsque le pont-levis est
baissé, les volontaires du 4er bataillon, qui tous avaient
passé la nuit dans la citadelle, apprennent que leur
commandant est mort et qu’on a constaté qu’il s'était
suicidé. Au même instant le conseil de défense se réunit
de nouveau, accepte la capitulation avec des expres-
sions presqu’identiques à celles de la lettre trouvée près
de M. de Beaurepaire, et avant midi, Marceau, comme
le plus jeune officier supérieur de la place, la remet-
tait au roi de Prusse.
Telle est, je n’en doute pas, la vérité sur la mort
du commandant du {er bataillon de Maine et Loire,
et sur la reddition de Verdun. Si cette vérité a été si
longtemps méconnue, c’est qu’elle a été tout d’abord
couverte d’un voile épais par des gens intéressés à le
faire, qui ont présenté à sa place, comme un acte
d’héroïsme , ce qui n’était réellement qu’un prudent et
adroit mensonge. On ne se vante jamais d’avoir tué un
homme par surprise, même quand, en se portant à
cetle extrémité, on a pour but d’épargner à une ville
les horreurs d’un bombardement et d’un assaut; on
tâche au contraire, par tous les moyens possibles, de
rejeler bien loin de soi la terrible responsabilité d’un
tel acte. C’est ce qu’ont fait ceux qui, comme je le
suppose, ont tué M. de Beaurepaire. Ils ont immédia-
tement déclaré que le commandant s'était suicidé ; ils
et
l'ont fait constater avec toutes les formalités légales, et
ils ont ainsi échappé à toute crainte d'enquête posté-
rieure, d'instruction judiciaire, de représailles. En
relisant même avec attention le post-scriptum qui ter-
mine le procès-verbal, on se demande si en constatant
que personne n’avait paru ni remué dans la maison
commune depuis huit heures du soir, moment de la
rentrée de M. de Beaurepaire, jusqu’à l'instant où on
a entendu le coup de pistolet, on n’a pas voulu, dés le
premier moment, détruire autant que possible un fait
qui mieux qu'aucun autre pouvail conduire à la décou-
verte de la vérité.
De son côté, le gouvernement d’alors trouva dans le
suicide de M. de Beaurepaire, un puissant moyen d’ac-
tion sur les masses armées qu’il précipitait au-devant
de la coalition qui envahissait la France. « Beaurepaire,
disait M. Delaunay, n’est pas mort en homme faible et
désespéré ; son trépas n’a été que le refus de revoir la
lumière après qu’elle a éclairé des trahisons el des
perfidies ; il a jugé que sa mort nous serait plus utile
que sa vie, qu’il fallait que cette grande et terrible leçon
encourageàt les timides, raffermit les chancelants ; qu’elle
devint le premier supplice des cœurs lâches qui ont
abjuré la liberté, et qu’enfin elle apprît aux satellites
de la Prusse et de l’Autriche, qu’on n’asservit point un
pays tant qu’il existe des hommes qui n’ont pas vaine-
ment juré de vivre libres ou mourir. » Beaurepaire fut
le héros populaire; on joua sur plusieurs théâtres des
pièces qui finissaient, aux grands applaudissements de
la foule, par le suicide et l’apothéose du commandant
angevin, et dans presque toutes les villes, on donna à
SEE
l’une des rues les plus fréquentées le nom du chef de
notre premier bataillon.
Il était donc du plus haut intérêt pour un certain
nombre d'habitants de Verdun de faire croire au suicide
de M. de Beaurepaire, et personne n’avait intérêt à
prouver le contraire; il était utile au gouvernement
d’assimiler cette mort volontaire aux actes les plus
fameux dans l’histoire de la vieille Rome et de la vieille
Grèce, pour surexciter dans la nation un enthousiasme
qui lui était plus que jamais nécessaire : un seul indi-
vidu devait en souffrir si ce n’est dans sa personne, au
moins dans le respecl qu’on devait à sa mémoire, et
cet individu était M. de Beaurepaire lui-même. Tout
l'enthousiasme dont je parlais tout à l'heure ne dura
pas longtemps, car dans son fameux rapport, le repré-
sentant Cavaignac prononçait, cinq mois aprés la prise
de Verdun, cette phrase sévère : « Je ne ferai aucune
réflexion sur la mort de Beaurepaire, je laisse à l’his-
toire le soin d'apprécier une action qui lui a mérité les
honneurs de l’apothéose. Je me contenterai d'observer
qu’il est à regretter que cet officier, au lieu de se donner
la mort, ne l’ait pas reçue de la main d’un ennemi sur
la brèche ou dans la citadelle : c’est là que son sang
pouvait couler utilement pour la patrie. » Quel démenti
donné aux phrases ampoulées du rapport du mois de
septembre !.….…
Bien souvent, pendant cinquante ans, la mort de
M. de Beaurepaire a été jugée comme elle l'avait été .
en pleine Convention ; bien souvent elle a été stigma-
tisée, d’une manière plus cruelle encore, au nom de
la morale et de la religion, mais jamais dans une cir-
LAN 7 PRE
constance plus grave qu’en 1849, à Angers même, dans
le sein du Conseil municipal, où l’on agitait la question
de savoir si une statue serait élevée au commandant
du 4er bataillon. Un militaire aussi brave que distingué,
officier supérieur comme M. de Beaurepaire, comme
lui chevalier de Saint-Louis (1), déclara formellement
qu'il voterait contre un semblable projet: « Je ne
consentirai jamais, dit-il, à honorer la mémoire d’un
officier qui, chargé d’un commandement, aurait aban-
donné son poste, et se brûler la cervelle quand on est
en face l’ennemi, c’est la plus honteuse manière de
déserter. » |
Eh bien ! c’est pour détourner de M. de Beaurepaire
une pareil note d’infamie, c’est pour augmenter et
rendre plus irréprochable aux yeux de tous le prestige
qui entoure encore aujourd’hui son nom; c’est par
respect pour la mémoire de son fils qui m’honora
souvent du titre d'ami; c’est par affection pour plu-
sieurs de ses parents qui jouissent dans notre ville
d’une haute et juste considération, que je voudrais
porter dans tous les esprits la conviction qui s’est for-
mée dans le mien, et faire admettre, contrairement à
ce qui a été dit et écrit Jusqu'à ce jour, les conclusions
suivantes :
M. de Beaurepaire ne s’est point volontairement
donné la mort à Verdun, dans la nuit du 4er septem-
bre 1799 ;
Décidé à rejeter une capitulation qu’il ne pouvait,
sans se déshonorer, accepter dans les conditions où on
(4) M. La Tour, commandant du génie.
LR
la lui présentait , il a été tué par ceux qui voulaient
éviter à la ville les horreurs d’un bombardement et
d’un assaut ;
M. de Beaurepaire est mort à son poste; il l’a dé-
fendu jusqu’à son dernier soupir, comme doit le faire
tout brave et loyal officier.
Si ces vérités avaient été reconnues et proclamées
en temps opportun, les monuments votés pour immor-
taliser le commandant du 1% bataillon de Maine et
Loire, ne seraient pas restés jusqu’à ce jour de vains
et stériles projets.
RAPPORT
SUR LE MÉMOIRE DE M. ADOLPHE LACHÈSE
intitulé :
ORSERVATIONS MÉDICO-LÉGALES SUR LA MORT DE M. DE BEAUREPAIRE
Commandant du premier bataillon des volontaires
de Maine et Loire (1),
PAR M. A. LEMARCHAND.
La mort de Beaurepaire est un de ces épisodes tra-
giques qui ont le privilége de frapper tous les esprits.
Mais cet événement doit nous inspirer un intérêt tout
spécial, puisque le héros du drame était le chef d’un
bataillon composé de volontaires angevins.
Beaurepaire s'est-il donné la mort pour échapper
à la honte d’une capitulation? Ou bien a-t-il été vic-
time d’un assassinat, et peut-on dégager sa mémoire
d’une popularité fausse et flétrissante? Telle est la
question que M. Adolphe Lachèse s’est proposé d’exa-
(4) Ce rapport a été présenté au nom d’une Commission composée
de MM. Coutret, Farge et Lemarchand.
miner dans le travail dont vous avez entendu la lec-
ture.‘ Il s’est entouré de nombreux documents; il a
recueilli de graves témoignages, soumis les assertions
déclamatoires et passionnées au contrôle d’une raison
sévère, et, tout bien pesé, il croit pouvoir affirmer,
contrairement à l’opinion commune, que Beaurepaire
ne s’est pas rendu coupable d’un suicide.
Résumons les faits :
Le 31 août 1799, les Prussiens et les émigrés, sous
les ordres du duc de Brunswick, investissent Verdun
et somment les habitants de livrer la place.
Le Conseil de défense, formé, suivant les lois de
l’époque, de tous les chefs de corps de la garnison, du
commandant de la garde nationale et des membres
du corps administratif, s’assemble à la maison de ville,
et, après une longue délibération, il est décidé qu’on
soutiendra le siége.
Beaurepaire envoie au duc de Brunswick la réponse
suivante, dictée à neuf heures du matin :
« Le commandant et les troupes de la garnison de
» Verdun ont l'honneur de faire observer à M. de
» Brunswick que la défense de la place leur a été con-
» fiée par le roi des Français, de la loyauté duquel
» ils ne sauraient douter. En conséquence ils ne peu-
» vent, sans manquer au roi, à la nation et aux lois,
» livrer la ville, tant qu’il leur restera des moyens de
» défense. Ils espèrent être assez heureux pour méri-
» ter par là l’estime de l’illustre guerrier qu'ils ont
» l'honneur de combattre. »
Le soir du même jour (à six heures, suivant les uns,
onze heures, suivant les autres) le bombardement
Q-
— 61 —
commence. Îl est interrompu le 4er septembre, à une
heure du matin; mais il reprend à trois heures et se
prolonge jusqu’à huit.
Verdun n’avait qu’une faible garnison et ses fortifi-
cations étaient en mauvais étal.
Le Conseil se réunit de nouveau et se déclare en
permanence. Les ingénieurs, consultés, donnent des
détails peu rassurants, et des murmures éclatent dans
la ville. Quatre maisons sont réduites en cendres, et
quatre-vingts menacent de s’écrouler.
Les Prussiens envoient une nouvelle sommation.
Le péril est extrême. Cependant le Conseil hésite
encore à rendre la place, et demande une trève de
vingt-quatre heures, qui lui est accordée.
Il faut citer ici une pièce fort importante dont le
texte a été reproduit par deux historiens du siége de
Verdun, MM. François Grille et Paul Mérat. C’est une
lettre adressée à Brunswick et ainsi conçue x
« Du 1er septembre 1792, à 3 heures du soir.
» Le commandant de la place aura l'honneur de
» faire parvenir demain à M. le duc de Brunswick,
» avant l’expiration des 24 heures, la réponse défini-
» tive aux conditions qui lui sont proposées; mais il
» a l’honneur de faire observer que deux des corps de
» troupes de la garnison sont entrés à Verdun, chacun
» avec deux pièces de campagne faisant partie de leur
» armement, et qu'ils espèrent qu’on voudra bien les
» leur accorder, comme une des conditions intégrantes
» de la capitulation.
» Le commandant militaire de Verdun. »
DR |: QE
Cette lettre, sans signature, aurait été, suivant
M. Grille, portée au camp prussien, à l’insu du com-
mandant des volontaires de Maine et Loire, et ne serait
qu'une œuvre frauduleuse. M. Mérat est d’un autre
avis. La pièce, suivant lui, ne fut pas envoyée. On la
trouve encore aujourd’hui aux archives du Dépôt de
la guerre, et elle est, dit-on, de la main même de
Beaurepaire. Il serait important de vérifier l'exactitude
de cette dernière assertion; car si elle est vraie, le
caractère donné Jusqu'ici au commandant de Verdun
se modifie singulièrement, et, à la place du stoïcisme
antique qu’on à tant applaudi, on ne voit plus qu’in-
certitude et perplexité.
Quoi qu’il en soit, dès que la suspension d'armes
fut obtenue, le Conseil se fit de nouveau rendre compte
des ressources de la place. L’ingénieur Bousmard af-
firme que la défense des remparts est impossible ; le
commandant de l’artillerie, Verely, atteste que la plu-
part de ses pièces sont démontées; et le commissaire
des guerres, Pichon, déclare que les approvisionne-
ments sont aux trois quarts épuisés. En présence de
celte situation, vingt-trois membres des corps adminis-
iratif et judiciaire éerivent au Conseil pour demander
que la ville capitule.
Pendant toute la journée du 1er septembre, on déli-
bère, on discute ; mais aucune décision n’est prise, et
il est fort difficile de savoir quelles sont les paroles
prononcées par Beaurepaire, dans ces longs et orageux
débats, tant les narrateurs ont ici mêlé le roman à
l’histoire.
A sept heures du soir, la séance est levée, et tous
SIGN
les officiers qui faisaient partie du Conseil retournent
à leurs postes.
Bcaurepaire, accompagné de deux officiers, va visi-
ter les remparts.
Vers le milieu de la nuit, il rentre à la Maison de
ville, et s’enferme dans la chambre qu'il s’y était ré-
servée depuis qu’on lui avait confié la défense de Ver-
dun. On pouvait, dit M. Mérat, arriver dans cette
chambre de deux côtés : par une terrasse et par la
salle des délibérations du Conseil.
Que fait alors Beaurepaire? Se jette-t-il sur son lit
et s’y endort-il ? Ou bien réfléchit-il sur les événements
de la journée, et pèse-t-il toutes les graves responsa-
bilités de son commandement? (C’est le secret de sa
tombe.
Tout-à-coup, une détonation retentit. Un sergent du
premier bataillon de la Meuse et un officier municipal,
tous les deux de garde en ce moment, se promenaient
dans la cour de la mairie, Ils s’élancent vers la cham-
bre du commandant, qui était encore éclairée et d’où
le bruit leur avait semblé venir : Beaurepaire gisait
sur le sol, la tête fracassée.
Quelques instants après, un juge de paix, Louis
Perrin, accompagné de deux officiers municipaux et
d’un maître en chirurgie, Charles l’Espine, arrive à la
maison de ville et dresse procès-verbal.
La nouvelle de l'événement se répand avec rapidité
dans la ville, et produit une vive émotion parmi les
volontaires de Maine et Loire.
Cependant, dès cinq heures du matin, les membres
du Conseil se rassemblent à la mairie, investissent du
My), a
commandement de Verdun M. de Neyon, lieutenant-
colonel du %%e bataillon des volontaires de la Meuse,
puis décident qu’il y a lieu de rendre la place.
Dans la soirée du 2 septembre, la capitnlation est
signée, et le lendemain, les troupes françaises sortent
de Verdun par la porte de France, avec armes et
bagages.
Tels sont les faits incontestés. Rappelons mainte-
nant les opinions qui ont été émises sur la mort de
Beaurepaire.
La première est celle de Charles l’Espine. D’après
ce maître en chirurgie, qui verbalise d’une façon très
laconique, il n’est pas douteux que le commandant
des volontaires angevins ne se soit tué lui-même à
l’aide de deux pistolets de on a trouvés déchargés près
du cadavre.
Vient ensuite la déclaration du représentant Laporte,
qui, le 6 septembre 1792, annonce à l’Assemblée
législative que Beaurepaire, n’ayant pu déterminer le
Conseil de défense de Verdun à repousser les proposi-
tions de Brunswick, s’est brûlé la cervelle.
Le 12 septembre, dans une séance de la même
Assemblée, M. Delaunay aîné, l’un des représentants
de l’Anjou, reproduit la même assertion, mais avec
amplification oratoire, afin d’obtenir pour le chef de
ses concitoyens les honneurs du Panthéon. « Beaure-
» paire, dit-il, s’est donné la mort en présence des
» fonctionnaires publics, lâches et parjures, qui ont
» livré le poste confié à son courage. »
En 1793, le représentant Cavaignac est chargé de
faire une enquête sur la reddition de Verdun, et le
9 février, il lit à la Convention un rapport dont on
connaît les implacables conclusions. Cavaignac croit
aussi au suicide, mais à un suièide accompli dans la
solitude, sous l’empire d’un sentiment qu’il juge avec
sévérité, non au suicide théâtral raconté par Delaunay.
Enfin, en 1836, le général Lemoine, dans un mé-
moire rédigé sur la demande du roi Louis-Phi-
lippe, se prononce énergiquement contre l'opinion
précédente. Lemoine avait fait partie du bataillon des
volontaires de Maine et Loire, et assisté au siége de
Verdun, en qualité de commandant en second. Il a in-
terrogé, assure t-il, le soldat qui était de faction à la
porte de Beaurepaire, à l'heure de l’événement, et cette
sentinelle lui a déclaré qu’elle avait entendu un bruit
de pas, avant et après la détonation, sur la terrasse
dont nous avons parlé. Lemoine en conclut qu’il y a eu
assassinat, et ce qui l’affermit dans sa conviction, c’est
qu’on n’a trouvé près du commandant aucune recom—
mandation adressée soit à sa famille soit à l’un de ses
compagnons d'armes.
M. Adolphe Lachèse adopte complétement les expli-
cations données par le général Lemoine, et invoque, à
l'appui du mémoire de 1836, un travail de M. Gosse-
lin, colonel du génie, écrit dans le même sens. Mais
notre collègue, qui a l'honneur d’appartenir au corps
médical, s'attache surtout à faire remarquer tout ce
qu’il y a de vague, d’incomplet, de peu concluant dans
le procès-verbal du chirurgien Charles l’Espine. C’est
là, dit-il, la pièce importante à consulter, celle qui de-
vrait fournir les renseignements les plus précis. Or,
toutes les conditions prescrites par la médecine légale
SOC. D’AG. b)
— 66 —
y sont tellement méconnues, qu’elle ne saurait avoir la
moindre autorité devant aucun tribunal, M. Lachèse
souhaite donc vivement que la mémoire de Beaurepaire
soit réhabilitée, et que l’histoire cesse de lui attribuer
une action sur laquelle un gouvernement en lutte contre
toutes les lois morales et religieuses a pu tenter d’ap-
peler l'admiration de la postérité, mais qui sera tou-
jours incompatible avec les principes sacrés et les no-
bles traditions de l'honneur chrétien.
On ne peut nier, messieurs, que les conclusions de
M. Lachèse ne soient appuyées sur des inductions fortes
et nombreuses, et nous nous plaisons à rendre hom-
mage aux sentiments élevés qui l'ont guidé dans son
travail. Cependant, il faut l'avouer, ses arguments n'ont
pas produit la certitude dans l'esprit des membres de
votre Commission.
Sans doute, le procès-verbal fdu chirurgien de Ver-
dun est fort imparfait. Mais il a été rédigé dans une
ville assiégée , pleine de tumulte, et, pour ainsi dire,
sous le feu de l’armée prussienne. Ce ne sont pas les
conditions ordinaires des enquêtes médico-légales, et il
y a lieu de se montrer indulgent envers M. Charles
l’Espine. D'ailleurs, de ce qu’un rapport est incomplet,
insuffisant, il ne s’en suit pas qu’il soit erroné ou men-
songer, et pour contester le suicide de Beaurepaire, 1l
ne faut rien moins qu’accuser d’ineptie l’auteur du pro-
cès-verbal, ou, ce qui est plus grave encore, s'inscrire
en faux contre les principaux détails de cet acte.
D’un autre côlé, si le mémoire du général Lemoine
est clair et circonstancié, il existe une pièce de la même
main qui le contredit formellement. C’est une lettre
259
datée du 40 septembre 1792, c’est-à-dire écrite huit
jours aprés la reddition de Verdun, et adressée aux
administrateurs de Maine et Loire. On y trouve les
lignes suivantes : … « M. de Beaurepaire se retira dans
» sa chambre pour réfléchir au parti qu'il avait à
» prendre, et c’est après avoir jugé qu’il ne pouvait
» plus rien, que ses efforts allaient devenir nuls, qu’il
» à terminé une vie qui nous avait toujours été utile
» et qui nous serait très précieuse aujourd’hui. » Ilya
loin de là, on le voit, au récit de 1836. Cette lettre est
citée dans le recueil de documents publié en 1850 par
M. Grille, pour servir à l’histoire du 1er bataillon des
volontaires de Maine et Loire. M. Grille, il est vrai, ne
dit pas où il l’a empruntée; mais rien ne prouve qu’elle
ne soit pas authentique. Du reste, il est un autre fait
qui est de nature à inspirer une certaine défiance à
l'endroit des assertions du général Lemoine : nous
voulons parler du démenti catégorique, donné par
M. de Joinville, capitaine d'état-major et auteur d’une
relation de la campagne de 1792, au passage du
mémoire de 1836, dans lequel Lemoine se vante
d’avoir défendu jusqu’au 4 septembre la citadelle de
Verdun (1).
M. Lachèse nous a signalé encore une phrase d’un
discours prononcé à la Convention nationale, le 28 oc-
tobre 1792, par le capitaine Delaage, l’un des volon-
taires de Maine et Loire: « Beaurepaire n’est plus!
» s’écrie l’orateur ; il n’est plus, citoyens, et ses assassins
» vivent encore ! » Ainsi détachée, cette phrase semble
(4) Verdun en 1792, par M. Paul Mérat, page 64.
me,
très probante et directement accusatrice. Mais on ne
lui trouve plus le même caractère, quand on lit le dis-
cours en enlier, ou, tout au moins, le sens en devient
très équivoque. Le style du capitaine Delaage ressemble
beaucoup à celui du citoyen Delaunay, et il est permis
de croire que le mot assassins est employé en manière
d’hyperbole pour désigner les membres du Conseil,
dont la faiblesse ou la lâcheté aurait conduit Beaure-
paire à se donner la mort.
Le doute ! Voilà, Messieurs, tout ce que nous avons
recueilli, après une longue exploration à travers les
documents de la cause. C’est un fruit de saveur mé-
diocre, pour qui n’a pas le palais accommodant de Mon-
taigne; mais il serait imprudent peut-être de ne pas
s’en tenir aujourd’hui à cet aliment inoffensif. Est-ce
à dire que nous apprécions mal les laborieuses recher-
ches de notre cher et savant collègue ? Non, Messieurs.
Son œuvre, après tout, peut recevoir demain une consé-
cration qui dissipe nos incertitudes, et votre Commission
vous propose de lui donner place au meilleur endroit
de vos annales.
CONCOURS POUR LE PRIX DE 1860.
La Société a décidé que le prix à décerner par elle,
sous les auspices du Conseil général du départemênt,
serait affecté, pour l’année 1860, à une question con-
cernant l’agriculture. Le sujet mis au concours est ce-
lui-ci :
Ÿ
Ÿ
LA
2
« Etudier le drainage appliqué aux terres du dépar-
tement de Maine et Loire.
» Quelles sont celles de ces terres auxquelles il peut
être utile ?
» Comment doit-il être appliqué ? — Divers modes
de drainage : drainage à ciel ouvert ; drainage sou-
terrain ; différents syslèmes suivis pour ce dernier
genre de drainage.
» Pourrait-on réduire les frais qu’entraîne actuelle-
ment le drainage ?
» Sur tous les points de la question , produire au-
tant que possible , à l'appui de la théorie , des ren-
seignements recueillis auprès des propriétaires de
Maine et Loire qui ont fait des expériences de drai-
nage. »
Pt, |
Le prix, consistant en une médaille d’or , sera dé-
cerné au mois d’août.
Les mémoires seront reçus jusqu’au 15 juillet inclu-
sivement. Ils devront être adressés à M. le conseiller
E. Lachèse, secrétaire général de la Société, rue des
Lices, 33.
. Chaque mémoire aura pour épigraphe une devise,
répétée sur la partie extérieure d’un billet cacheté,
renfermant le nom de l’auteur.
Angers, le 26 janvier 1860.
e Le Président, Le Secrétaire général
J. SORIN. E. LACHÈSE.
r:
MÉMOIRES
DE LA
NOCIÈTÉ INPÉRIALE D'AGRICULTURE
SCIENCES ET ARTS
D'ANGERS
: (ANCIENNE ACADÉMIE D'ANGERS)
NOUVELLE PÉRIODE
TOME TROISIÈME — DEUXIÈME CAHIER.
ANGERS
IMPRIMERIE DE COSNIER FAT LACHÈSE
Chaussée-Saint-Pierre, 13
1860
SOMMAIRE
, Note sur la chaux de falhun, par M. le docteur FARGE.
2. Position des fossiles dans les derniers étages du terrain crétacé
des environs de Saumur, par M. COURTILLER jeune.
. Quelques mots sur le plain-chant, par M. E. LacHèse.
. Epître à M. Bodinier, peintre, par M. A. MAILLARD.
. Du droit d’anoblissement et de l’usurpation de la noblesse avant
1789, par M. Th. CRÉPON.
. Procès-verbaux des séances:
Séance du 18 janvier 1860.
Séance du 22 février.
Séance du 22 mars.
Séance du 25 avril.
Séance du 23 mai.
NOTE
SUR
LA CHAUX DE FALHUN.
En plaçant, à côté des terrains granitiques de la
Vendée, les vastes dépôts calcaires qui bordent les deux
rives du Layon, les révolutions géologiques avaient
préparé la voie de la révolution agricole qui a trans-
formé ce pays, et l’a placé au premier rang des grandes
cultures de France (1).
La chaux, en effet, rendant au sol argilo-siliceux
des granits la plupart des qualités physiques et chi-
miques qui lui manquaient, a été le point de départ
et la base de cette richesse, de cette fécondité trop bien
constatée pour que nous croyions devoir nous y arrêter
aujourd’hui. Mais tous les calcaires de l’Anjou ne pré-
(1) Voir tous les travaux sur l’agriculture de l’Anjou, de l'Ouest, etc.
et notamment celui de M. L. de Lavergne. Bulletins de l’Académie des
sciences morales et politiques , 1857.
SOC. D’AG. ()
Ta Nes
sentent pas la même composition, et c’est sur un
nouvel élément de fécondité contenu dans quelques-
uns d’entre eux que nous venons appeler l'attention.
De Beaulieu à Chalonnes et au-delà jusqu’à Liré,
les calcaires marbres (1) sur lesquels a porté princi-
palement l'exploitation, sont remarquables par leur
pureté. La proportion énorme de carbonate de chaux
(87 à 93 0/0) qu'ils renferment et qui en rend presque
la totalité assimilable, leur proximité des pays argi-
leux, leur ont assuré pendant longtemps presque le
monopole des amendements calcaires.
Cependant il existe à l’est, de Gonnord et du Champ
jusqu'aux linites de la Touraine, une vaste plaine où
le calcaire grossier, connu sous le nom de molasse ou
de falhun, offre une source de richesse encore trop
timidement exploitée.
Une nouvelle extension et des perfectionnements ap-
portés par M. Ch. de la Guesnerie à cette exploitation,
ont été pour nous l’occasion d’une étude dont nous
venons vous présenter les résullats.
Un peu moins riche en carbonate de chaux (75 à
77 0/6), un peu plus chargée desilice, la chaux de falhun
rachète cette légère infériorité par la présence d’un
élément précieux, exceptionnel et contenu dans d’im-
portantes proportions, le phosphate de chaux.
Les analyses exactes et multipliées dues au talent de
M. l'ingénieur Brossard de Corbigny (2), ont démontré,
(1) Terrain devonien ou de transition supérieur.
(2) Ingénieur des mines, professeur de chimie à l’école d’enseigne-
ment supérieur d'Angers.
7
— 73 —
dans des échantillons variés pris à des carrières diverses,
où puise M. de la Guesnerie, une moyenne de 5 °/, de
phosphate calcaire. Nous donnons ici le tableau de ces
analyses pour en faire apprécier la rigueur et démon-
trer la constance du phosphate (note A).
Le phosphate du falhun est dû aux ossements fos-
siles de vertébrés rencontrés en proportion notable
dans toutes les carrières. Les côtes ou vertèbres de la-
mantins, os de halitherium, de métaxitherium, dents de
squales, qn’on trouve fréquemment dans cet étage ne
sont que du phosphate de chaux presque pur. Des
essais de ces substances fossiles faits au laboratoire de
l’école des ponts et chaussées, par M. Hervé Mangon,
ont donné 63,6 et 66,9 0/, de phosphate pur. Nous joi-
gnons également le texte de ces intéressantes analyses
(note B).
Dire maintenant l'importance d’un amendement phos-
phaté en agriculture, serait revenir sur l’un des faits
les mieux démontrés de la science, rappeler les succès
du noir animal autrefois rejeté comme un gênant re-
but, aujourd’hui vendu 15 fr. l’hectolitre, redire l’ac-
tion des os recherchés partout, même sur les champs
de bataille, par les agronomes anglais. Les coprolites
broyées qui enrichissent les Ardennes, doivent encore
leurs propriétés et leur prix au phosphate de chaux.
« Ces sels sont, en effet, après les sels calcaires, les
» éléments les plus abondants des cendres des, plantes
» herbacées. Solubles à l’aide de l'acide carbonique,
» ils pénètrent dans les plantes, s’y fixent et en ac-
» tivent la végétation (1). ».
(1) Ch. d’Orbigny , Géologie appliquée à l'agriculture, 2e édition,
p. 431.
VTT
Mais laissons ces généralités qui forment un chapitre
important de tous les ouvrages d’agriculture, pour ar-
river à quelques applications spéciales à notre pays.
Les sels de chaux conviennent en proportions di-
verses à presque toutes les plantes de la grande culture,
mais il en est qui réclament principalement ce corps
à l’état de phosphate. Aprés les travaux de M. Bous-
singault, les savantes -recherches de MM. Malaguti et
Durocher sur les cendres des plantes éclairent cette
question d’un nouveau jour (1). Nous y voyons figurer
comme assez riches en acide phosphorique : les cendres
des graminées (8 c/o), puis des solanées (9 0/), mais
surtout au sommet de la série, comme très riches en
acide phosphorique, les cruciféres et principalement les
choux et les navets (15 0).
Et si nous prenons la partie employée à la nourri-
ture de l’homme et des animaux, les proportions d’acide
phosphorique augmentent encore :
Pomme de terre, tubercules, 41 0);
Froment, grains, 47 0/0;
Avoine, grains, . 45 °/o (2);
Navets, racine, 17 0/0 (3).
En choisissant dans ces tableaux les espèces les plus
riches en prosphate, il semble, Messieurs, que nous
ayons trié tout exprès les plantes spéciales à la grande
culture vendéenne.
Or cet élément indispensable et qui manque plus
complétement que la chaux aux terres de la Vendée,
(1) Annales de chimie et physique, t. LIV.
(2) Boussingault, Chimie agricole.
(3) Malaguti et Durocher. Loc. cit.
Co TE
leur était exclusivement fourni par les sécrétions ani-
males contenues dans le fumier de ferme. Aucun amen-
dement ne l'avait incorporé à la terre en proportions
notables et permanentes, et telle est l’heureuse modi-
fication apportée à l'amendement calcaire par la chaux
de falhun.
On comprend maintenant le succès des tentatives
empiriques qui ont précédé de longtemps ces études :
« La chaux de Thouarcé, nous disait un cultivateur,
» est souveraine pour les choux , ce qui ne l'empêche
» pas d’être très bonne pour le froment. »
Quand elle n’aurait que cette supériorité d’être l’a-
mendement par excellence des crucifères, la chaux de
falhun aurait encore droit à nos encouragements.
Donner aux terres de notre Vendée l'aliment des choux,
qu’on nous passe cette expression, c’est l’enrichir par
son grand côté agricole.
Le choux, c’est la base de l’engraissement du bétail, et
par le bétail vient l’argent au cultivateur et le fumier à la
terre, et par le fumier froment au gremier, dit le proverbe.
Mais permettez-nous encore une remarque sur cette
utilité des phosphates, elle touche l'hygiène et fera peut-
être pardonner au médecin cette excursion agronomique.
Puisque les os des animaux sont principalement for-
més de phosphates calcaires, il faut que les plantes dont
se nourrissent les herbivores contiennent ces sels en pro-
portions assez considérables. Il n’est donc pas indiffé-
rent pour la santé du cheval, du bœuf, de la vache
et de son produit, de l’homme même, car le lait est
fortement phosphaté, que l'herbe, le navet, le chou,
contiennent plus ou moins de phosphate. La plante du
70
sol phosporé est un aliment plus énergique et plus
sain; privée de ce sel, elle expose à l’allanguissement,
aux dégénérescences, comme le démontre l'observation
suivante: « Un agronome anglais, voyant dégénérer ses
» vaches et ses prairies malgré d’abondants fumiers,
» résolut de rendre directement à la terre le phosphate
» de chaux enlevé chaque année par le pâturage; à
» cet effet, il fit répandre sur le sol des os pulvérisés.
» En peu de temps, il rétablit ainsi des prairies rui-
» nées, et ce qui est mieux encore, il réintégra ses
» vaches dans leur état normal (1). » Vous savez si
cet exemple a été suivi et avec quels succès !
En présence de cette incontestable valeur de la chaux
de falhun, il convient d'indiquer en quelques mots
les causes qui en ont retardé l’emploi. Les routes plus
nombreuses et depuis longtemps tracées, l’habitude,
limitation, et un peu la distance entraînent toujours
le cultivateur vendéen vers le littoral de la Loire.
Aussi l’industrie de l'Ouest avait-elle pris un vaste es-
sor, tandis qu’isolés, difficilement abordables, les fours
du bassin Est ne marchaient que timidement sur une
plus faible échelle.
Aujourd’hui que des routes nouvelles et faciles met-
tent Gonnord et Thouarcé aux portes de l’arrondisse-
ment de Cholet, le propriétaire généreux et éclairé que
nous avons déjà cité, M. Ch. de la Guesnerie, est entré
hardiment dans la voie du progrès. Le vaste four d’Orillé
est établi d’après les données les plus rationnelles et
les plus parfaites reconnues jusqu'ici.
(1) Ch. d’Orbigny, Géologie appliquée à l'agriculture, p. 432.
NE
L'application du système de M. l'ingénieur civil Si-
monneau (1), en permettant une grande économie de
combustible, assure la rapidité, l’égalité de la cuisson.
Une exploitation évidemment moins dangereuse, plus
économique et plus régulière, semble donc marquer
aujourd'hui une ëre nouvelle pour l’une des plus
grandes et des plus bienfaisantes industries du pays.
4er mai 1860. Dr FARGE.
Professeur d’histoire naturelle appliquée
à l'École supérieure.
NOTE A.
Ministère des travaux publics. — Mines. — Sous-arrondissement
minéralogique d’Angers.
Analyse de quatre échantillons des calcaires fournis par
M. de la Guesnerie.
4. 2. 3. L.
ORILLÉ. |[FAVERAYE.| ORILLÉ. | ORILLÉ
Perte par calcination. .| 36,10 | 36,80 | 38,17 | 35,40
Silice et oxide de fer. .| 48,50 | 14,30 | 17,55 | 16,80
Acide phosphorique...| 3,00 | 6,00 | 1,60 | 4,50
42,60 | 41,34 | 42,03 | 42,50
TOTAL: 7 100,20 | 98,44 | 99,35 | 99,20
Banane ga RE 3,80 | 6,40 | 4,30 | 3,50
Silice et oxide de fer..| 48,50 | 14,30 | 17,55 | 16,80
Carbonate de chaux...| 73,13 | 69,40 | 75,27 | 72,64
Phosphate de chaux...| 4,17 8,34 | 92,33 | 6,26
TOTAL... 100,20 | 98,44 | 99,35 | 99,20
(4) Voir le rapport de la Société d'encouragement pour l’industrie
nationale, 1856.
Lo QUE
La silice et l’oxide de fer ont été dosés ensemble, la pro-
portion d’oxide de fer n’excède nulle part 1 °/o. Il n’a été
trouvé ni magnésie ni acide azotique.
Angers , 26 avril 1860.
L’ingénieur des mines, H. BRossarp.
NOTE B.
Ecole impériale des, ponts-et-chaussées. — Laboratoire.
(Extrait du registre des essais).
Echantillons de calcaires remis par M. Simonneau, au
nom de M. de Charbonnier de la Guesnerie, proprié-
taire dans les communes de Thouarcé, du Champ, de
Gonnord et de Faveraye (Maine et Loire).
Numéros À ET 2.
Les n° 1 et 2 de cet envoi proviennent, d’après l'étiquette
qui les accompagnait, de la carrière de Maisonneuve, commune
de Thouarcé. Le premier était un fragment de vertèbre et le se-
cond un os de metaxitherium, curieux animal voisin du laman-
tin et du dugong. L’analyse de ces échantillons a donné :
No1. N°2.
Résidu siliceux insol. dans les acides. 0,3 0,2
Alumine et peroxide de fer.......... 13:01 145
Phosphate de chaux................ 63,6 66,9
Carbonate de chaux......... ANNEES 11,8 14,1
Eau et matières non dosées......... - 10,7 1,3
TOTAL. ..... 100,0 100,0
Ces fragments d’os sont de véritables phosphates naturels,
il ne faut que les calciner très légèrement ou seulement les
réduire en poudre pour les employer en agriculture.
Eye en
Numéros 3 et 4.
Ces deux calcaires sont extraits de la carrière précédente ;
l'un appartient à la’ couche supérieure , l’autre à la couche
inférieure.
No3. No.
Résidu insoluble dans les acides. ..... 155229 ,1
Alumine et peroxide de fer.......... 1,0 1,3
Carbonate de chaux.......... nee 87,0 84,2
Carbonate de magnésie............. 0,2 0,2
Eau et matières non dosées.......... 0,1 0,6
TOTANAN SRE 100,0 100,0
La cuisson de ces calcaires donnera des chaux hydrauliques
ordinaires ; ces produits ne renferment pas de phosphates en
quantités sensibles.
Paris, le 4 avril 1860.
à H. MANGon.
Vu par l'inspecteur de l'école ,
CAVALIER.
POSITION DES FOSSILES
DANS LES DERNIERS ÉTAGES DU TERRAIN CRÉTACÉ
ENVIRONS DE SAUMUR
Des sept étages qui, d’après d’Orbigny, forment
l’ensemble des terrains crétacés, les trois derniers seu-
lement sont visibles dans l'arrondissement de Saumur :
ce sont les étages cénomanien, turonien et sénonien.
L'étude de la partie supérieure de l'étage cénoma-
nien qui se montre seul sur quelques points, ne
peut pas nous faire connaître la disposition de ses fos-
siles, qui semblent irréguliérement disséminés et
donnent une faune nombreuse en espèces qu’on ne
trouvait pas avant, et qu’on ne retrouve plus après.
Il semble, d’après l’inspection des couches qui for-
ment ces derniers étages, qu'après chaque période, la
terre ait eu besoin de se reposer et que la création de
nouveaux êtres n’ait pu avoir lieu qu'après un temps
plus ou moins prolongé, comme le sol de nos champs,
NT
appauvri. par des cultures successives, a besoin de
puiser des forces nouvelles pour continuer à nourrir
les semences qu’on lui confie.
Les premiers dépôts qui constituent et commencent
l'étage turonien, ne contiennent que peu ou pas de
fossiles. Ceux qu’on y rencontre semblent plutôt égarés
dans cette masse compacte que placés dans un milieu
où ils ont pu vivre, milieu formé en partie de sable
trés fin et peut-être aussi de cette poussière des mers,
produit des innombrables infusoires qui peuplent en-
core aujourd’hui comme autrefois les profondeurs de
l'Océan et en élèvent insensiblement le fond avec les
débris microscopiques de leurs enveloppes. Lorsqu'on
est arrivé à peu prés à moitié de cette formation, qui
constitue dans son ensemble presque toute la hauteur
des coteaux de la Loire, la vie prend tout-à-coup une
grande activité: une couche de fossiles, parfaitement
horizontale, de trente centimètres à un mêtre d’épais-
seur, traverse tout l'étage et, sous le nom vulgaire de
banc de Liron, sert de toit à toutes les exploitations
du tuffeau qu’on extrait de nos carrières. Cest dans
cette couche, où les coquilles entassées les unes sur les
autres, se touchent et se pressent dans tous les sens,
qu’on rencontre les débris d'animaux qui la caracté-
risent. Des nautiles, d'énormes et nombreuses ammo-
nites, des mollusques d’espèces variées, des restes de
crabes, des os de tortues, des dents de sauriens, de
squales, etc., annoncent qu’à cette époque la vie était
dans toute sa puissance et arrivée à son apogée; car
à mesure qu’on s’élève les débris dominent, quelques
coquilles éparses se montrent encore, quelques échi-
ER
nides présentent leur test, autrefois hérissé de pointes,
quelques zoophytes allongent encore leurs tiges ra-
meuses et élégantes. Mais la vie semble s’éteindre peu
à peu et disparaît complétement dans les couches su-
périeures qui terminent cette sixième formation.
Une nouvelle création va lui succéder et donner
naissance à l’étage sénonien. Des sables très fins, d’une
couleur verdâtre due à des petits grains d'oxyde de
fer, se rassemblent et forment comme dans l'étage pré-
cédent une masse assez importante, presque sans traces
de fossiles; enfin quelques coquilles commencent à se
montrer en nombre encore assez restreint ; l'élément
calcaire a presque entièrement disparu et ces sables
réunis offrent quelquefois la dureté du grès. À une
élévation qui atteint souvent six à huit mètres, on ren-
contre une nouvelle couche de débris d'animaux qui
mesure quelquefois plus d’un mèêtre d'épaisseur et qui,
comme dans l’étage précédent, renferme les espèces
caractéristiques de cette époque; mais cependant com-
posée en plus grande partie de bryozoaires, d’échino-
dermes , de zoophytes, tous animaux d’un ordre infé-
rieur, et qui dominent, si ce n’est par le nombre des
espèces, au moins par le nombre des individus, puis
la vie semble cesser encore. D’énormes dépôts de sable,
tantôt d’une couleur ferrugineuse, tantôt parfaitement
blancs, d'autrefois offrant des couches alternativement
blanches et ferrugineuses, produit d’une mer calme
et tranquille, recouvrent les fossiles précédents sans
en présenter aucune trace; quelques débris de petites
huïîtres, quelques mollusques, brachiapodes nouveaux,
apparaissent bientôt; puis un dernier effort semble se
DS PAR
faire et, pour la troisième fois, une couche d’êtres or
ganisés se présente, mais ayant à peine trente à qua-
rante centimètres d'épaisseur. Là seulement se ren-
contrent, mêlés à quelques mollusques d’un ordre in-
férieur, tous ces nombreux amorphozoaires, tous ces
spongiaires d'espèces si variées et si variables, classés
comme appartenant à l’étage sénonien, derniers repré-
sentants de l’animalité, espèce de gelée vivante, ne don-
nant souvent pour tout signe de vie qu’un peu de sen-
sibilité ou d’irritabilité. On dirait qu’arrivée à la fin de
son existence, cette grande période des terrains secon-
daires ne pouvait presque plus produire que les êtres
les plus simples, avant de s’anéantir complétement.
Enfin une légère couche de sable sans fossiles vient,
comme un immense linceul, couvrir toutes ces géné-
rations éteintes et disparues à jamais, et termine la
série des terrains crétacés.
Cette mer, jadis si vivante, si animée, épuisée main-
tenant, se retire et laisse à découvert une partie des
continents qu’elle a formés avec les débris accumulés
par les siècles'de tous les êtres qu’elle a nourris dans
son sein. La mort, seule alors, devait planer sur ces
terres tristes et désolées. Mais au souffle de la divine
puissance, la vie se réveille et surgit sur tous les points :
une création nouvelle, pleine de force et de jeunesse,
complète, instantanée, apparaît. (Peut-on comprendre
des êtres créés sans une organisation parfaite et sans
tous leurs moyens d’existence : comment le lion vivrait-
il sans la gazelle, le mouton sans l’herbe des prairies,
le papillon sans la fleur?) Les eaux pluviales, retenues
dans les parties basses du sol, se peuplent de lymmées,
ER: ne
de paludines, etc., espèces inconnues jusqu’à ce jour,
et forment ces premiers dépôts de terrain tertiaire dont
les lambeaux couvrent encore une partie du sommet
de nos coteaux, reste des anciens lacs, dont l’écoule-
ment a dû creuser les vallées où serpentent nos fleuves
et nos rivières. Sous l'influence d’une chaleur qui
nous est maintenant inconnue , la terre se couvre de
végétaux, dont les empreintes restées sur les sables
solidifiés, les troncs fossiles des arbres et les fragments
de succin répandus à sa surface, nous attestent l’exis-
tence et la variété. Des mastodontes, des éléphants, des
rhinocéros et d’autres animaux perdus, peuplaient ces
forêts nouvelles où des palmiers balançaient leurs tiges
longues et flexibles. La mer qui baignaïit ces rivages,
animée de nouveau comme la terre, préparait en même
temps les immenses dépôts de nos faluns, par une vie
si active que, pour maintenir cette loi si merveilleuse
mais si cruelle de l'équilibre des êtres, il fallait la pré-
sence de ces immenses reptiles, de ces gigantesques
requins dont plusieurs espèces avaient plus de quatre-
vingts pieds de longueur.
Telle est, en quelques mots, l'impression que pro-
duit l'examen de tous les dépôts successifs qui forment
‘nos coteaux et que la géologie nous apprend à distin-
guer, étude admirable qui, en nous dévoilant le passé,
nous fait mieux apprécier le présent et nous permet
d’entrevoir quelques-uns des sentiers, bien obscurs il
est vrai, de cette voie immense qui conduit dans les
profondeurs de l'infini.
CouRTILLER jeune.
QUELQUES MOTS
SUR
LE PLAIN-CHANT
Méthode élémentaire et pratique de plain-chant,
par M. l'abbé TARDIF, chanoïine honoraire.
La Commission archéologique de cette Société m’a
chargé récemment de lui présenter un rapport sur la
Méthode élémentaire et pratique de plain-chant que vient
de publier M. l’abbé Tardif, chanoine et directeur de
la maîtrise de la cathédrale d'Angers. Après avoir le
mieux qu’il m'était possible, rempli ma mission, il m’a
semblé qu’il convenait de ne négliger aucun moyen de
rectifier, sur la nature de chant à laquelle est consacré
ce livre, des appréciations dont l'erreur est encore trop
tape
répandue et, pour atteindre ce but, je n’hésite pas à
vous soumettre les réflexions que m’ont semblé devoir
inspirer à tous, en celte circonstance, l’histoire et l'é-
tude bien comprise des chants de nos sanctuaires.
La Commission archéologique, vous ai-je dit, avait
créé mon mandat. Cette origine était, à elle seule, un
avant-propos pour mon sujet. C’est, en effet, au culte
du passé dans tout ce qu’il a laissé de grand et de beau,
à l'évocation des souvenirs dans tout ce qu'ils présentent
du noble et d’exemplaire, que l’archéologie consacre
son étude persévérante. Or, le caractère augusie que
donne la longue consécration des siècles, le respect
qu’inspire une institution rappelant des noms illustres
et qui, dans les deux mondes, en paix comme en guerre,
n’a cessé de s’associer à la célébration des grands évé-
nements de notre histoire, comme elle s’associe encore
aux prières dont retentissent chaque jour nos temples :
tel est le premier trait qui frappe dans le sujet dont
nous voulons vous entretenir.
Nous ne sommes plus, heureusement, au temps où :
il eût fallu de longs discours pour obtenir sur un tel
objet l'attention bienveillante d’un auditoire. Depuis
vingt ans, une foule d’écrits, les travaux d’un congrès
spécial, les publications mensuelles du savant organiste
Danjou et le recueil intitulé la Maîtrise, fondé par
le savant compositeur Niedermeyer, ont appris à tous
que le plain-chant était autre chose qu’un reste de bar-
barie, et que certaines hymnes destinées, pensait-on
il y a quatre-vingts ans, à périr dans la poussière des
sacristies, dépassaient en grâce et en noblesse ce que
peuvent produire les premiers maîtres de notre époque.
LR MOT: 2
Mais, à part ces mérites de l’expression ou de la forme,
qui ne comprend, à ne considérer même le plain-chant
que sous son rapport purement historique, au seul point
de vue de l’archéologie, comme nous l’avons dit il y
a un instant, qui ne comprend à quel degré ce lan-
gage se lie intimement, nécessairement, à la célébration
du culte chrétien ?
On n’ignore pas que, lorsque le Christ eut apporté
la loi nouvelle, et à l'heure même où de pauvres igno-
rants, devenus tout-à-coup d’éloquents apôtres, répan-
daient au milieu des nations la semence de la doctrine
qui devait régénérer le monde, une foule toujours
croissante d’adeptes, aujourd’hui croyants, demain mar-
tyrs, commença à célébrer les saints mystères au sein
des catacombes ténébreuses qui, après avoir été pour
beaucoup d’entre eux un lieu de retraite, étaient de-
venues pour un nombre bien plus grand encore un lieu
de sépulture. Tout ne rappelle-t-il pas, chaque jour
encore, cet humble commencement, cette lueur que
la puissance des empereurs semblait devoir éteindre si
facilement et qui, bientôt, allait étendre son rayonne-
ment sur le monde entier? L’autel ne garde-t-il pas la
forme des tombeaux sur lesquels, en attendant les lic-
teurs, se faisaient en commun les premiers sacrifices ;
les cierges ne rappellent-ils pas, entr'autres significa-
tions, les torches qui éclairaient ces assemblées primi-
tives ? Chaque jour, on y priait pour les chrétiens morts |
en témoignage de la foi commune et on célébrait leur
exemple : aujourd'hui encore, dans le Canon de la
messe, ne rappelle-t-on pas le nom de quelques-uns
des martyrs, et l'Eglise ne consacre-t-elle pas un jour
SOC. D’AG. , 7
= Que
à la mémoire de chacun d’eux? Puis, lorsque le culte
nouveau put sortir des ténèbres et que le paganisme
commença à se retirer devant son irrésistible expan-
sion, ne sait-on pas encore que les édifices servant aux
assemblées de commerce et nommés basiliques, furent
choisis pour réunir les fidèles, qui devaient plus tard
transmettre ce nom tout terrestre à leurs plus splen-
dides cathédrales ? à
A la même époque, et pour chanter en commun les
premières prières, on emprunta la mélopée antique
dont les Grecs et les Juifs se servaient dans leurs céré-
monies. On emprunta même les dénominations par-
tielles de ce chant, telles que modes dorien, phrygien,
lydien, myxolidien…
Le christianisme, on aie devine, ne pouvait manquer
de modifier et de rendre onto à ses hautes inspi-
rations, ces chants déjà séculaires. Quelques-uns de ses
plus illustres pontifes y apportèrent leurs soins éclairés.
Dans le 1ve siècle, saint Damase, pape, né en Portugal,
saint Ambroise, évêque de Milan, fils d’un préfet des
Gaules, établirent sur ce point important des règles
que compléta, à la fin du vie siècle, saint Grégoire-le-
Grand, dont le nom de chant grégorien rappelle à ja-
mais le souvenir. Dés lors, le culte chrétien eut sa
mélodie; plus tard, il devait avoir son instrument,
l'orgue. Il n’avait plus rien à joindre à ces richesses.
Et en vain le talent et même le génie de l’homme a-t-il
tenté de créer pour le sanctuaire des chants qui pussent
lutter avec ceux-ci de solennité et d'expression...
Nous avons entendu exécuter, non sans émotion,
l'hymne nationale des Anglais, chantée par des voix
nou
nombreuses ; l'hymne impériale russe présente aussi un
caractère imposant etgrandiose. Mais ces chants ne sont
que beaux : nés d'hier, ils ne nous parlent, quel que
soit leur éclat, que du‘présent, au lieu de nous appor-
ter, comme le chant grégorien, le reflet des temps
passés et le prestige attaché à toutes les choses dont
l’origine se noie dans le lointain des âges. Une fois de
plus, à l'égard de ces chants sacrés, on se plait à dire
ces paroles que l’Eglise aime à répéter : Sicut erat in
principio. Puis, si nous voulons restreindre notre pen-
sée aux hommes de notre temps et de notre pays, nous
demandons comment il serait possible de jamais rem-
placer pour nous ces mélodies que nous avons enten-
dues s’élever vers Dieu pour l’implorer aux jours de
désastre ou le remercier aux jours de triomphe, qui
ont eu des accents de fête pour les pompes qui réjouis-
saient notre enfance, des accents funèbres pour bénir
les morts que nous avons aimés!... Non, ces choses ne
se refont pas et nous comprenons que de tels chants,
selon l'expression de Mgr Pie, l’éloquent évêque de
Poitiers, remuent « l’âme jusque dans les dernières
profondeurs de son baptême! »
Faut-il proclamer, toutefois, que le plain-chant donne
le dernier mot de l’art musical et que la science des
siècles derniers n’a pu perfectionner son langage ? Loin
de là ; et, si l’on regarde hors du sanctuaire, on découvre
parfaitement à quel point les règles de la musique
laïque sont supérieures par leur fixité et leur clarté, à
celles du chant grégorien. Ainsi, la musique du monde
a ses tons majeurs et mineurs naissant toujours dans
des conditions identiques et on ne peut plus aisés à
— 90 —
discerner, au lieu de ces tons authentiques et plagaux
qui ne se forment pas tous d’une manière uniforme et
qui sont souvent très-difficiles à bien saisir; elle a sur-
tout, et c’est ici principalement que se trouve une dif-
férence profonde entre les deux langages, elle a son
chant parfaitement mesuré jusque dans le moindre dé-
tail, jusqu'aux notes les plus rapides, jusqu'aux inter-
valles de silence les plus courts, tandis que, dans le
plus grand nombre des cas, le plain-chant ne forme
son rhythme, indiqué il est vrai, mais indiqué d’une ma-
nière très incomplète par la forme des notes carrées,
en losange ou caudées, qu’à l’aide du sentiment essen-
tiellement variable de la prosodie et, surtout, à l’aide
de la tradition. Nous disons dans le plus grand nombre
des cas, nous gardant bien d’oublier les mélodies rhyth-
mées qui, d'abord répandues dans les Gaules par saint
Hilaire à son retour de la Phrygie, où les Ariens, com-
battus par lui, l’avaient fait envoyer en exil vers le mi-
lieu du rve siècle, furent bientôt adoptées et régularisées
par saint Ambroise : elles devinrent plus tard la source de
ces hymnes, de ces proses, de ces séquences si remar-
quables par leur grâce et leur onction, dont l'Eglise a
placé les accents au milieu de ses principales solen-
nités et parmi lesquelles nous nous contenterons de
citer ici l'hymne Quid truces ras, qui se chante aux
Ares vêpres de la fête de saint Maurice. Oui, nous le
reconnaissons, sous ces divers rapports la musique li-
turgique est restée étrangère aux progrès accomplis de-
puis sa formation, mais nous nous bâtons d’ajouter que
l'adoption de ces perfectionnements, du rhythme inva-
riable surtout, aurait complétement changé sa physio-
PR ES
nomie et dénaturé son caractère. Qu’en conclure? c’est
que, faite pour le sanctuaire et comme inspirée par la
prière elle-même, vaste parfois comme le temple aux
voûtes duquel elle monte avec l’encens, elle ne doit
pas franchir le seuil de l’église, pas plus qu’elle ne doit
donner asile aux mélodies du monde qui n'auraient pas
pris soin de se conformer au langage pieux el grave
de sa demeure et ne se seraient pas assez affranchies des
formes recherchées du salon ou des accents passion-
nés du théâtre.
Considéré de ce point de vue et avec ces réserves, le
chant liturgique , grave et austère comme l’habit des
officiants qui le font entendre, n’a rien à envier aux
combinaisons plus exactes et plus détaillées des mélo-
dies du siècle, pas plus que les monuments révérés de
l'antiquité n’ont à regretter les formes plus délicates
et le poli plus parfait des œuvres de l'architecture et
de la sculpture modernes.
Après avoir ainsi insisté sur les mérites et sur l’im-
portance du chant grégorien , qu’on nous permelte
quelques réflexions sur l'utilité des enseignements que
vient de donner M. l'abbé Tardif.
Les précédents de ce diocèse offraient à cet égard
un exemple, mais un exemple éloigné et surtout fort
incomplet. En 1684, sous l’épiscopat de Msr Henry Ar-
nauld, il parut à Angers un livre intitulé : Règles et
pratiques pour chanter, à l’usage du diocèse d'Angers,
les choses les plus ordinaires de l'office divin. Mais, comme
l'indique ce titre, les règles générales du plain-chant
n’y figuraient pas. L’Avertissement mis en tête du livre
le dit nettement : « On n’a pas jugé nécessaire de don-
1100
» ner, dans cet ouvrage, les premiers principes du
» chant, y ayant assez d’autres livres qui en traitent,
» ainsi on suppose ou qu’on les sçait, ou qu’on peut
» les apprendre ailleurs. »
M. l'abbé Tardif avait à remplir une tâche bien au-
trement étendue et sans restriction à ce diocèse de
l'utilité qu’elle présente, quoiqu'il ait eu en vue tout
d’abord, chose bien naturelle, les séminaires, colléges
et écoles de ce diocèse même.
Ne pouvant donner du contenu de son ouvrage
une analyse qui, sous peine de n’être pas comprise,
exigerait elle-même un premier traité de la matière
et excéderait dix fois les bornes d’une simple notice,
nous croyons devoir ici rechercher uniquement si son
œuvre offre les avantages d’une méthode élémentaire et
pratique, ainsi que le porte son titre, ou si elle offre
plutôt les mérites élevés, mais plus rarement utiles,
d’une explication théorique sur chacun des points de
l'art dont il s’occupe.
Le livre, à nos yeux, présente ce double caractère.
Cest un avantage, sans nul doute ; mais sous la con-
dition que les personnes tout-à-fait étrangères au plain-
chant puissent commencer par connaître les indications
élémentaires, les appliquer quelque temps par l’usage
et, ainsi familiarisées avec les effets, passer à l’explica-
tion des principes qui, sans ce préliminaire, risquerait
de rester vaine pour eux. Le savant auteur semble l’a-
voir un peu compris ainsi lui-même, car, tout en an-
nonçant dans son avant-propos « qu'il se bornera à
» exposer brièvement les principes et à en montrer
» l'application par quelques exemples », il donne cet
= =
avis très important, croyons-nous, pour la prompte
mise à profit de la lecture de son livre, « que les prin-
» cipes fondamentaux seront toujours distingués de leurs
» développements par un texte en caractères plus gros.»
Cette seule indication suffira pour guider les personnes
essayant pour la première fois cette étude, dans le choix
des règles qu’elles devront retenir tout d’abord au mi-
lieu des vingt-neuf chapitres et des trois cent sept ali-
néas qui forment l’ouvrage.
Nous ne hasarderions pas un tel conseil s’il s’agis-
sait d'apprendre la musique ordinaire. Là, en effet, se
rencontre dès le premier pas une étude sans laquelle
tout essai demeure nul et toute mélodie reste informe,
nous voulons parler de la mesure. La division des
temps, la connaissance et surtout l’observalion exacte
des signes qui marquent cette division, offrent une diffi-
_culté telle, demandent une habitude de précision tel-
lement grande et suivie, que nous voyons chaque jour
des musiciens, doués d’ailleurs d'intelligence et de
goût, se montrer à cet égard, on peut le dire, beau-
coup plus sans peur que sans reproche. Se passer de
la direction d’un maître serait donc ici chose bien dif-
ficile et, si le maître intervient une fois, il pourra, en
même temps qu’il guidera dans l’application des règles,
expliquer d’une manière plus ou moins complète, se-
lon l’aptitude de l’élève, la raison même de ces règles.
Mais en général, la mesure exacte de la musique du
monde reste étrangère et même doit rester étrangère
au chant grégorien. L’auteur lui-même énonce (pages
19-175) cette vérité , que l’on reconnaît unanimement
aujourd'hui. Or, cet obstacle enlevé, le commençant
ne AA
pourra bien vite arriver aux premiers essais en suivant
l’exécution du chœur et la tradition, si puissante dans
le chant liturgique. Sans ce moyen ou autre méthode
d'application équivalente pour les intonations, son étude
serait tout-à-fait sans fruit. Vainement, en effet, lirait- -
il qu’une tierce mineure, par exemple, comprend un ton
-et demi; il n’aura aucune idée précise de cet intervalle
s’il n'entend pas les sons qui le forment. Quelques mois
plus tard, il pourra passer à des études nouvelles sur
des points que l’audition lui aura fait comprendre, et
dont il demandera au livre l'explication théorique après
les avoir tout d’abord acceptés de confiance. Nous in-
diquerons comme devant figurer au premier rang de
ces études rudimentaires, les intervalles (chap. 3), la
notation telle que l’a créée Guy d’Arezzo, les posi-
tions diverses des clefs d’ué et de fu, les formes des
notes, indiquant leur durée et leur accent, l’altération
de la note si , autrefois désignée par la lettre B, selon
que ce B, d’une forme anguleuse ou carrée, prenait
une forme molle et arrondie, d’où sont venus le bé-
mol et le bé-carre, dont le nom s’est conservé, quoique
en France, du moins, les lettres ne soient plus guëres
en usage (1); une courte notion du dièze, les barres ver-
ticales qui, selon qu’elles coupent seulement quelques-
unes des lignes, ou s’étendent de la première à la qua-
irième, ou enfin se montrent doubles, répondent à la
virgule, au point avec virgule, ou au point du discours
(1) Les facteurs s’en servent pour indiquer les notes que donnent
les cordes du piano, ils s’en servaient encore il y a quelques an-
nées pour marquer les corps de rechange de plusieurs instruments à
vent,
HN
ordinaire (ch. 5); quelques exercices sur ces principes
de notation (ch. 6); la connaissance et surtout la pra-
tique des intervalles (ch. 7), un aperçu, sans toutefois
qu’on doive y insister trop tout d’abord, sur les tons
(ch. 9, $ 2, page 50) : telles sont les parties dont se-
lon nous l'étude, aidée de quelques conseils, pourra
suffire pour un commencement d'initiation. Viendra
ensuite l’examen, bien autrement ardu, des divers {ons
du plain-chant (ch. 10); puis peu à peu, en prenant
ainsi le soin de bien assurer chaque pas, on arrivera,
guidé par l’auteur, à posséder la partie essentielle des
connaissances qu’exige cette étude d'autant plus difii-
cile que, sur plus d’un point, elle est peu arrêtée.
C’est alors aussi que l’on pourra lire utilement le cha-
pitretrésintéressant (ch. 21) qui donneles règles de l’hym-
nodie et cite des exemples nombreux de ces créations, si
remarquables à la fois par la simplicité et le sentiment.
M. l'abbé Tardif, voulant que rien ne manque à son
œuvre, termine (ch. 29) par des considérations sur l’ac-
compagnement du plain-chant. Sans restremdre d’une
manière absolue à l'orgue, de tous points préférable
pourtant, l’accomplissement de cet office, il exclut avec
raison les instruments dont le son ne serait ni assez
grave ni assez plein pour s’unir aux mélodies du sanc-
tuaire. L’ophicléide, qni est venu par une fâcheuse in-
novation remplacer les instuments de bois autrefois en
usage, lui semble pouvoir être loléré, mais à condition,
semble-t-il dire, qu’il sera joué avec assez de réserve
et de douceur pour faire oublier qu’il est de cuivre. Il
faut prendre note de ce conseil puisque, chose éton-
nante, il n’est pas inutile. On pourrait, en effet, trouver
VO
certaines localités où des instruments d’un timbre aigu
et criard viennent s’unir aux chants des offices, et, à
part même du chant grégorien, nous avons entendu,
il y a moins de deux ans, choisir parmi les richesses
d’un orchestre, non pour faire retentir le Tuba mirum
à l’mstar de l’œuvre de Berlioz, mais pour accompa-
gner à l'élévation un O salutaris hostia, l'instrument
favori des musiques en plein vent, un cornet à pistons.
Un dernier paragraphe est consacré à l’accompagne-
ment du grand orgue.
— Comme on le voit, rien n'échappe aux soins de
M. l’abbé Tardif. Après avoir tracé la route, il a voulu
encore signaler les écueils qui l’avoisinent. C’est qu'il
comprend toute l'importance d’une bonne exécution
liturgique. Il y a bientôt deux siècles, l’évêque Henry
Arnauld pensait ainsi et disait en recommandant les
règles et pratiques dont nous avons parlé plus haut :
« Le chant tient un rang considérable entre les fonc-
» tions ecclésiastiques et peut notablement contribuer
» à l'édification des fidèles. Nous reconnaissons pour-
» tant tous les jours, avec un sensible déplaisir, que
» la plupart des ecclésiastiques, particulièrement des
» paroisses de la campagne, ont si peu de soin de le
» bien apprendre et de s'acquitter comme il faut de
» cette sainte fonction, qu’au lieu d’exciter par leur
» chant la dévotion dans le cœur des fidèles, ils ne font
» que les mal édifier.. »
Cet avis si grave n’était pas isolé, car, au moment
même où le satirique Boileau parlait dans son Lutrin
de laisser
à des chantres gagés le soin de louer Dieu,
SE pee
l'auteur du livre publié en 1684 disait : « Pour chan-
» ter l'office divin d’une manière digne de Dieu, il faut
» avoir une très grande estime de ce saint employ. »
Or, la première preuve d’estime à donner à un em-
ploi, c’est de le bien connaître et, grâces à l'ouvrage
sur lequel nous venons de jeter un rapide aperçu, l’E-
glise, notre diocèse surtout, va recevoir sur ce point
des lumières toutes nouvelles.
En écrivant ce livre, preuve d’un zèle aussi persévé-
rant qu’éclairé, M. l’abbé Tardif, fidèle aux habitudes
de toute sa vie, aura, une fois de plus, fait un acte
méritoire et pieux. Nous sommes heureux de le pro-
clamer, et notre plus vif désir serait de le faire com-
prendre à tous.
E. LACHÈSE.
ÉPITRE
À M BODINIER
PEINTRE
Manibus date lilia plenis.
VIRGILE.
Dans nos temps abaissés, où chacun n’a d’audace
Que pour courir l'argent, où Le cœur se cuirasse
Contre tout ce qui fut nos chères voluptés :
L’illusion, pays des rêves enchantés,
La poésie, assise en pleurs sur les ruines,
L'art, portant la nature à des grandeurs divines:
Dans nos temps, on devra réveiller en sursaut
Tout le monde, et sonner la trompette bien haut,
Dès qu’en un coin caché de la province obscure,
La poésie et l’art, timides à l'injure
Et faciles à fuir, n’osant pas résister,
Trouvent un cœur d'ami qui les vient abriter.
Ale) Gore
Or, il bat près de nous, ce cœur vaillant d'artiste ;
Quand tout cède et tout croule, il est là qui résiste.
Non content de lutter, par son pinceau charmant,
Contre l’insouciance, ou l’envahissement
Des stériles calculs que le siècle suggère,
Il convoite, à prix d’or, aux ferveurs de l'enchère,
Pour l’arracher au pic des modernes païens,
Et l’offrir en pur don à ses concitoyens,
Quelqu'un de ces débris, qu’en leurs veines accrues,
Complaisantes aux chars, effaceraient nos rues.
Il veut que notre histoire ait encor ses jalons,
Cette histoire locale aujourd’hui sans blasons.
Voilà pourquoi, sauvant nos dernières masures,
Lavant le front terreux de nos architectures,
Il garde à nos neveux, moins vandales que nous,
Du vieil âge qui fuit les trop rares bijoux.
Dans l’un de nos quartiers hérissés d’encoignures,
Où le cocher jurant écorche les voitures ;
Près du modeste hospice où sourit la douleur
Au baume que lui tend une angélique Sœur,
IL est un noble hôtel aux royales façades,
Qu’étreignent à l’envi vingt demeures maussades.
Quand on était enfant , et qu’on sonnait, le soir,
Aux portes, pour troubler les duègnes au dortoir,
_ On s’effrayait parfois de ses hauts pignons sombres,
Qui, dans la rue autour, accentuaient les ombres.
Pourtant, ce n’était point un de ces lourds donjons,
Qui, n’étant plus châteaux, s’attristent en prisons;
Ce n’était point un fort criblé de meurtrières,
Pour épancher la mort en des luttes guerrières
Où se plurent souvent nos remparts angevins ;
— 100 —
Non : c'était la maison de graves échevins,
L'Hôtel Pincé, connu pour ses fières tourelles,
Dont les guivres, veillant comme des sentinelles,
Profilant hors des toits leur poitrail menaçant,
D’une triple cascade arrosaient le passant.
C’est un logis qu'avait, dans sa magnificence,
Pour éblouir les yeux, bâti la Renaissance,
A l’heure où se voütaient les combles de Chambord.
Aussi, l’on y verra serpenter sans effort
Cannelures et fleurs, amours et salamandres,
Qu’aux fenêtres tailla, dans nos basaltes tendres,
Sur les plans somptueux d’un l’Épine, la main
De quelque ciseleur pisan ou florentin.
C’est un fouillis sans fin de dentelles de pierres.
Il semble qu’une fée ait, jusques aux gouttières,
Promené sa baguette, et qu’un magicien
Des contes d'Arabie, à qui ne coûte rien,
Sur chaque assise, au front de chaque galerie,
Aït versé le trésor de sa sorcellerie.
Or, cet hôtel peut-être, hélas ! ce beau réduit,
Pour élargir la rue, un jour, on l’eùt détruit.
Il ne füt rien resté de ses splendeurs passées,
Sous la pioche, un matin, à plaisir renversées,;
Et cet échantillon de l’art de Palladio,
Se füt évanoui, dispersé par lambeau,
Par moellons qu’un manœuvre ahuri met en pile;
L’oubli l’eût englouti comme chose inutile ;
Et l’Anjou, dans dix ans, n’eût pas même cherché
De quel coin de son sol on l’avait retranché.
— 101 —
Voilà ce que craignaient notre peintre, et bien d’autres.
Mais l’art n’est pas fécond en généreux apôtres
Prêts à lui faire honneur, à lui sacrifier
Cette bourse qu’on a tant peine à délier.
Qui n’aime mieux raser de l’aile l’Italie,
L'Espagne, caresser quelque sotte folie,
S’acheter un cheval sarrazin, andalous,
Jour et nuit encenser Aspasie à genoux,
Prodiguer sur sa table un luxe ridicule,
Où Falstaff trop gorgé devant les plats recule,
Que d'offrir en hommage à ces beaux arts exquis
Le délicat tribut qui relève un pays!
Notre artiste fait mieux. Tandis que sa palette
Par Robert saluée, attentive, discrète,
Dans un calme dessin puissante de couleur,
D’un rayon de Venise apporte la chaleur,
Son génie en travail tente un autre problème :
Il veut qu’un monument, fin chef-d'œuvre lui-même,
Loge , — dût son pécule y sombrer tout entier, —
Sur des bahuts luisants de chène ou de noyer,
Sous le regard pensif de ses brunes Romaines,
Ces urnes d’Étrurie aux formes souveraines,
Ces médailles portant des faces de Césars,
L’une au chauve profil, l’autre aux cheveux épars,
Ces disques qu’à Pæœstum soulevaient les athlètes,
Ces coupes, ces anneaux d’airain, ces bandelettes,
Ces bustes grecs tirés des flancs de Pompei,
Qu’en les noyant la lave arracha de l'oubli,
Et que nous a légués, d’une main libérale,
Crissé, doux bienfaiteur de sa ville natale.
— 102 —
Tel sera le destin du vieil hôtel Pincé :
Servir d'écrin brillant aux joyaux des Crissé.
Sa gloire, sans pâlir, s’est métamorphosée :
Il n’était qu’un palais, il devient un musée.
L’étranger, qui vantait ses merveilleux dehors,
S'il entre, admirera de plus riches trésors.
Car, dans les escaliers se tordant en spirales,
Sous les caissons dorés qui plafonnent les salles,
D'où retombe en glacon l’élégant pendentif,
Partout s'ouvre un spectacle au savant, à l’oisif.
La lumière aux paliers pavés de mosaïques
N’arrive qu’à travers de longs vitraux mystiques.
Sur les dressoirs d’ébène éclatent les émaux
De Bernard Palissy, serpents, poissons, oiseaux.
Bruges se reconnait aux tons rouillés des bistres,
Madrid à ses portraits d’inquisiteurs sinistres.
Voilà Poussin, Van Dyck, Rubens le grand, Holbein
Près d’Erasme appendant la pâle Anne Boleyn ;
Ceux qui peignent sur bois, ceux qui brossent sur toiles
Soudards buveurs de gin, vierges aux chastes voiles;
Ceux qui du Christ sanglant ont redressé la croix,
Ou conduit vers Cana se délecter les rois
Dans ces vaisselles d’or qu’allume Véronèse ;
Ceux qui montrent le flot égrenant la falaise.
Les cartons sont peuplés d’harmonieux crayons,
D’autographes signés des plus illustres noms;
L'Égypte a là ses sphynx, riant des figurines
Dont notre moyen âge encombre les vitrines
Où dorment côte à côte, en la mort apaisés,
Cimeterres d'Asie et dagues de croisés,
La fresque ailleurs se mêle aux groupes de statues,
Et les missels d'église aux antiquités nues.
C’est un miroitement radieux, infini,
Qui rend à notre Angers un hôtel de Cluny.
— 105 —
Oh! quand un citoyen nous promet ces délices,
Qu’il donne au lieu natal un de ces édifices,
Vase vide, à remplir d’une noble liqueur,
Qui ne battra des mains, ne sentira son cœur
S’embraser tout-à-coup d’une flamme nouvelle !
Qui ne croira qu’enfin le siècle prend modèle
Sur ces àges lointains, dans la poudre assoupis,
Où vinrent Périclès, Auguste et Léon dix !
Ce culte tout sacré pour les choses vieillies,
Ces fleurs dans le passé partout un peu cueillies,
Ces monuments sauvés, par un suprême effort,
Du pic qui jette à bas, du sarcasme qui mord ;
Ces frises aux festons tournoyants et splendides,
Du souffle du sculpteur éteint encore humides,
Au moins proclameront qu'un généreux esprit
Brava les préjugés par qui le beau périt.
Sans doute, on n’abat plus par fiel et par envie,
Mais pour s’accommoder une plus douce vie,
Salons plus chauds, jardins plus frais, soleil meilleur :
Mais le mou sybarite est bientôt destructeur.
Or, celui-là qui fait la guerre au sybarite,
Et n’a point de repos qu’il ne l'ait mis en fuite,
Bien loin, dans la campagne , où l’on taille en plein drap,
Conservera plus d’art que l’autre n’en perdra.
Ce ne sont point les murs tout blancs qui nous enseignent;
Ce sont ceux qui, vêtus de longs lierres, se ceignent
Le front de giroflée, aux haleïnes de mai,
Et balancent dans l’air un bouquet parfumé.
À leur pied, qu’ils ont vu passer de nos ancêtres,
Et de visages frais sourire à leurs fenêtres!
Don Juan prit leurs balcons souvent pour confidens
SOC. D’AG. 8
— 104 —
Des sons de sa guitare, et des drames ardens
Que , sous le réverbère , 1l tranche à coups d’épée ;
Ils vous diraient Zerline ingénue et trompée.
Qu'ils savent de berceaux , d’hymens brochés de fleurs,
De cercueils descendus aux bras des fossoyeurs !
Ils furent les témoins de nos intimes choses,
De nos jours parsemés d’épines et de roses,
Des espoirs qu’on nourrit, des amours qu’on pleura,
Des chants qu’au clair de lune en chœur on célébra,
Des conseils qu’à pas lents dictait un ami sage
Pour distiller la paix dans notre âme à l'orage.
Si vous tuez ces murs, parce qu'ils sont trop vieux,
Nos plus chers souvenirs s’en iront avec eux.
D'ailleurs, ne font-ils pas un relief à l’histoire ?
On y lit d'autant mieux que leur face est plus noire.
Ici, nos durs aïeux bataillaient assiégés ;
Là, des rois visiteurs un soir sont hébergés.
Voici les écussons conquis en Terre-Sainte :
Le granit en retient la féodale empreinte
Aux portes d’où sortaient, sous leurs rouges cimiers,
Nos ducs marchant en guerre avec leurs chevaliers.
Près des tours par le fer, le feu, démantelées,
Découpant leurs troncons dans les nuits étoilées ,
. Voilà le seuil qui fut l’asile des proscrits.
La gloire et les revers sur les murs sont écrits.
Donc, l'artiste qui lègue aux futurs antiquaires
Un si pompeux festin de ces vivantes pierres ,
Et, sans voir s’il réduit son bien-être à l’étroit,
Dote un hôpital neuf, ou rachète un vieux toit,
Dans l’unanime accueil de la foule empressée
Sent un écho partout répondre à sa pensée.
— 105 —
Qu'il s’asseye au théâtre, ou qu’il paraisse au bal,
Qu'il parcoure à midi le boulevard banal,
Chacun dira : Voilà le croyant, l’homme juste,
Qui ne veut pas qu’on livre aux haches de Procuste
Nos débris consternés du zèle des maçons.
Quand il prêche si bien d'exemple, applaudissons !
C’est lui qui nous rattache aux vieux us, qu’on balaie,
Lui qui de nos regrets cicatrise la plaie ;
Qu'il soit béni ! Par lui nos enfants, transportés,
Sauront ce que valaient de gothiques cités ,
Quand l’art y prodiguait sa chère fantaisie.
Que sa place parmi nos maïtres soit choisie ;
Qu'on grave, avec son nom, sur un double rinceau :
Respect de la ruine et gloire du pinceau !
A. Marrranrn.
DU DROIT D'ANOBLINNENENT
ET
DE L’USURPATION DE LA NOBLESSE
AVANT 1789.
009 —
1
Un des faits dominants de la Révolution c’est la spon-
tanéité, la fureur, l’ensemble des attaques dirigées
contre la noblesse à laquelle il faut, en cela, associer le
clergé. La noblesse a vraiment été traitée comme une
ennemie par le reste de la nation, ce qu’il ne faut pas
entendre seulement de cette partie du peuple, instru-
ment de toutes les sanglantes orgies, mais encore des
classes moyennes. Suffit-il, pour rencontrer l’explica-
tion de ce mouvement, de reporter son esprit vers ce
besoin d'égalité qui, dans ses dernières années, sem-
blait travailler si vivement notre ancienne société fran-
çaise? Je ne le crois point. Ce sentiment d'égalité était-
il d’ailleurs aussi complet , ‘aussi puissant qu'on le
suppose? Il est peut- “re permis d'en douter. Trés ab-
solu quant à la répartition des droits et des charges,
je suis porté à penser qu’il l’était moins quant aux
personnes. Pour peu que l’on étudie, en efiet, notre .
— 107 —
organisation d'autrefois, on remarque vite que, s’il est
un caractère qui lui appartienne, c’est la hiérarchie et
le classement, et l’on est conduit à se demander où
l'esprit public aurait puisé cette ardente et universelle
pensée de nivellement, quand partout on s’en trouvait
éloigné par les traditions reçues, le spectacle de ce qui
se mouvait autour de soi comme les habitudes prises
dans la vie de chaque jour. La distinction était partout,
non-seulement entre les trois ordres principaux qui re-
présentaient le pays, mais encore dans chacun de ces
ordres ; non-seulement entre leurs principaux éléments,
mais encore dans les plus petites de leurs fractions.
Ainsi l’ordre de la noblesse, loin de se composer de
membres égaux, se divisera en haute, moyenne et
petite noblesse, et jamais le grand seigneur n’acceptera
de laisser monter à son rang le simple gentilhomme.
La bourgeoisie présentera le spectacle d’un nombre
presque infini de classes et de corporations, mais
ayant toutes leur place hiérarchique les unes vis-à-
vis des autres, et dans chacune. de ces corporations,
les individus également classés et rangés.
Je veux bien que l'excès du classement ait pu pro-
duire une réaction en sens contraire, et qu’on ait res-
senti le besoin de briser tant de petits cercles dans les-
quels l’activité individuelle commençait à se trouver
irop à l’étroit; je n’en répète pas moins que l’habi-
tude de la distinction et de l'inégalité avait dû résulter
pour chacun d’un état de choses où, si l’on avait beau-
coup de gens au-dessus de soi, on en trouvait presque
toujours un plus SAT nombre au-dessous.
L'esprit français, à l’heure même où nous vivons,
— 108 —
est un singulier assemblage d’instincts démocratiques
et d’aspirations contraires. En réalité, loin de vouloir
passionnément l’égalité des personnes, je le soupçonne
d’être très amoureux de leur inégalité : nous sommes
envieux des supériorités, mais tous nos efforts tendent
à nous en créer ; les situations qui dominent la nôtre
nous gênent jusqu’à ce que nous les ayons atteintes;
nous crions encore par habitude contre le peu qui reste
des distinctions nobiliaires, mais nous faisons volontiers
de ridicules tentatives pour nous en donner les appa-
rences ; de telle sorte qu'aujourd'hui, après la secousse
de 1789, nous ne sommes parvenus , sous beaucoup
d’aspects, à nous donner qu’un faux vernis d’idées et
de sentiments démocratiques; au fond , nation vani-
teuse, nous sommes demeurés partisans de tout ce qui
distingue et de tout ce qui classe; fils de la Révolution,
pour ce qui est de légalité civile et politique, il nous
reste encore, au regard les uns des autres, beaucoup
du sang et des idées de nos aïeux.
Un fait d’ailleurs me frappe dans l’histoire de notre
période révolutionnaire : c’est au moment où les privi-
léges viennent d’être sacrifiés, où la noblesse aban-
donne ces droits dont elle jouissait depuis tant de siècles,
que les personnes sont attaquées avec un redoublement
de fureur ; il y a là l’indice de colères amassées, de
malédictions longtemps contenues que l'influence d’une
idée et d’un principe est impuissante à expliquer, mais
qui trouvent bien mieux leur cause dans les souffrances
répandues sur tout le pays par d'intolérables abus.
Pour comprendre ces souffrances et ce que devait être
l'explosion des haines qu’elles avaient nourries, ce n’est
— 109 —
point assez de songer au nombre et au caractère des
priviléges , il faut encore et surtout peut-être songer
au nombre et au caractère des privilégiés, en suivre le
développement successif, voir constamment grandir ces
catégories de personnes qui nes’exemptaient des charges
que pour les laisser retomber plus lourdement sur
ceux qui demeuraient condamnés à les porter. C’est
cette histoire que je voudrais esquisser pour l’ordre de
la noblesse. Elle permet à elle seule de nettement aper-
cevoir ce double travail : d’une part uhe augmentation
constante et effrayante des charges ; de l’autre une di-
minution non moins soutenue et dans des proportions
non moins larges de ceux qui devaient les acquitter.
La noblesse, en effet, loin d’être une caste fermée,
était devenue au contraire, et depuis plusieurs siècles,
une caste trop ouverte dans laquelle l'abus fait par la
royauté du droit d’anoblissement, les prérogatives d’of-
fices multipliés avec une imprévoyante prodigalité, et
l’usurpation avaient introduit une immense quantité de
familles. Son caractère primitif s'était ainsi altéré; les
priviléges avaient perdu leur justification, en même
temps que les exemptions dont elle jouissait, tout en
blessant cette idée d'égalité des charges qu’une fois née
le temps développe si vite, rendaient le fardeau plus
insupportable pour ceux-là qui se trouvaient au-dessous
d'elle. Quand une pareille situation ne se modifie pas
par le fait même de ceux à qui elle profite, elle con-
duit nécessairement à une catastrophe.
Le système féodal imposait à la noblesse une grande
et belle charge: la défense du territoire. Cette con-
— 110 —
tribution du sang, d’ailleurs si généreusement payée,
aurait promptement épuisé des forces qui n’auraient
point trouvé, par l’adjonction de nouveaux membres,
à s’entretenir et à se réparer. Au xr11e siècle, on aper-
çoit déjà deux votes ouvertes à la bourgeoisie pour
pénétrer dans la classe supérieure et combler ainsi les
vides que la guerre a faits dans ses rangs; je veux
parler de l’achat des fiefs et du droit d’anoblissement
exercé par la royauté.
Des seigneurs qui avaient suivi le roi de France dans
les guerres saintes, beaücoup avaient été dévorés par
ces lointaines expéditions, beaucoup étaient revenus
ruinés el avaient élé contraints de vendre leurs fiefs.
La bourgeoisie déjà formée se trouva toute prête pour
acheter les seigneuries vacantes et les terres de ceux
qui ne les pouvaient plus garder ; une quantité consi-
dérable de ses membres se trouva de la sorte agrégée
au corps de la noblesse. Les établissements de saint
Louis (1) qui posent en principe « qu’un roturier ac-
quérant un fief, ses descendants sont nobles au troi-
sième hommage du même fief et partagent noblement
ledit fief à la troisième génération , » des passages de
deux auteurs cités par Laurière : Desfontaines, qui écri-
vait sous saint Louis, et Beaumanoir, qui vivail peu
de temps après, ne peuvent laisser de doute sur ce
point (2). Philippe-le-Hardi, en 1275, et après lui Phi-
lippe-le-Bel, en 1291, consacrèrent pour les roturiers
la faculté d'acquérir des héritages nobles, mais à charge
(1) Ordonnances des rois de France, tome I, page 292.
(2) Préface des ordonnances, par Laurière, art. 81 et 82.
— Al —
d’acquitter au profit de la royauté un impôt conservé
par tous leurs successeurs et connu sous le nom de
droit de franc-fief (1). Cette indemnité qui, en même
temps qu’elle assurait de nouvelles ressources au tré-
sor, semblait destinée à maintenir la qualité de ceux
qui possédaient les terres, ne parait point, jusqu’au
cours du xvi® siècle, avoir empêché les roturiers, ac-
quéreurs de fiefs, d’y trouver la noblesse : « Les mar-
chands et les artisans enrichis, dit Pogge, qui achètent
un héritage dans la campagne où ils vont s’établir après
avoir abandonné la ville, et se contentent des revenus
de leur domaine, acquièrent une sorte de noblesse
et communiquent à leurs descendants une noblesse
réelle (2). » Henri III le premier, par l’ordonnance de
Blois, posa nettement le principe du non-anoblisse-
ment des roturiers par les terres.
A côté du mouvement des fiefs, j'ai indiqué l’anoblis-
sement par le souverain. Ce droit nouveau que sattri-
bue et qu’exerce la royauté vers Ja fin du xirre siècle
et principalement au commencement du siècle suivant,
ce pouvoir de créer des nobles qui ne reléveront plus
que de la volonté et du bon plaisir du roi, ne saurait
à mon sens être trop signalé et l’on n’en pourrait trop
faire ressortir la signification et la portée.
Il fallait, en effet, que la suprématie de la royauté
sur toutes les puissances féodales füt désormais bien
conquise et bien incontestée, pour qu’elle pût prétendre
seule à l'exercice d’un droit qui allait lui permettre
(1) Ordonnances, pages 304 et 324.
(2) Préface des ordonnances, Laurière, art. 85.
— 119 —
d'introduire dans les rangs d’une aristocratie remuante
et toujours en lutte avec elle des hommes sans passé et
sans histoire, et qui devaient trouver des titres suffi-:
sants à de pareilles faveurs dans les services qu'ils lui
auraient rendus. La royauté devenait ainsi, non-seu-
lement le pouvoir dominant tous les autres, mais en-
core le centre vers lequel allaient se diriger l’activité
et les aspirations d’une fraction considérable du pays,
de cette partie de la société qui s’éveillait à des besoins
nouveaux et qui commençait à trouver que, si tout
était bien dans le régime féodal pour les possesseurs
de fiefs, ceux qui vivaient en dehors de cette aristo-
cratie avaient peut-être le droit d’aspirer à une condi-
tion meilleure. À bien des gens déjà tout devait sem-
bler mort autour du fief, car l’homme du seigneur ne
pouvait point espérer voir changer une situation qui
se mouvait dans un cercle trop étroit. Du côté de la
royauté, au contraire, on apercevait le mouvement et
la vie, on entrevoyait la possibilité de faire accepter
par elle des services qu’elle seule avait le moyen de
magnifiquement récompenser.
L’anoblissement allait d’ailleurs, dans un avenir pro-
chain, apporter une altération: profonde au caractère
que la noblesse avait conservé jusqu'alors.
La noblesse, au xrr1e siècle, c'était uniquement les
degrés supérieurs de la hiérarchie féodale. Elle avait
ses charges et ses obligations en regard de ses béné-
fices et de ses droits, et de telle sorte que les seconds
ne semblaient qu'être la conséquence et la compensa-
tion des premières. Si le vassal était tenu dans une
étroite dépendance vis-à-vis de son seigneur , il trou-
— 115 —
vait aussi près de lui protection et défense; si le pays
se sentait enserré dans les liens de la puissance sei-
gneuriale, il avait dans l'aristocratie des feudataires une
armée pour le défendre contre les entreprises de l’é-
tranger. La noblesse était donc toute territoriale et
toute militaire. Mais lorsque l’argentier du roi, le doc-
teur és lois ou le grand propriétaire d’herbages en
Normandie seront anoblis par le souverain, la no-
blesse se trouvera grandement menacée dans son ca-
ractère primitif et comme essentiel, car elle verra
chaque jour pénétrer dans son sein des hommes qui
auront désormais comme préoccupation constante d’é-
carter les charges et les obligations pour ne conserver
que les bénéfices et les droits.
Enfin si l’on veut considérer que le pouvoir royal,
loin d’être dirigé par le désir de conserver à l’aristo-
cratie féodale toute sa grandeur, sera bien plutôt pré-
occupé de l’amoindrir, on comprendra facilement que
l’anoblissement puisse devenir entre ses mains une
arme terrible à l’aide de laquelle il saura beaucoup
mieux énerver et décomposer les forces de la noblesse
que les entretenir et les réparer.
C’est vers la fin du xirre siècle que paraît avoir com-
mencé l'exercice du droit d’anoblissement : la première
charte que l’on rencontre est celle par laquelle, en
1971, Philippe II le Hardi confère la noblesse à Raoul,
l'orfévre. La royauté, en se donnant cette attribution
nouvelle, prétend du premier coup se la réserver pour
elle seule comme un gage et une conséquence de sa
suprématie; et si des tentatives d’usurpation se pro-
duisent de la part de quelque puissant vassal, elle sait
— 114 —
vite les réprimer car elle est désormais assez forte pour
assurer le respect de tous ses droits (1).
Avec Philippe-le-Bel, les chartes de noblesse appa-
raissent déjà plus nombreuses en même temps que
l’on aperçoit, par la carattère de ceux à qui elles sont
concédées, de quel côtél le roi de France cherche et
trouve des appuis dans ses luttes violentes contre la
papauté. Ainsi parmi les nouveaux nobles on remarque
Gilles de la Cour supérieure, Jean Jacques, natif de
Cahors et Jean Marc, docteur ès lois à Montpellier,
anoblis eux et leur postérité en récompense des agréables
services qu'ils ont rendus (2). Les enfants de Philippe--
le-Bel se gardèrent de renoncer à une prérogative qui
devait assurer tant de dévouements à la royauté et qui
allait bientôt lui apporter tant de profits d’une autre
corte (3).
Dès lors le droit se trouvait consacré, et chacun des
souverains qui allaient se succéder sur le trône de
France devait en user d’autant plus largement qu’à
cette faculté étaient venus se joindre des avantages que
vraisemblablement n’entrevoyait point la pensée de celui
qui le premier en avait doté la couronne. La royauté
comprit vite quel parti elle pouvait tirer du pouvoir de
faire des nobles et, toujours besogneuse d’argent, com-
ment, en s’assurant des hommes, elle pourrait remplir
(1) Arrêt du Parlement, 1280.. — Ord. de Louis XIL, mars 1498,
Coll. Isambert, tome IT, p. 666. — Tome XI, p. 358.
(2) Registre de la Chambre des comptes commencé en 1275. — La
Roque, Traité de la noblesse, chap. xx1, édition de 1734.
(3) Ibid.
— 115 —
ses coffres et se procurer des ressources qu’elle de-
mandait trop souvent à la violence et à la fraude. Les
premiers anoblissements avaient été faits sans finance
et seulement pour récompenser des services rendus ;
mais ce motif premier et d’un ordre supérieur fut bientôt
dominé par des considérations moins élevées : en fai-
sant payer les priviléges qu’elle conférait, en prélevant
sur lanobli ce qu’on appelait une finance, la royauté
s’ouvrit une voie dans laquelle elle se trouva presque
immédiatement entraînée , et qui fatalement devait
changer le caractère de la noblesse et le décom-
poser. à
Ce trafic de la noblesse par le roi ou, comme onPa
appelé, cette pratique des anoblissements bursaux me
paraît être une des causes les plus incontestables de
décadence pour le corps dont j’examine les destinées.
Dès maintenant, en effet, on peut apercevoir les con-
séquences qui vont d’elles-mêmes sortir de cet usage
introduit par la royauté de demander à l’anobli le paie-
ment de la distinction qu’il reçoit. C’est par des luttes
continuelles et des efforts sans relâche que le roi de
France pourra maintenir vis-à-vis de l’étranger l’indé-
pendance de ses Etats et ajouter à son royaume de
nouvelles provinces ; les conditions de la guerre chan-
geront : à la place de l’armée féodale fournie par le
service des fiefs viendra l’armée permanente à la solde
et à la charge du souverain ; le nombre de ces troupes
qu’il faudra entretenir et payer ira toujours grandis-
sant, parce que grandiront aussi les entreprises d’une
politique engagée dans tous les mouvements de l’Eu-
rope; le luxe et le faste des cours montreront des exi-
— 116 —
gences de plus en plus difficiles à satisfaire et dévore-
ront une partie des ressources destinées à défendre
l’honneur du pays ou à développer sa prospérité; de
telle sorte que si la royauté est parvenue à remplacer
des subsides temporaires par un impôt fixe et que ra-
ménera chaque année, son trésor vite épuisé la con-
traindra néanmoins de chercher autour d’elle et par
d’autres voies l’argent que la taille ne lui apportera
jamais assez abondant. Cest ainsi que l’on s’adressera
sans modération et sans justice à ce moyen trop facile
de trouver l'argent qui manque : l’anoblissement, et
que l’on créera des nobles beaucoup moins pour ré-
compenser des services que pour faire chèrement payer
une qualité qui va de la sorte revêtir un caractère vé-
nal. Î n’y aura point d’ailleurs à craindre de voir
s’épuiser la liste de ceux qui solliciteront cette distinc-
tion : la vanité et le profit combleront les vides qu’aura
faits la munificence intéressée du prince. Prendre rang
parmi la classe des seigneurs, jouir de tous leurs hon-
neurs el de toutes leurs prérogatives, détenir des fiefs
sans impôt qui rappelât incessamment la roture et,
dans un temps où la taille apparaissait tous les ans
plus avide, s’exempter de ces charges qui pesaient déjà
si lourdement sur le vilain; c’étaient là autant d’appâts
qui devaient faire poursuivre la conquête de la no-
blesse avec une ardeur que les largesses de la royauté
ne parviendraient point à éteindre.
Les lettres de noblesse ne datent point encore d’un
siècle, qu’on aperçoit déjà les ressources que le souve-
rain puise dans leur concession. Ainsi en 1354, Jean
de Reims paie sa charte d’anoblissement trente écus
— 117 —
d'or et l’année suivante Aimery de Cours verse pour
la sienne la somme énorme de quatre-vingts écus
d'or (1). Désormais la finance fournie par les anoblis
est un des revenus habituels du trésor royal, et l’on ne
verra plus que dans de très rares circonstances le roi
de France créer des nobles sans rien vouloir en échange
de la faveur et des priviléges qu’il leur confère.
Le xve siècle, avec Charles VII, amena deux mesures
qui devaient avoir sur les destinées de la noblesse
une immense influence : la création d’une armée ré-
oulière en dehors du service des fiefs et la permanence
de la taille pour payer les troupes que le roi prenait
à sa solde. D’une part la création d’une armée régu-
lière allait permettre à une partie de la noblesse de se
soustraire à sa principale obligation : la défense du
pays par les armes ; de l’autre, l’exemption de la taille
perdrait ainsi de plus en plus sa justification et devien-
drait un sujet d'envie et de haine pour les classes sur
lesquelles l'impôt retomberait si injuste et si lourd.
Tout l'avenir se trouvait donc en germe, dans ces in-
novations de Charles VIL. À la royauté qui modifiait
ainsi l’organisation et les conditions de la vie sociale
incombait le devoir de surveiller les effets des change-
ments introduits par elle, de maintenir l’harmonie entre
les priviléges et les charges, de faire disparaître les
premiers quand on échappait aux secondes ; c’est pour
avoir failli à ce devoir qu’elle a vu se former un orage
qui un jour l’a emportée avec les institutions qu’elle
n'avait pas su réglementer et contenir.
(1) Comptes du trésor, de l’année 1471.
— 118 —
Les facilités offertes pour éviter l'impôt du sang,
c’est-à-dire la vraie contribution du gentilhomme, n’é-
taient point de nature à refroidir les ambitions et à
calmer les désirs de ceux qui aspiraient à changer de
classe. Aussi à partir de cette époque du xve siècle,
voit-on les chartes d’anoblissement délivrées en sotibné
presque infini. Louis XI, dans sa lutte contre l’aristo-
cratie féodale, ne répugnait point à lui infuser le sang
de ses fidèles bourgeois; il n’est pas un registre du
trésor des chartes correspondant à ce rêgne ainsi qu’à
celui de Chartes VIIT, qui ne contienne plusieurs lettres
de noblesse (1). Ces lettres sont octroyées à des gens
dans toute condition; les unes sont motivées sur des
services et des mérites, les autres ne le sont point;
les services sont de toutes sortes. Ce qui se ressemble
presque {oujours, c’est la finance perçue sur l’ano-
bli; non que j'aie l’intention de soutenir qu’il fallût
voir dans ces créations de nobles seulement une spé-
culation fiscale et jamais la récompense désintéressée
d’éclatants services ; je veux simplement constater que
si l’on rencontre un certain nombre d’anoblissements
gratuits, la plupart cependant n'étaient concédés que
moyennant indemnité pour le trésor.
Un fait qui me paraît, mieux que toutes les consi-
dérations, donner son caractère à l’usage que la royauté
faisait du droit d’anoblissement, c’est celui-ci :
Richard Graindorge avait entrepris le commerce des
(1) Trésor des chartes, reg. 196-197, 201 , 211 et autres. — Or-
donnances des rois de France, tome XVIT, p. 98, note 6; page 384,
note 6.
= MAD
bœufs dans le pays d’Auge en Normandie; ses entre-
prises avaient prospéré et Graindorge était devenu un
gros marchand dont les coffres s’emplissaient d’écus
en même temps que s’agrandissaient et que se peu-
plaient ses herbages. Le Normand ne songeait point à
devenir grand seigneur, non que la noblesse n’eût du
bon en exemptant de payer l'impôt, mais parce qu’il
eût fallu quitter le trafic et, en définitive, c’eût été,
pensait-il, la payer trop cher que de lui sacrifier un
commerce qui l’avait si bien jusque-là récompensé de
ses travaux el de ses peines. Mais cela ne faisait point
le compte du trésor royal qui espérait tirer de Richard
Graindorge une finance que bien peu pourraient payer
aussi belle et aussi ronde; or il arriva que le marchand
du pays d’Auge fut anobli bon gré malgré, qu’il fut
choisi en sa qualité de riche et aisé pour accepter ce pri-
vilége el comme Graindorge, condamné à être gentil-
homme, ne se soumellait point assez vite à un honneur
que tant d’autres recherchaient, ce fut par voie de
contrainte que l’on recouvra sur lui les mille écus aux-
quels il avait été taxé par la chambre des Comptes (1).
Avec le xvre siècle, on remarque l'apparition de deux
causes sous l'action desquelles les rangs de la noblesse
allaent être contraints, aux dépens de sa considération,
d’indéfiniment s’élargir : je veux parler du trafic des
charges et de l’usurpation.
Les lettres de 1467 (2) qui accordaient l’inamovi-
(1) La Roque, Traité de la noblesse, chap. XXI. — La Roque dit
avoir vu les contraintes décernées contre Graindorge.
(2) Ordonnances des rois de France, tome XVII, p. 25. — Loyseau,
Traité des offices, liv. III, ch. 1.
SOC. D’AG. : 9
— 190 —
bilité aux Charges eurent vite pour conséquence leur
vénalité. Sous Louis XI, en effet, le Parlement dissi-
mulait déja le commerce des offices et Philippe de
Commines pouvait s'étonner qu’en la ville de Paris tel
office sans gages fût vendu jusqu’à huit cents écus et
tel autre avec gages quinze fois plus que ses gages (1).
Louis XII le premier voulut faire profiter la royauté
d’un trafic toléré seulement entre particuliers. Pour
couvrir les dépenses que nécessitaient les expéditions
d'Italie sans écraser le peuple par de lourds subsides,
ce monarque vendit un certain nombre d’offices (2); 1l
était loin de prévoir les immenses abus qui allaient
découler de cette mesure prise pour le soulagement
de ses sujets et qui devait si rapidement tourner à leur
oppression. Après lui François Ier pratiquait ouverte-
ment la vente des charges qui figura dès lors dans les
comptes comme un revenu ordinaire et habituel, et il
érigeait en 1599 le bureau des parties casuelles « pour
servir, dit Loyseau, de boutique à cette nouvelle mar-
chandise (3). » On usait si largement de cet expédient,
que les dix dernières années du règne de Henri II
donnaient aux parties casuelles plus de soixante-dix
millions de livres.
La noblesse avait été de bonne heure attachée aux
principales charges : c'était un des usages les plus éle-
"vés et les plus utiles que la royauté püût faire du droit
(1) Philippe de Commines, mémoires, édition Lenglet du Fresnoy,
tome I, p. 42.
(2) Loyseau, Traité des offices, liv. IT, ch. 1.
(3) Ibid.
— 191 —
d’anoblissement. Les grandes fonctions supposent tou-
jours chez ceux qui y parviennent des services rendus
dans le passé et une aptitude à en rendre de nouveaux
dans l’avenir : il y a donc pour l'Etat justice et profit
à en rehausser l'importance et l’éclat. Mais ce caractère
de grandeur que revêtait l’anoblissement par les charges
publiques , tant que le choix seul du roi conduisit à
celles-ci, disparut complètement par la vénalité. Ce
fut bien alors que la noblesse devint chose tombée dans
le commerce, marchandise ayant ses prix puisqu’elle se
pouvait acheter avec la qualité et la fonction auxquelles :
on l'avait attribuée. Si les lettres de noblesse ne s’oc-
troyaient trop souvent qu'à ceux qui les pouvaient le
mieux payer, cependant plus d’une était encore don-
née sans finance el pour récompenser de vrais services
rendus à la patrie; mais dans l’anoblissement par l’of-
fice acquis à prix d’argent, rien ne venait racheter le
caractère vénal résultant d’un pareil trafic. D’un autre
côté, l’Etat se faisant vendeur de charges, devait tendre
à en accroître la valeur; de là une disposition cons-
tante à augmenter le nombre des offices anoblissants,
la noblesse, par l’exemption des impôts et l’ensemble
des bénéfices qu’elle entraïnait, étant une des conditions
les mieux faites pour élever le prix de ce qu’on voulait
vendre.
A la fin du xvæ siècle, les cours souveraines , les
chancelleries, les emplois dans les finances ouvraient
déjà à la bourgeoisie un grand nombre de portes par
lesquelles, pour prendre l’expression du temps, elle
pouvait s’insérer au corps de la noblesse.
J'ai parlé de l’usurpation. Si la vanité seule peut
— 199 —
enfanter aujourd’hui tant de prodiges, que devait faire
la vanité quand elle était aiguillonnée par l’intérêt? Le
temps présent, avec ses enseignements sur notre tem-
pérament et notre humeur, vient ici compléter les in-
dications de l’histoire et aider à comprendre la vivacité
comme le nombre des efforts tentés autrefois pour con-
quérir une qualité qui apportait avec elle honneurs et
profits. Toutefois, s’il est bon en ce sujet de ne pas
isoler complètement sa pensée du spectacle que fournit
l'heure présente, il faut cependant reporter plus sou-
vent ses regards dans le passé afin d’y cherhcer les exci-
tations que notre temps n’offre plus et trouver ainsi les
causes et l'explication d'entreprises que la royauté a si
souvent et si inutilement tenté de réprimer.
L’exemption de la taille n’était point le seul privi-
lége qui appartint à la noblesse : on peut dire que la
qualité de noble suivait celui qui en était revêtu dans
tous les mouvements de la vie publique, politique, éco-
nomique et civile. Les nobles avaient rang et préséance
sur les roturiers dans toutes les assemblées, proces-
sions et cérémonies ; seuls ils avaient le droit de porter
l'épée et des armoiries timbrées; seuls encore ils pou-
vaient posséder des fiefs sans payer l'impôt auquel était
assujetti le roturier pour ses héritages nobles, et seuls
prendre le titre des terres seigneuriales. Leur qualité
les rendait capables d’être admis dans certains ordres
réguliers, militaires et autres, dans certains chapitres,
bénéfices et offices ecclésiastiques ou séculiers, leur
ouvrait en un mot une foule de voies fermées au sim-
ple bourgeois. Ils étaient exempts des banalités, corvées,
logement des gens de guerre ainsi que d’autres servi-
— 193 —
tudes personnelles. Pour eux changeaient les règles de
la compétence civile comme de la compétence crimi-
nelle; pour eux encore le droit civil avait des disposi-
tions particulières. C’était donc un magnifique ensemble
de priviléges et de droits : isolées, chacune de ces pré-
rogatives pouvait solliciter plus d’une ambition; réu-
nies, que de convoilises elles devaient allumer, que
d’espérances enhardies par trop de succès et par les
facilités offertes pour y atteindre!
Notre société, avec son organisation simple mais com-
plète, où tous les droits sont protégés et assurés, mais
aussi limités et contenus, où la surveillance du pou-
voir qui administre et dirige descend dans les plus mi-
nimes fractions du territoire et jusqu’au dernier degré
de la vie sociale pour y maintenir le respect de la loi;
où tout abus comme toute réclamation légitime trou-
vent devant eux une autorité pour faire justice; notre
société, dis-je, ne rend point compte des voies ouvertes
dans l’ancien ordre de choses à des fraudes et à des
usurpations qui seraient impossibles aujourd’hui. Il est
besoin de faire remonter son esprit vers d’autres temps.
On aperçoit alors, à un certain niveau , l’autorité pu-
blique se fractionnant entre une foule de pouvoirs et
de juridictions aux attributions mal définies, s’enche-
vêtrant les unes dans les autres, sans cesse en conflit,
mais toujours incertaines sur la limite de leurs droits,
présentant ainsi des lacunes par lesquelles la fraude
pouvait aisément pénétrer; puis, au-dessous de ce ni-
veau, l’action et la surveillance de cette autorité s’a-
moindrissant de telle sorte que, pour peu que l’on
descende encore, on les voit presque entièrement dis-
— 194 —
paraître. Au xvIe et au XVIIe siècle, le pouvoir central
apparaissait surtout dans les campagnes par ceux qui
pour lui, chaque année, demandaient et recueillaient
l'impôt : tristes représentants qu’il se donnait ainsi!
Ce qui fait la force de notre organisation administra-
tive, c’est que derrière le plus modeste agent se trouve
tout le poids de la puissance publique et que, d’un autre
côté, la responsabilité en remontant toujours, entraîne
un contrôle qui prévient les abus et garantit à chacun
le complet exercice de ses droits. Mais au temps dont
je parle, l'appui et le soutien de la puissance publique
était trop incertain et trop douteux pour que l’agent du
dernier degré songeât à engager des luttes dont il avait
tant de chances d’être la victime; la surveillance était
trop lointaine et trop vague pour qu’elle pût empêcher
des compositions et des fraudes sur lesquelles la cons-
cience devait se montrer d’autant plus facile qu’on se
croyait souvent chargé moins des intérêts de l'Etat que
de ceux de fermiers et de spéculateurs uniquement
préoccupés de s'enrichir aux dépens du pays tout en-
tier. Les agents du fisc notamment, entre tous les
rouages, se faisaient remarquer comme un des plus
fragiles (1). Au-dessus d’eux, et chez ceux-là même qui,
par leur caractère, semblaient destinés à faire dispa-
raître les abus tolérés ou commis par les agents infé-
rieurs, il n’était point impossible de rencontrer des
complaisances qui ouvraient la voie à de faciles usur-
pations. On remarque dans plusieurs ordonnances ou
(1) Louis XIT, ord. de novembre 1508, art. 41. — Ordonnances des
rois de France, t. XXI, p. 392.
— 195 —
déclarations des prescriptions par lesquelles il est en-
joint d'imposer à la taille ceux qui auront usurpé la
noblesse, « tant en vertu des sentences et jugements
donnés par les commissaires députés pour le règlement
des tailles ou des francs-fiefs que des sentences des élus
et autres juges qui se trouveront avoir élé données par
collusion et sous faux donné à entendre (1). » Ces
moyens frauduleux de s’exempter de la taille, tant de
fois signalés dans les actes royaux, durent conduire à un
nombre très considérable d’usurpations de noblesse.
Si les fraudes se pouvaient aisément commettre
lorsque les pouvoirs fonctionnaient avec une régularité
au moins apparente, combien ne devaient-elles pas se
produire plus fréquentes encore lorsque des temps de
trouble et de guerre civile venaient pour ainsi dire sus-
pendre la marche de ces pouvoirs et plonger le pays
dans une anarchie et un désordre au milieu desquels
toute espérance semblait permise et tout succès pos-
sible ? Le siècle de François Ier et des Guise, des luttes
avec l'Empire et des troubles intérieurs, était plus que
tout autre favorable à ces entreprises; aussi les plaintes
sur ce qu'avaient produit de nobles la licence des
guerres et la corruption de ces temps se retrouvent-
elles pour ainsi dire à chaque page dans les remon-
trances du corps de la noblesse et dans les motifs qui
précèdent les ordonnances rendues pour la recherche
des usurpateurs. La répétition de ces ordonnances, le
nombre des mesures prises au cours du xvi® siècle,
(1) Arrêt du Conseil du 30 décembre 1656. — Chérin, abrégé chro-
nologique d’édits concernant la noblesse, édition Migne, p. 909.
— 196 —
montrent en même temps combien les fraudes étaient
fréquentes et comment les efforts tentés par la royauté
étaient impuissants à les réprimer (1).
Le pouvoir royal lui-même, par l’abus des lettres de
noblesse, avait d’ailleurs la plus grande part de res-
ponsabilité dans le développement excessif que prenait
le corps des privilégiés. À l’anoblissement que rece-
vaient des personnes isolées était venu se joindre l’ano-
blissement qu'on peut appeler collectif, c’est-à-dire
donné en même temps à des catégories entières d’indi-
vidus et de familles. J’ai indiqué les créations d’offices ;
en dehors de ces voies constamment ouvertes à la bour-
geoisie pour franchir le degré qui la séparait de la
caste supérieure, il faut signaler différents édits de
Charles IX et de Henri INT. Le premier qui, par un édit
de 1564, avait fait douze nobles, en créait encore dans
chaque ville par celui de 1568. Le second, par l’édit
de Paris de juin 1576 et par des déclarations données
à Blois le 20 janvier et à Poitiers le 10 septembre 1577
octroyait mille lettres de noblesse moyennant finance (2).
La situation résultant déjà de tant d’abus se peut
lire dans les considérants qui précèdent un édit rendu
par Henri IV en 1598. La politique intérieure de
Henri IV fut par-dessus tout une politique de répara-
(1) Déclaration du 9 octobre 1546, compilation chronologique de
Blanchard, t. I, p. 603. — Ord. du 26 mars 1555, La Roque, Traité
de la noblesse, p. 384. — Edit de 1560, art. 110, Armorial de France,
reg. Jer, seconde partie, p. 661. — Edit de juillet 1576, ibid., p. 665.
— Edit de mars 4583, Chérin, p. 884.
(2) La Roque, p. 58. — Armorial de France, reg. Ier, seconde
partie, p. 665.
à
— 197 —
tion; avec ce merveilleux bon sens qui s’appliquait à
toutes choses, il aperçut l’excessif usage que la royauté
avait fait de l’anoblissement, et lui qui aimait à se pro-
clamer le premier gentilhomme de son royaume, qui,
loin d’entretenir ceux de la noblesse dans « les bague-
nauderies de cour, » les conviait plutôt à se retirer dans
leurs terres et se riait du luxe de ceux « qui portaient
leurs moulins et leurs bois de haute futaie sur leur
dos,» il avait compris qu'en vendant la noblesse à
ceux qui s'étaient trouvés assez riches pour l'acheter,
on n'avait fait qu'énerver un corps qui était au demeu-
rant une des forces vives du pays, et qu’une politique
intelligente et forte devait savoir employer pour sa dé-
fense et sa grandeur. C'était d’ailleurs le royaume tout
entier qui souffrait d’un trafic dont un des buts prin-
cipaux était de se soustraire à l'impôt. Qu'on en juge
par ces paroles :
« Il nous a été remontré, dit Henri, par les princes
et principaux seigneurs de notre Conseil, et autres
grands notables personnages de l’assemblée convo-
quée en notre ville de Rouen, qu’il est impossible
non-seulement que nos tailles soient levées, mais
aussi l’agriculture continuée si l’abus introduit depuis
plusieurs années en ça n’est osté; d'autant que plus ;
les charges et impositions ont été augmentées, d’au-
» tant plus les riches et personnes assez contribuables
ÿ à nos-tailles se sont efforcez de s’en exempter : les
» uns moyennant quelque légère somme de deniers ont
» acheté le privilége de noblesse; autres, pour avoir
» porté l'épée durant les troubles, l’ont imduement
» usurpée et s’y conservent par force et violence ;...…
SV VS S VS © Y
— 198 —
» autres ont acquis les priviléges d’exemption à cause
» des charges et offices de judicature et finance dont
ils se trouvent pouvus ;..…… lesquels reviennent au très
grand préjudice de la chose publique, de cestuy notre
royaume , foule , oppression et totale ruine de nos
sujets qui paient la taille (1). »
En conséquence, le roi révoquait tous les anoblisse-
ments accordés depuis vingt ans.
L’exécution de l’édit de 1598 ne fut point sérieuse-
ment poursuivie, el aux Etats tenus à Paris en 1614,
les cahiers des remontrances faites au roi par la noblesse
du royaume contenaient les plaintes les plus amèêres
contre l’envahissement de la roture : Sa Majesté était
humblement suppliée d'arrêter les progrès de l’usur-
pation et de révoquer « toutes lettres d’anoblissement
accordées depuis trente ans, sinon celles qui avaient été
données pour des services signalés dans les armées (2). »
Richelieu, qui assistait aux Etats de 1614, ne devait
point se sentir ému de ces protestations, el quand, peu
d'années après, véritable maître et souverain de la
France, il entreprenait, au profit de la royauté, une
guerre implacable contre les derniers restes de l’aris-
tocratie féodale, il est permis de penser qu'il n’aper-
cevait point sans une secrète satisfaction l’élément
bourgeois pénétrer un corps qu’il voulait placer dans
la dépendance et soumettre au bon plaisir du roi. Tou-
tefois, il semble qu’on voulut donner satisfaction à des
plaintes qui s'étaient tant de fois produites, car, en
ES OT MES IONST.
(1) Ordonnances royaux, tome Ier, p. 694.
(2) Armorial de France, reg. ler, seconde partie, p. 672.
— 199 —
1634 (1), après avoir défendu d’usurper le titre de no-
blesse à peine de 2,000 livres d'amende, le roi prenait
l'engagement « de ne plus expédier aucunes lettres
d’anoblissement, sinon pour de grandes et importantes
considérations, » et comme si ce n’était pas assez, deux
années après, Sa Majesté ordonnait qu’à l'avenir « ne
seraient données aucunes léttres d’anoblissement ou dé-
claration de noblesse, ni établissement ou création faite
d'officiers nouveaux (2). »
C'était une belle promesse ; mais la réalité devait lui
infliger un trop complet démenti.
Au xvrie siècle, et à la mort de Louis XII, les plaintes
des vrais gentilshommes n'étaient que trop justifiées ;
les vieilles races commençaient à se voir perdues au
milieu de cette foule d’anoblis qui avaient trouvé, pour
changer d’ordre, tant de facilités et tant de complai-
sances. Le règne qui allait s’ouvrir, loin de réparer des
forces qu’on épuisait pour les vouloir trop renouveler,
devait compléter un abaissement que trois siècles avaient
déjà conduit si loin. Quand on parcourt la longue série
d’édits, d'ordonnances, de déclarations, d’arrêts rendus
sur la noblesse pendant le gouvernement de Louis XIV,
on voit, non sans une certaine tristesse, l’agrandisse-
ment immense que Richelieu a donné à la puissance
royale et comment l'aristocratie, désormais sans force
propre et incapable de lutter contre un pouvoir qui avait
tout envahi et tout affaibli autour de lui, se trouvait aban-
(1) Armorial de France, reg. Ier, seconde partie, p. 675.
(2) Règlement fait par le roi entre les trois ordres de la province de
Dauphiné pour le fait des tailles, le 16 octobre 1639, Chérin, p. 900:
— 130 —
donnée et livrée à la discrétion du prince. Si Dangeau et
Saint-Simon nous montrent les plus grands noms de la
France rassemblés à Versailles pour quêter un sourire
du monarque qui ne leur laisse plus d’autre droit que
d’aspirer à l’honneur d’être comptés parmi ses courti-
sans, l'étude plus sévère de la législation et des chartes
ne fournit point un autre enseignement. Il ne se pas-
sera, pour ainsi dire, pas une seule année du nouveau
règne sans que napparaisse quelque règlement nou-
veau intéressant la noblesse ; mais quel spectacle dans
cette succession de volontés royales! Edits d’anoblisse-
ment, révocation des lettres concédées, concession nou-
velle moyennant finances des priviléges révoqués, créa-
tion d’offices sans nombre emportant titre de noblesse,
suppression de ces offices, impôt prélevé sur l’anobli
sous prétexte de droit de confirmation, enfin offre de la
noblesse au premier venant pour un prix fixé par arrêt,
le bon plaisir du roi peut maintenant tout entreprendre
et tout oser. Que sont devenues la puissance et la dignité
de ce corps qui pouvait autrefois tenir la royauté en
échec et qui plus tard, tout en s’inclinant devant la
suprématie du roi de France, avait su conserver tant
d'importance et tant de grandeur!
Il faut insister sur cette époque de laquelle datent
vraiment l’abaissement définitif et la ruine de la no-
blesse.
Les mesures prises aux débuts du règne de Louis XIV
feraient facilement illusion et conduiraient à admettre
une pensée sérieuse de réparation, si l’on ne prenait
soin d'en pénétrer la portée et d’en reconnaître les
véritables effets. C’est ainsi que l’on voit se produire
— 131 —
plusieurs édits dont les uns révoquent des anoblisse-
ments précédemment accordés, et les autres prescrivent
la recherche des usurpateurs de noblesse.
Henri IV, par l’édit de 1598, avait ouvert la voie des
révocations ; inspirées par uu désir sincère de soulage-
ment pour des classes opprimées, elles auraient tou-
jours eu cet inconvénient grave de présenter un man-
quement à la parole donnée ; lorsque, dans la réalité,
elles ne se traduisaient que par des déceptions pour
ceux dont elles prétendaient améliorer le sort, mais
aussi par. de nouveaux profits pour le fisc, le dom-
mage causé au respect de l'autorité royale devait être
bien plus grand encore. Or, tel fut constamment leur
caractère sous le gouvernement de Louis XIV : les édits
d’anoblissement s’exécutèrent toujours et l’on avait hâte
d’en recueillr les profits ; les édits de révocation, comme
en témoignent de nombreux arrêts ou actes royaux, ne
s’exécutèrent jamais : on savait trouver plus d’un
moyen de les éluder. Des anoblissements révoqués, les
uns parvenaient à se maintenir ce qu'ils étaient avant
l’édit, les autres se faisaient confirmer moyennant une
indemnité versée dans les caisses du roi.
Les premières recherches pour arrêter et réprimer
l'usurpation ne donnèrent point des résultats plus heu-
reux (1); confiées à des traitants, elles n’amenèrent
que des vexations ou de nouvelles fraudes : « à l’égard
des usurpateurs, dit un arrêt du Conseil; il a été fait
des compositions avec aucuns, moyennant lesquelles les
(1) Déclaration du 8 février 1661 ; — du 26 février 1665. — Arrêt
du Conseil du 22 mars 1666. ques
— 132 —
exploits d’assignations ont été supprimés, et d’autres,
sur des titres faux ou fort faibles, ont été déclarés
nobles par la connivence desdits traitants (1). » Cette
préoccupation ‘que causaient à la royauté des entre-
prises sans cesse renouvelées et presque toujours heu-
reuses, se conçoivent d'autant mieux qu’elle avait elle-
même plus abusé du droit de faire des nobles, et que
ceux qui parvenaient ainsi à conquérir une qualité si
vivement ambitionnée, échappaient à l'indemnité que la
concession de lettres les aurait contraints de payer au
trésor. Les temps de la minorité de Louis XIV, les
luttes de la Fronde avaient d’ailleurs offert à l’usurpa-
tion les mêmes facilités qu'autrefois les guerres de la
Ligue, et pour n’indiquer qu’une seule voie, si l’on
veut songer à ce qu'étail alors la constitution de la
propriété, on comprendra combien durent voir réussir
des tentatives qu’une surveillance incessante eût à peine
été capable de faire échouer.
J'ai dit que le principe du non-anoblissement par les
terres avait été posé par Henri III. L’acquittement du
droit de franc-fief était désormais le seul signe qui pût
assurer le respect de cette règle et maintenir la qua-
lité du roturier vivant dans une terre noble; mais que
par une circonstance quelconque, par la fraude ou par
un privilége concédé, ce signe vint à disparaître, la
qualité de la terre demeurait et devait nécessairement,
au bout d’un certain laps de temps, se réfléchir sur
celui qui la détenait. Or, en ne parlant point même des
compositions avec les agents du fisc, l’exemption du
(1) Chérin, p. 920.
— 133 —
droit de franc-fief avait été successivement octroyée non
seulement à une foule d'individus isolés, mais encore
à un nombre considérable de catégories de personnes
et de villes dont les habitants pouvaient acheter toutes
sortes de biens, sans être tenus de payer indemnité au
trésor (1). La distance qui séparait de la noblesse les
roturiers vivant dans de pareilles conditions devenait
trop courte pour qu’elle ne füt pas franchie par le plus
grand nombre.
Malgré ces empiétements chaque jour répétés, les
recherches d’usurpateurs non plus que les révocations
d’anoblissements ne modifièrent donc point une situa-
tion qui cependant, de l’aveu même de la royauté, ré-
clamait bien vivement sa sollicitude et ses soins : « Les
guerres et troubles survenus en notre Etat pendant
notre minorité, est-il dit dans le préambule d’un édit
de révocation de 1664 (2), nous ayant obligé, par cer-
taines considérations, d’accorder grand nombre de
lettres de noblesse et ensuite de tirer quelque légère
finance pour la confirmation desdits anoblissements,
pour aider aux dépenses dont nous étions lors chargé,
cela a produit un si mauvais effet qu’il se rencontre
que plusieurs paroisses ne peuvent plus payer leur taille
à cause du grand nombre d’exempts qui recueillent les
principaux fruits de la terre sans contribuer aux im-
positions dont ils devraient porter la meilleure partie. »
Ce qui explique mieux quelles étaient les préoccupa-
(4) La Roque, chap. xxI; — Bacquet, traité du droit de franc-
fief.
(2) Ordonnances royaux, tome [[, p. 77.
— 134 —
tions cachées sous les mesures prises vis-à-vis des ano-
blis, c’est le succès d’une nouvelle invention du génie
fiscal digne assurément d’être signalée et qui fait bien
comprendre ce qu'était devenu le droit d’anoblissement
entre les mains du pouvoir souverain.
La royauté avait conquis le droit de créer des nobles :
elle avait introduit et fait admettre ce principe : que la
noblesse émane du prince et que lui seul peut la con-
férer. Poussant jusqu’à l'injustice et au manque de foi
les conséquences de ce principe, elle en était venue à
conclure que le roi pouvait bien retirer les lettres qu'il
avait concédées, et en effet l’anobli, réduit à ne plus
compter même sur la parole royale, s'était vu plus
d’une fois déjà reprendre un privilége dont il avait dû
croire la possession solidement assurée. De là à pré-
tendre lever de temps à autre et presque périodique-
ment une finance sur les nobles de création récente en
décorant cet impôt du nom de droit de confirmation,
il y avait à peine un pas, et la logique de finances tou-
jours embarrassées aperçu vite les ressources qu’on
pouvait tirer de cette situation dernière. Le 30 dé-
cembre 1656 (1), dans une déclaration pour la recherche
des usurpateurs de noblesse, il était dit « que Sa Ma-
jesté voulant traiter favorablement les nouveaux anoblis,
les confirmait dans leurs anoblissements à la charge de
payer par chacun d'eux, dans le temps qui serait or-
donné, la somme de 1500 livres et les deux sols pour
livres.» Toute porte entr’ouverte par laquelle l'argent
avait pénétré dans les coffres du roi ne se refermait
(1) Chérin, p. 909.
— 135 —
plus : le droit de confirmation fut classé dorénavant
parmi les expédients financiers auxquels on pourrait
recourir à de certains intervalles; largement exploité
par Louis XIV, on le voit encore, à différentes reprises,
apparaître pendant le gouvernement de ses successeurs.
Une de ses conséquences naturelles devait être d’en-
gager de plus en plus la royauté dans la voie de l’ano-
blissement et de l’inviter à ces créations de nobles déjà
si imprudemment multipliées : chacune des lettres oc-
troyées ne représentait-elle pas, pour le trésor, et la
finance payée au jour de la concession et la série d’in-
demnités pour confirmation que l’on pourrait prélever
dans l'avenir ?
Nous ne sommes encore qu’aux premières années du
règne , aux temps des conquêtes faciles, des marches
triomphales sur le Rhin; l’activité et le génie de Col-
bert savent pourvoir à l’entretien des armées, aux exi-
gences d’un faste inconnu comme à la création d’une
marine et aux encouragements du commerce et de l’in-
dustrie. Mais, pour toutes ces choses, les revenus ordi-
naires sont bien insuffisants et il faut, en dehors des
impôts réguliers, trouver des ressources qui permet-
tent de soutenir l’éclat d’un règne commencé avec tant
de grandeur et satisfaire les goûts d’un maître que le
succès enivre. L’anoblissement a déjà fourni sa part
dans ces millions dévorés à l'avance : les lettres de no-
blesse ont été distribuées avec une facilité prodigue ;
les anoblis se sont vus soumis à une série de mesures
fiscales. Que sera-ce lorsque l'horizon s’assombrira,
qu'il faudra, pour tenir tête à l’Europe coalisée, cou-
vrir des frontières menacées de tous les côtés, lever et
SOC. D’AG. L 10
— 136 —
entretenir jusqu’à quatre cent cinquante mille soldats;
quand la victoire ne s’achètera plus que par des efforts
et des sacrifices qui la feront ressembler à un malheur
et à un deuil; quand l'heure de la défaite aura sonné
et que les calamités toutes ensemble viendront fondre
sur le vieux monarque depuis si longtemps habitué aux
caresses de la fortune; quand, à la place du grand
Colbert, on ne trouvera plus que Chamillard ou Pont-
chartrain ?
Dés 1672, Colbert, impuissant devant les profusions
de la cour et les dépenses d’une nouvelle guerre, était
contraint de recourir à des moyens extraordinaires que
repoussaient la droiture et la sévérité de son esprit, et
il s’adressait à un expédient dont ses successeurs aux
finances devaient si tristement abuser : je veux dire la
création de charges nouvelles emportant, pour la plu-
part, privilége de noblesse.
En 1692, on reprenait ce qu’on peut appeler la ma-
nœuvre des premières années, c’est-à-dire qu’on révo-
quait afin de pouvoir réhabiliter et confirmer. Rien ne
peut, mieux que l'étude de cet édit (1), montrer com-
bien étaient illusoires et peu sincères les efforts tentés
pour le soulagement de ceux qui payaient la taille :
« Nous avons été informé, y est-il énoncé, que plusieurs
des principaux habitants de nos villes, bourgs et pa-
roisses, pour se soustraire aux impositions et charges
roturières, ont par surprise obtenu de nous et des rois
nos prédécesseurs des lettres de réhabilitation de no-
blesse. » En conséquence, on révoque toutes les lettres
(1) Versailles, décembre 1692. Coll. Isambert, 1om. xx, p. 172.
— 137 —
accordées depuis le 1er janvier 1600; mais on se ré-
serve de confirmer celles qui auront été concédées pour
services importants, et on en excepte encore les lettres
qu’on aura pris soin de faire enregistrer à la Cour des
aides, lesquelles sortiront leur plein et entier effet en
payant, par ceux qui les représenteront, les sommes
auxquelles ils seront modérément taxés. Y avait-il donc
là autre chose qu’une spéculation fiscale ?
En 1696, la situation devient de plus en plus mena-
çante; il faut lutter contre les efforts réunis de l’Em-
pire, de l'Espagne , de l'Angleterre et de la Hollande ;
Pontchartrain, au lieu d’épargnes, trouve une dette
qui grossit chaque année dans d’effrayantes proportions,
et cependant Louis XIV, habitué à dicter la paix au
monde, ne s'arrêtera point devant des ressources épui-
sées , pour créer et entretenir plusieurs corps d'armée
qui feront tête aux ennemis coalisés, le contrôleur &a-
dressera à tous les moyens extraordinaires à la fois et
en tirera les millions avec lesquels on pourra sauver
encore l'honneur du pays et de son roi. On peul croire
que l’anoblissement ne sera point oublié.
Cinq cents personnes furent anoblies d’un seul coup :
« La ressource fut passagère, dit Voltaire , et la honte
durable. » Les motifs de cet édit (1) veulent être re-
produits ; ils contiennent des enseignements de plus
d’une sorte :
« Si la noble extraction et l’antiquité de la race qui
» donne tant de distinction parmi les hommes n’est que
» le présent d’une fortune aveugle, le titre et la source
(1) Versailles, mars 1696. Coll. Isambert, t. xx, p. 261.
— 138 —
» de la noblesse est un présent du prince qui sait ré-
» compenser avec choix les services importants que les
» sujets rendent à leur patrie. Ces services, si dignes
» de la reconnaissance des souverains, ne se rendent
» pas toujours les armes à la main; le zéle se signale
» de plus d’une manière, et il est des occasions où, en
» sacrifiant son bien pour l'entretien des troupes qui
» défendent l'Etat, on mérite en quelque sorte la même
» récompense que ceux qui prodiguent leur sang pour
» le défendre. C’est ce qui nous a fait prendre la réso-
» lution d'accorder cinq cents lettres de noblesse dans
» notre royaume pour servir de récompense à ceux de
» nos sujets qui, en les acquérant par une finance mo-
» dique, contribueront à nous fournir les secours dont
» nous avons besoin pour repousser les efforts obsti-
» nés de nos ennemis. »
Quel étrange langage dans la bouche d’un roi de
France, et que de chemin parcouru pour qu’on puisse
lire en tête d’un édit cette déclaration : La noble ex-
traction et l'antiquité de la race sont les présents d’une
fortune aveugle ; les véritables titre et source de la no-
blesse sont un présent du prince! Dans moins d’un siè-
cle, on retiendra la première partie de ce principe,
mais pour lui faire porter de bien autres conséquences.
Louis XIV ne semble-t-il point ici, même par les idées,
le précurseur de la Révolution ? Quel renversement de
toutes les notions ! Qu'importe le sang versé et la gran-
deur des services ? Vous tous à qui je vends la noblesse
et qui me la payez un bon prix, j'entends qu’elle ne
vous soit tenue pour inférieure à celle des vieilles
races qui depuis des siècles peuplent les armées de la
— 139 —
France, car j'avais besoin d'argent, et vous m’en avez
donné ; il me fallait des millions, et vous m’en avez
fourni. Désormais, la noblesse était tuée dans son prin-
cipe : on lui enlevait le respect pour lui laisser l’en-
vie: on effaçait ses services pour ne plus donner à voir
que ses priviléges et ses profits.
Veut-on savoir quelle était cette finance modique ré-
clamée en échange de l’anoblissement ? Un arrêt du
Conseil, rendu le 7 août 1696, l’apprendra (1); on y
lit : « qu’en payant la somme de six mille livres et les
deux sols pour livre ès-mains du chargé de la vente des
cinq cents lettres de noblesse accordées par édit du
mois de mars précédent, pour toute l'étendue du
royaume, lesdites lettres seront expédiées. » C'était donc
trois millions de livres qu’on espérait seulement de ce
côté.
Cette même année 1696, fut reprise et conduite avec
une certaine vigueur la recherche des usurpateurs de no-
blesse (2). Malheureusement il faut y voir un détail de
mesures financières bien plutôt qu’un acte de politique
éclairée et prévoyante : les 2,000 livres d’amende dont
était frappé chaque usurpateur ainsi que les sommes qui
devaient être arbitrées par les commissaires pour l’indue
exemption, dans le passé, de la contribution aux tailles,
se présentaient comme une source de profits que la
pénurie du trésor linvitait à ne point dédaigner. Ins-
pirées par de semblables motifs, les recherches pou-
vaient bien, pour un instant, jeter le trouble parmi
(4) Chérin, p. 958.
(2) Déclaration du 4 septembre 1696. — Arrêt du Conseil du 16
février 1697.
— 140 —
ceux dont la qualité ne se sentait pas légitimement ac-
quise; elles étaient impuissantes à assurer la répres-
sion de la fraude, et plus d’un acte témoigne que, la
sentence rendue et l’amende payée, l’usurpateur con-
damné n’abandonnait point l'espérance de voir, par de
nouveaux efforts, réussir une tentative dont il jugeait
le succès non impossible mais seulement suspendu. Les
malheurs des dernières années de Louis XIV, la fai-
blesse et l’incurie des administrations qui succédèrent
à la sienne, favorisèrent du reste ces persistantes en-
treprises.
Le traité de Ryswick était venu, pour un moment,
interrompre les armements et apporter un peu de calme
et de répit au contrôleur; mais en 1702 la lutte avait
recommencé plus terrible et plus menaçante. La France,
pour la soutenir, aurait eu besoin de toutes ses forces
et de toutes ses ressources; quarante années de gloire
les avaient usées et le pays n’était plus capable de sa-
crifices qui auraient dû grandir à mesure qu’on lui en-
levait la possibilité de les supporter et de les faire. L’1-
maginalion des contrôleurs avait épuisé tous les moyens
de trouver de l’argent : anoblissements, droits de con-
firmation et de réhabilitation, créations de rentes, créa-
tions de charges, augmentation de gages, on avait tout
essayé ; il fallait donc recourir aux mêmes expédients
et tenter de leur faire donner encore une fois quelques
produits.
On créa deux cents nobles qui devaient être choisis,
si l’on en croit l’édit (1), « parmi ceux qui s'étaient le
(1) Versailles, mai 1702. Coll. Isambert, t. xx, p. 410.
— 1 —
plus distingués pour le service du roi et par leurs
mérites, vertus et bonnes qualités, » ce que l’on peut,
sans trop d’audace, traduire par ceci : que la noblesse
était à la disposition de ceux qui voudraient payer au
trésor les 6,000 livres déjà fixées par l’arrêt de 1696 et
qui furent encore établies comme prix de la création
de 1702.
Dans les années qui suivirent furent instituées une
énorme quantité de charges nouvelles avec le privilége
de noblesse pour un grand nombre (1). En 1705, on per-
. mità ceux qui avaient été décrétés à la chambre de l’Ar-
senal, pour fabrication de titres, d'acquérir des lettres
de noblesse, innocentant ainsi en quelque sorte et en-
courageant les entreprises de ceux qui poursuivaient
Pusurpation même par le faux (2). En 1711, furent créées
cent nouvelles lettres toujours destinées aux personnes
qui se seraient le plus distinguées par leurs mérites et
vertus (3); déclaration à laquelle donnaient un singu-
lier démenti les termes de l’arrêt rendu par le Conseil,
quelques jours après l’édit, pour la fixation de la finance
à verser au trésor, puisqu'il y était simplement énoncé
€ qu’en payant, par ceux qui désireraient obtenir des
lettres de noblesse, la somme de 6,000 livres entre les
mains d’un préposé de Sa Majesté, lesdites lettres leur
seraient expédiées en la forme et manière accoutu-
(1) IL faut lire dans Forbonais, —/Recherches et considérations sur
les finances de la France, — le détail, année par année, des créations
d’offices faites de 1689 à 1711.
(2) Chérin, p. 988.
(3) Ibid., p. 997.
— 149 —
mées (1). » Les édits pouvaient bien, par pudeur, par-
ler de services et de mérites; en fait, l’argent était
alors la grande vertu qui faisait les nobles. Dans cet
édit de 1711, on insistait d’une façon singulière sur les
engagements pris, pour l'avenir, vis-à-vis de ceux qui
se rendraient acquéreurs des lettres offertes; et vrai-
ment, à voir les promesses de toutes sortes qui leur
sont faites, on est forcé de conclure que la parole royale
n’inspirait plus grande confiance et qu’il était besoin
d’être deux fois rassuré contre ses changements et ses
retours. Pour les acheteurs de 1711, non-seulement
leurs priviléges ne pourront être supprimés, révoqués
ou suspendus, mais afin qu'ils ne puissent êlre inquié-
tés sous prétexte de confirmation ou autrement, Sa
Majesté voulait que le tiers des sommes qu’ils paieraient
fût censé et réputé pour taxe de confirmation.
Cependant, malgré tant de garanties, l'événement
devait prouver encore que les défiances étaient sages.
Quatre années après 1711, le vieux roi se mourait, et,
jetant un dernier regard sur sa royauté d’un demi-
siècle et sur l’état dans lequel il allait abandonner la
France, il apercevait les misères et les douleurs que sa
politique avait imposées à toute une fraction du pays;
sa pensée s’émouvait à la vue de sacrifices épargnés à
tant de personnes pour les faire retomber plus lourds
sur ceux-là qui se trouvaient plus incapables de les
porter; il se faisait alors comme un suprême effort de
cette volonté qui avait disposé de tant de choses, et,
témoignage d’un esprit troublé bien plutôt que dernier
(1) Chérin, p. 998.
— 143 —
acte d’une politique qui se continue jusqu’au seuil
même de la mort, l’édit d'août 1715 (1) révoquait tous
les anoblissements accordés depuis le 4er janvier 1689,
et notamment ceux qui avaient été la conséquence des
édits de mars 1696, mai 1702 et décembre 1711; il
supprimait encore tous les priviléges el exemptions
concédés moyennant finance à quantité d’officiers mili-
taires ou de judicature; étrange tourment d’une cons-
cience qui ne pouvait apaiser les souffrances des uns
qu’en manquant à la parole engagée vis-à-vis des autres !
Encore cette révocation n’était-elle point franche et
définitive : en se réservant d’excepter de cette mesure
« ceux qu'il jugerait à propos pour considération de
services importants rendus à l'Etat, » Louis XIV détrui-
sait la force de son édit et rendait inefficace cette ten-
tative de réparation ; il serait trop facile d'obtenir et
d'acheter de ses indignes successeurs la faveur d’être
placé dans lexception et compris dans la réserve.
Si la noblesse des Etats de 1614 se croyait en droit
d'adresser au roi de France les plaintes les plus amères
et les remontrances les plus vives sur l’abus fait de
l’'anoblissement, quelles plaintes et quelles remontrances
aurait dû déposer aux pieds du trône la noblesse d'E-
tats tenus en 1716, au lendemain de la mort de
Louis XIV? Si le mal était profond déjà au commence-
ment du siècle qui s’ouvrait avec la politique absolue
et impitoyable de Richelieu, que devait-il être après les
. Cinquante années de règne du grand roi et aux débuts
(1) Chérin, p. 1005. — Brillon, Dictionnaire des arrêts, verbo ano-
blissement:
— 144 —
de ce siècle qui allait avoir, pour réparer les prodiga-
lités, les abus et les fautes du dernier gouvernement,
le Régent et Louis XV? Quelle pouvait être désormais
dans l'Etat l’influence d'un corps soumis au double
régime de Versailles et des ordonnances? de Versailles qui
. voyait les plus illustres familles de France humblement
rangées pour les levers du roi et qui les avait réduites
à mendier de lui une parole ou un regard; des ordon-
nances qui avaient fait de la noblesse une marchandise
dont le trésor royal traitait à bureau ouvert? Si Louis XIV
ne doit point porter seul la responsabilité de cette dé-
gradation où était descendu un des principaux ordres
de l'Etat, la plus grande part lui en revient cependant.
Le travail de transformation et de décomposition de la
noblesse était avancé sans doute quand ce prince arri-
vait au pouvoir, mais il avait, pour l’achever et le con-
duire à son point extrême, plus fait dans cinquante
années de gouvernement que les trois siécles qui l’a-
vaient précédé. Et puis, monarque absolu, maître sou-
verain , libre de toute opposition et de toute entrave,
au lieu d'employer les forces de son pouvoir à relever
et soutenir un corps trop peu puissant désormais pour
inquiéter la royauté, trop grand encore pour qu’on ne
le fit pas servir à l'honneur du pays, il n’en avait usé
que pour l’abaisser et le détruire. L'histoire hésite à se
montrer trop sévère pour l’administration d’un souve-
rain qui à porté si haut le sentiment des grandes des-
tinées de la France, qui a su lui donner si incontestée
cette première place dans les conseils de l'Europe,
qu’elle ne perdra qu'avec les gouvernements faibles et
qu’elle reprendra toujours avec une direction forte et
— 145 —
puissante ; et pourtant il faut savoir revenir des éblouis-
seménts causés par les splendeurs de son règne et com-
prendre que les misères de la politique intérieure, les
plaies faites au cœur même de la France veulent, pour
la saine appréciation d’une époque, être mises en re-
gard de ses aspects les plus brillants et les plus glo-
rieux.
On s’en est tenu longtemps à l'influence du xvirre sié-
cle pour expliquer cette grande décomposition qui a
précédé et enfanté la Révolution; il semblait que cette
époque se fût violemment séparée des idées, des tra-
ditions, des croyances qui avaient été celles des siècles
antérieurs et que, par un immense effort de destruc-
tion , elle eût suffi à renverser des institutions jusque
là grandes et fortes. De nos jours, on s’est habitué à
voir plus loin et à regarder plus haut et l’histoire, à
la décharge de temps dont la responsabilité pèse encore
assez lourde, doit proclamer qu’ils n’ont fait souvent
qu’enlever les dernières pierres d’édifices dont bien
d’autres avaient depuis longtemps presque achevé la
démolition et la ruine.
J'espère avoir démontré que, pour ce qui est de la
noblesse, accuser le xvire siècle de l’abaissement dans
lequel la trouvait 1789, serait une souveraine injustice ;
non qu’il soit demeuré étranger à l’œuvre de destruc-
tion, il l’a continuée à sa manière; mais enfin elle avait
été conduite si loin, au moment où s’ouvrait l’époque
appelée à recueillir l’héritage de Louis XIV, qu’elle
pouvait presque passer pour définitive et irrévocable.
Rétablir le crédit et l'influence de la noblesse, re-
donner une vie sérieuse à celte grande institution, était-
— 146 —
il alors une entreprise qui se püt poursuivre avec suc-
cès? Oui, si l’on veut se figurer un gouvernement idéal
dépensant, pour relever et reconstruire, plus d'énergie
et d'esprit de suite que Richelieu pour renverser et
abattre ; plus de désintéressement et de sincérité que
Louis XIV n’avait montré de convoitise et de manque
de foi; assez fort pour refaire à son image une so-
ciété où se remarquaient déjà tant de symptômes alar-
mants, pour arrêter un mouvement que contenait à
peine la main d’un vieillard encore puissant, mais que
la mort de ce représentant d’un autre siècle allait pré-
cipiter impélueux et violent. Non, si l’on veut rester
dans les réalités de l’histoire et comprendre qu'après
les excès de la toute-puissance qui avaient rendu si
long le règne de Louis XIV, le gouvernement le plus
honnêtement et le plus sincèrement dévoué aux intérêts
des diverses fractions du pays n’aurait plus trouvé, pour
‘une œuvre de réparation, cette force dont on avail tant
abusé pour énerver et détruire, qu’il ne s’agissait plus
seulement d'abandonner au profit d’un des ordres de
la nation quelque part de ce pouvoir dont on s'était
montré si jaloux et qu’on avait voulu concentrer entre
ses mains si exclusif et si complet, mais qu’il eût en-
core fallu rendre à cet ordre les idées de gouverne-
ment qu'il avait perdues ou plutôt, qu’à vrai dire, il
n'avait jamais comprises, lui apprendre à ressaisir et
à conserver une influence qu'il avait trop facilement
accoutumé de ne plus exercer, qu'il eût fallu faire ac-
cepter cette prépondérance renaissante à un tiers-étal
dont les progrès étaient chaque jour si rapides et l’am-
bition si intolérante. En un mot, l’élève de Fénelon y
— 147 —
eût été impuissant, et l’on trouvait à sa place la ré-
gence et Mme de Pompadour.
Les dernières volontés de Lonis XIV ne devaient trou-
ver que des exécuteurs infidèles. Si le Parlement se
hâtait de briser le testament qui disposait du gouver-
nement et du pouvoir, le duc d'Orléans n'allait point
se montrer touché par les remords de sa conscience
royale et ne poursuivrait que inollement le soulage-
ment de sujets opprimés en rendant à l’impôt ceux qui
pouvaient plus facilement l’acquitter. On voit bien ap-
paraître , dans les premiers mois de 1716, des arrêts
du conseil d'Etat (1) pour l'exécution de l’édit rendu
en août précédent; mais à ces décisions où l’on peut
ne lire qu’une satisfaction donnée à des plaintes trop
nombreuses el trop vives pour ne pas être un instant
écoutées, succédaient bientôt des institutions de no-
blesse (2) à un grand nombre de ceux qui se l’étaient
vu enlever, et des mesures qui rappelaient les plus
mauvais jours de Louis XIV. D’ailleurs, les misérables
expédients du dernier règne, les combinaisons étroites
et impuissantes des Pontchartrain, des Lepelletier, des
Chamillart allaient faire place à une administration
bien autrement large et féconde : l'invention du crédit
et le génie financier de Law permettraient de lais-
ser aux privilégiés leurs priviléges, tout en rendant
moins lourdes aux taillables les contributions sous les-
(1) Arrêts du Conseil de mars et d'avril 1716,
(2) Edits de juin 1716, de septembre 1720. — Armorial de France,
reg. 1, seconde partie, p. 724.
— 148 —
quelles ils succombaient. Malheureusement les illusions
étaient de courte durée; le système s’usait vite et lais-
sait les coffres du roi aussi vides et l'Etat plus obéré
qu'auparavant. Aussi se hâtait-on de s’adresser de nou-
veau à ces ressources extraordinaires qui semblaient
cependant n’avoir plus rien à donner. Parmi les in-
ventions du dernier règne on eut recours naturelle-
ment à celle qui devait être la plus féconde, à ce droit
de confirmation qui permettait de reprendre en une
seule fois tous les anoblissements concédés depuis une
date qu’on reculait à volonté pour leur faire payer une
indemnité comme s'ils étaient de création nouvelle. En
septembre 1793 (1) un arrêt du Conseil décida que
tous les anoblis depuis l’année 1648 paieraient 2,060
livres sous peine de se voir retirer leurs priviléges de
noblesse. C’était une contribution forcée, mais c’é-
tait aussi la confirmation et le maintien de tous les
anoblissements conférés pendant le règne de Louis XIV.
La dernière pensée de ce prince était oubliée et mé-
connue ; les sujets qui payaient limpôt devaient
abandonner cette lueur d'espoir qui leur avait permis,
pour un instant, d’entrevoir un peu de soulagement
dans une meilleure et plus égale répartition des
charges ; ils redevenaient une fois encore taillables et
corvéables à merci. On se tromperait du reste étran-
sement si l’on voulait prétendre que ces contributions
imposées aux anoblissements eussent dû être considé-
rées comme un rachat, une expiation, pour ainsi parler,
de leurs priviléges et diminuer ainsi la vivacité et l’a-
(1) Chérin, p. 1016.
— 149 —
mertume des plaintes de ceux qui se voyaient obligés
d’acquitter la part dont on avait exempté les premiers :
la taille était permanente, la contribution de l’anobli
accidentelle ; elle était de plus indépendante de l'impôt,
et n’apporlait aucun allégement à ceux des sujets que
le collecteur trouvait inscrits sur ses rôles.
Et maintenant si l’on veut songer à un état obéré,
succombant sous une dette déjà énorme, obligé néan-
moins de subvenir aux dépenses de guerres continen-
tales et maritimes ; si l’on veut apercevoir à côté de
toutes ces charges auxquelles il n’était point loisible de
se soustraire, les honteux plaisirs de la Cour qu'il fal-
lait entretenir et payer, on comprendra que le gouver-
nement de Louis XV, loin d'abandonner ces tristes
expédients parmi lesquels figuraient toujours les res-
sources à tirer de l’anoblissement, en abusera comme
on en avait abusé avant lui; ce qu’il ne trouvera plus,
ce sera celle excuse que Louis XIV avait cherché
dans les splendeurs d’un règne qui rachetait par son
éclat tant de plaies faites aux institutions et aux forces
du pays. On voit, en effet, pendant le xvine siécle, un
double courant s'établir : d’une part, le nombre des
privilégiés augmente, de l’autre, les plaintes contre
les priviléges grandissent et deviennent chaque jour
plus violentes. Les lettres de noblesse se distribuent
avec une aveugle prodigalité; les offices anoblissants
se multiplient chaque jour davantage : en 1750 (1),
on crée une noblesse militaire et l’on donne aux offi-
ciers de presque tous grades la faculté de devenir nobles
(1) Coll. Isambert, t. XxI1, p. 238.
— 150 —
au service du roi. À la veille de la convocation des
Etals-généraux, et comme un défi aux réclamations et
à l'esprit du temps, on accorde encore la noblesse à
des officiers inférieurs par la dignité et l'importance à
ceux qui jusque-là s’étaient vu concéder cette préroga-
tive (1). Enfin l’usurpation se poursuit avec une audace
toujours croissante. Aux dernières heures de l’ancienne
monarchie, Chérin le généalogiste écrivait (2) : « Les
abus qui se sont introduits par l’usurpation sont montés
à leur comble. Le mal s’est accru avec une telle rapi-
dité qu’il est de nos jours presque universel. On voit
aujourd’hui généralement dans tous les actes publics
passés devant notaires, dans les actes de célébration
de mariage, de baptême et de sépulture et jusque dans
le tribunal même, usurper avec audace et sans aucune
espèce de retenue, des qualités nobles, lorsqu'on n’est
véritablement que roturier par la naissance. »
En dehors même de cette dernière voie de mon-
ter à la noblesse, voudrait-on savoir ce que moins de
soixante années ont pu donner de nouveaux anoblis ?
il suffirait de lire le premier article d’un édit de 1771.
« Tous ceux des sujets de Sa Majesté qui, depuis le
» 4er janvier 1715, ont été maires, échevins, jurats,
» consuls, capitouls ou revêtus de quelques offices mu-
» nicipaux des différentes villes du royaume ou autres
» auxquels sont attachés les priviléges de la noblesse
(1) Attribution de la noblesse aux lieutenants-généraux et particu-
liers, civils et criminels, conseillers et procureurs du roi aux grands
bailliages. Ord. de mai 1788. Coll. Isambert, t. xXVIIL, p. 548.
(2) Discours préliminaires sur l’origine de la noblesse. Edition
Migne, p. 849.
— 151 —
» transmissible, à l’exception de la ville de Paris ; tous
» ceux qui on! été pareïllement anoblis comme ayant
» obtenu des lettres de vétérance, après avoir été pour-
» vus, soit au second degré d’offices de présidents tré-
» soriers de France, avocats du roi, procureurs et
» greffiers en chef au bureau des finances, des géné-
» ralités et provinces du royaume, soit au premier
» degré de pareils offices au bureau des finances et
» chambre du domaine de Paris, comme aussi d’offices
» de conseillers -secrétaires audienciers, gardes des
» sceaux et autres, dans les chancelleries près des Cours
» et Conseils supérieurs; tous ceux auxquels, depuis
» ladite époque, il a été accordé des lettres d’anoblisse-
» ment, lettres ou arrêts de réhabilitation, seront con-
» firmés à perpétuité dans leurs priviléges de noblesse
» en payant par chacun d’eux la somme de 6000 livres. »
Quel renforts de privilégiés pour une armée déjà si
nombreuse |
La situation était devenue trop manifestement mau-
vaise, ses abus créaient trop de dangers pour que la
royauté ne songeât point à y porter remède, et lorsqu'on
vit la conscience honnête et droite de Louis XVI, aidée
par la puissante intelligence de Turgot, on dut croire
un instant qu'une ère de sérieuses réparations et de
redressements allait s'ouvrir. Mais pour la lutte contre
cette innombrable quantité de priviléges qui, par les
sacrifices mêmes faits pour les acquérir, prenaient tous
les caractères et opposaient toutes les résistances de la
propriété, ce n’était pas assez de la droiture et de l’hon-
nêteté de la conscience, il fallait encore l’indomptable
énergie de la volonté ; il n’était peut-être pas très dif-
SOC. D’AG. 11
— 152 —
ficile de prévoir que le ministère ne serait pas long-
temps soutenu par le prince, et la joie indécente, les
rires bruyants qui firent explosion jusque dans la cham-
bre du roi (1), lorsqu'on sut à Versailles que Turgot
avait reçu l’ordre de se retirer, firent bien voir la vio-
lence des passions et des haines que devraient affronter
ceux qui oseraient s'attaquer à des abus que le temps
et leur nombre avaient rendus si puissants.
On peut maintenant apprécier dans quelles condi-
tions la noblesse se présentait devant la Révolution.
Depuis quatre siècles ses rangs s'étaient démesuré-
ment élargis : la royauté du xive, du xv° et du xvre siècle,
par l’abus des lettres d’anoblissement, avait déjà al-
téré son caractère et multiplié outre mesure le nombre
des privilégiés ; la royauté du xvre et du xvirre siècle, par
de nouvelles et plus imprudentes prodigalités, avait com-
plété l’œuvre des précédentes époques. Par les offices
s'était établi, de la bourgeoisie vers la noblesse, un
mouvement d’ascension régulier et d’une effrayante
rapidité. Necker (2), quelques années avant 1789, vou-
lant se rendre compte du nombre des charges anoblis-
santes, en faisait exactement le relevé et trouvait qu’en
France il n’en existait pas moins de quatre mille.
Quatre mille charges donnant la noblesse non-seulement
à quatre mille personnes, mais à quatre mille familles,
(1) Dupuy. — Mémoires pour servir à l'éloge de Turgot, prononcé
à l’Académie des inscriptions et belles-lettres.
(2) Necker. — De l'administration des finances de la France, p. 145.
— 153 —
puis, au bout de vingt années d’exercice, pouvant, par
la vente, en investir quatre mille autres! Il fallait, on
en conviendra, de la bonne volonté pour rester dans
la roture et continuer à payer l'impôt. Enfin l’usurpa-
tion qui, dès le xvie siècle, prenait d’inquiétantes pro-
portions, avait résisté à tous les efforts tentés pour sa
répression , et par elle le corps de la noblesse s'était
vu inondé de membres qui ne trouvaient de titres que
dans leur audace ou dans les fraudes de ceux qui les
y avaient introduits.
Les privilégiés étaient donc partout. La grande en-
quête faite en 1788, à la veille de l'ouverture des Etats-
généraux , le démontra bien manifestement. Pas une
paroisse qui n’eût ses exemptset, pour beaucoup d’entre
elles, quelle situation ! Je prends comme au hasard les
feuilles de renseignements fournies par chacune des
paroisses de la province d'Anjou (1) en la généralité
de Tours, et je trouve des indications telles que celles-
ci : À Saint-Aubin des Ponts-de-Cé, près Angers, on
compte sept privilégiés parmi ceux qui tiennent les
terres : en outre les biens ecclésiastiques montent à
plus de la moitié de l’étendue de la paroisse et dans
le meilleur fonds. À Saint-Barthélemy qui joint Angers
d’un autre côté, cinq privilégiés nobles possèdent la
plus grande partie des terres. «A part les provinces peu
nombreuses où la taille se trouvait être réelle et non
personnelle, c’étaient là les conditions économiques
d’une grande partie des petits centres de population
qui couvraient le royaume.
(1) Archives du département de Maine et Loire.
— 154 —
Que l’on veuille bien mettre en regard de cet état de
choses l’aggravation successive des charges et, partant
du chiffre de 120,000 livres demandé à la taille par
Charles VIT, le voir grossir chaque année, les millions
s'ajouter aux millions sans que les exigences et l’avi-
dité du fisc paraissent jamais apaisées et satisfaites ;
que l’on se rappelle du temps de Henri IV lagricul-
ture ruinée et devenant impossible, sous Louis XIV, les
paroisses incapables de payer la taille; que l’on aper-
çoive les gouvernements du xvire siècle contraints,
pour ne pas succomber sous le fardeau que leur ont
transmis les pouvoirs venus avant eux, et aussi pour
subvenir aux nécessités engendrées par leurs propres
temps, d'imposer de nouveaux sacrifices à des popula-
tions depuis longtemps épuisées, et l’on comprendra les
souffrances endurées, mais aussi les colères amassées
pour ainsi dire année par année et comme jour par
jour; on s’expliquera la haine, non-seulement des
classes populaires, mais encore des classes moyennes,
c’est-à-dire de la petite propriété écrasée d'impôts
contre la grande propriété généralement libre de
charges.
La noblesse pouvait-elle être du moins protégée
contre les effets d’une, constitution vicieuse par la con-
sidération et le respect dont auraient continué d'être
entourées l'institution el les personnes? On avait tout
fait pour les leur enlever. Obligée de se défendre
contre les rides et les atteintes du temps par plus de
sacrifices et plus de vertus, la noblesse, à mesure
qu’on multipliait pour elle les privilêges et les droits
de toutes sortes , ne songeait qu’à rendre ses obliga-
— 155 —
tions plus légères et ses profits plus nombreux. Si, au
xvrrre siècle, les gentilshommes des vieilles races étaient
encore à Fontenoy ou sur les vaisseaux du roi, la foule
des anoblis, cette multitude innombrable de personnes
composant l’ordre des privilégiés et dont, suivant Ché-
rin, un vingtième à peine pouvait prétendre à la no-
blesse d’ancienne souche, ne se préoccupait guère que
de jouir paisiblement et sans trouble des exemptions
qu’elle avait conquises et des prérogatives qu’elle avait
achetées. La royauté, en trafiquant de la noblesse, lui
avait donné de bonne heure un caractère vénal; plus
vénal encore était celui qui résultait de l’anoblissement
par les offices. Enfin la facilité et le nombre des usur-
pations avaient achevé d'enlever à l'institution ce res-
pect que déjà trop de causes avaient affaibli. L'œuvre
propre du dernier siècle fut de joindre la déconsidé-
ration des personnes à la déconsidération de l’institu-
tion elle-même. Les orgies de la Régence dont la haute
aristocratie fournit les principaux acteurs, les débauches
philosophiques auxquelles , avec une imprudence trop
chèrement payée, elle prit une si grande part, com-
plétèrent l’œuvre des temps écoulés et des gouverne-
ments disparus. Non que je veuille dire que cette dé-
gradation morale eût atteint la généralité des membres
qui composaient l’ordre de la noblesse; quand l’heure
de l’expiation sonna, on vit bien ce que l’on pouvait
trouver encore d’héroïques vertus parmi ceux que pour-
suivait la rage populaire ; mais la solidarité est une
des impitoyables lois de l'humanité, et c’est la destinée
des fractions qui la composent de voir souvent les vertus
et la dignité du plus grand nombre compromises ou
perdues par la dépravation de quelques-uns.
— 156 —
C’est ainsi que ce grand corps de la noblesse fran-
çaise, qui avait fourni au pays tant de dévouements ,
qui lui avait donné tant de gloire, s’était vu conduit à
ce point qu’on oubliait les sacrifices et le sang versé,
pour ne plus songer qu'aux priviléges et aux souf-
frances qu’ils engendraient; lui que l'étranger avait
rencontré si souvent sur son chemin, une partie de la
France allait le traiter comme un ennemi ! Mémorable
exemple de ce que les meilleures institutions demandent
de sollicitude honnête et de persévérants efforts pour
être maintenues au niveau de leurs temps et ne Jamais
demeurer en arrière de légitimes exigences.
Au lendemain de la tourmente, alors que le prin-
cipe même de la noblesse semblait à tout jamais chassé
de nos institutions et de nos mœurs, ce principe était
repris par l’homme providentiel qui avait reçu mission
de contenir et refouler la Révolution, de débrouiller le
chaos enfanté par elle, de refaire une société où les
besoins nouveaux trouvassent satisfaction, mais où le
passé reparût aussi avec les éléments de force que le
présent pouvait accepter et recueillir. Aux yeux de ceux
qui pendant quinze années avaient vu crouler tant de
choses, une pareille tentative dut apparaître comme
l'illusion d’un génie qui se croyait assez puissant pour
relever et soutenir un édifice condamné. L'épreuve
du temps a-t-elle confirmé ce jugement? Il est per-
mis d'en douter. Qui ne voit avec quelle facilité le
sentiment national a adopté ces grands noms qui rap-
pellent nos plus belles gloires ? Aujourd’hui, après cin-
— 157 —
quante années d’une vie politique qui n’a fait que
confirmer notre besoin d'égalité civile, est-ce que nous
songeons à protester contre les titres qui consacrent le
souvenir de nos derniers triomphes ? Pourquoi donc
cette diversité d’appréciations et d’idées ? C’est que l’a-
noblissement a repris ainsi son véritable caractère, le
seul que puissent comporter nos sociétés modernes, à
savoir : la récompense de services éminents rendus à
la patrie. Il n’est plus dés lors la satisfaction donnée à
un étroit sentiment de vanité individuelle ; il devient la
satisfaction d’un grand sentiment : la vanité de toute
une nation. Un peuple aime à trouver dans son his-
toire des familles qui perpétuent les gloires de Monte-
bello ou de la Moskowa, d’Isly ou de Magenta.
T. CRÉPON.
NOTE.
Les charges anoblissantes se décomposaient ainsi :
Charges de secrétaires du roi dans les grandes et les
petites chancelleries. . . . 720
— de maîtres des requêtes au ii
CONSEIL r UE PU ANT. 80
__ dans les Parlements. . . . . . 1050
— dans la Chambre des comptes. . . 700
— dans les Cours des aïdes.. *. . . 1470
— dans la Cour des monnaies.. . . A1
— dans les bureaux des finances. . . 660
— de diverses qualités. . . . . . 300
3721
Toutes ces charges-étaient vénales.
— 158 —
Il faut y joindre les charges de ville qui, dans un
grand nombre de cités, avaient le privilége de conférer
la noblesse. Cette faveur avait été successivement ac-
cordée à la Rochelle, Poitiers, Angoulême, Saint-Jean-
d’Angély, Saint-Maixent, Tours, Niort, Toulouse, An-
gers, Bourges, Lyon, Péronne, Nantes, Perpignan,
Cognac, Abbeville.
Paris s'était vu, dès le principe, encore plus géné-
reusement traité : tous ses bourgeois avaient reçu pri-
vilége de noblesse avec permission de se parer d’ha-
billements appartenant à l’état de chevalerie, comme
nobles d’origine , et de faire porter des brides d’or à
leurs chevaux. Le prévôt des marchands, les échevins,
le procureur du roi et de la ville, le greffier et le re-
ceveur avaient seuls, dans la suite, conservé ces pré-
rogatives.
En 1667, Louis XIV révoqua le privilége de noblesse
pour toutes les villes auxquelles il avait été attribué.
Mais il en fut de cette révocation comme de tant d’au-
tres ; on trouva moyen de se faire donner à nouveau
une grande partie des droits supprimés. C’est ainsi que
les maires des villes de Bourges, Nantes, Angoulême,
Angers, Poitiers, Lyon surent faire rétablir leur no-
blesse. Toulouse conserva la même prérogative pour
tous ses capitouls, et de la sorte demeura vrai ce vieil
adage :
De grand noblesse prend titoul
Qui de Tholose est capitoul.
Les charges de ville durent anoblir un nombre très
considérable de familles, puisqu'elles n’étaient que tem-
poraires et que l’administration communale se compo-
— 159 —
sait généralement de 20 à 30 échevins. Pour la seule
ville de Lyon, on évalue à 2,000 environ les familles
qui ont dû arriver à la noblesse par cette voie.
Du reste, quand on compare cette noblesse des
charges de ville à la noblesse par les offices vénaux,
on se sent pris pour elle d’un sentiment de particulière
estime. C’était en effer l'élection qui conduisait à la .
mairie et à l’échevinage, c’est-à-dire le choix libre des
concitoyens, c’est-à-dire encore l'importance et la con-
sidération qu’on avait su conquérir au milieu d’eux;
toutes choses que l’argent ne pouvait point remplacer.
Et cependant, il paraît que les familles qui avaient
trouvé l’anoblissement dans ces fonctions honorables ne
tenaient point à en conserver le souvenir : « Ceux
mêmes, dit La Roque, qui ont acquis leur noblesse par
cette voie qu’on nomme communément de la cloche,
ne veulent plus entendre parler de ce principe aussitôt
qu’ils ont quelque degré de filiation (1). »
Enfin il est nécessaire de mentionner l’anoblisse-
ment trouvé dans la profession des armes.
Il ne faudrait pas d’ailleurs se méprendre sur le sens
qu’entraînaient pour nos pères ces mots : noblesse d’é-
pée ; ils désignaient bien plutôt la fonction ordinaire et
comme essentielle de la noblesse de race qu’un moyen
offert à la roture pour monter dans une caste supé-
rieure. On chercherait en vain dans les actes des rois
de France, jusqu’à l'ordonnance de 1750 qui a orga-
nisé la noblesse militaire, des édits ou déclarations por-
tant concession du privilége de noblesse à ceux qui
(1) La Roque, chap. xxxIx.
— 160 —
exerceront le métier des armes; l’exemption de la
taille leur est largement accordée; mais là s’arrête la
munificence royale. On voit en revanche les rois de
France veiller à ce que leurs compagnies de gens d'armes
fussent uniquement composées de gentilshommes et
même pris dans les plus anciennes maisons. Les guerres
* civiles vinrent troubler cet ordre assez strictement main-
tenu jusque-là : au temps de la Ligue et de la Fronde,
on ne se montra point scrupuleux sur la composition
des armées et les titres des gens de guerre. Ceux qui pri-
rent ainsi les places occupées jusqu'alors par les fils des
vieilles races et qui combattirent à côté d’eux, tirérent
profit de ce voisinage et, ayant fait métier de gentils-
hommes, ils en conquirent, pour la plupart, le titre.
Aussi, bien que les juristes posassent en principe que
le métier des armes n’anoblissait pas; l’usage s'était
introduit à la Cour des aides de décider que si l’on
rencontrait successivement dans cette profession le père
et l’aïeul, il y avait preuve de noblesse pour la troi-
sième génération. L’édit de novembre 1750 vint régu-
lariser et largement étendre cette jurisprudence en per-
mettant aux officiers de presque tous grades d’anoblir
eux et leur postérité. :
>
PROCÈS-VERBAUX
DES SÉANCES.
SÉANCE DU 18 JANVIER 1860.
Sont présents au bureau, MM. Sorin, président,
E. Lachèse, secrétaire général, Belleuvre, trésorier.
Le procès-verbal de la séance du 22 décembre der-
nier est lu et adopté. |
Il est ensuite donné lecture d’une lettre par laquelle
M. Anjubault, conservateur de la Bibliothèque publique
du Mans, adresse à la Société ses remerciments et ses
‘éloges, à la suite de l’envoi de plusieurs numéros de
plusieurs volumes contenant les travaux de cetle So-
ciété. Il sollicite la continuation de ces envois.
M. Dainville fils, architecte, fait connaître dans une
lettre dont il est donné lecture, son intention de re-
noncer au titre d’archiviste de la Société. Ses nom-
breuses occupations sont la cause de cette détermina-
tion : il n’en espère pas moins trouver le temps néces-
saire pour consacrer à la Société quelques études et
annonce que, dès la séance prochaine, il pourra sans
— 162 —
doute faire une lecture sur un point concernant l’art
de construire. L’assemblée, tout en regrettant cette ré-
solution, défère à l'invitation de M. le Président, de
choisir un nouveau titulaire. Le scrutin est ouvert et
M. l'abbé Chevallier est nommé archiviste.
M. Sorin, président, prend la parole. Sous ce titre :
Coup d'œil sur les travaux de la Société, il présente un
aperçu aussi rapide qu’élégant des événements. qui ont
marqué, pour l'institution, ces dernières années. Il
signale l’encouragement donné aux travaux, le désir
d’accession inspiré à plusieurs, par la présence et le
nom des deux membres de l’Académie française, qui
ont accepté et sont venus mettre en exercice leur titre
de président d’honneur de la modeste académie de
province. Il rappelle aussi le conseil que, peu de jours
avant sa mort si regrettée, M. Pavie père donnait à la
Société, en l’invitant à prendre fort au sérieux les re-
cherches et les écrits relatifs à l’agriculture, ce grand
art inscrit le premier dans le titre qu’elle a choisi.
M. Sorin affirme que. les lettres peuvent, sans rien
perdre de leur éclat et de leur pureté, faire une large
place à ce genre d’études ei, à l’appui de sa thèse, il
cite le nom de celui qui, tout en donnant des conseils
à l’homme des champs et en chantant ses rustiques
plaisirs, sut célébrer les héros avec des accents pour
lesquels, depuis dix-neuf cents ans, l'admiration du
monde ne s’est pas lassée. Virgile, en effet, nous le dit
lui-même : Cecini pascua, rura, duces.
M. le conseiller Courtiller, qui devait lire une no- :
uce sur M. le président de Beauregard, fait connaître
par une lettre adressée à M. le Président, qu'ayant reçu
— 163 —
seulement la veille du jour fixé pour la séance, des
renseignements nouveaux sur le sujet qu’il doit traiter,
il se trouve forcé de demander le renvoi de cette lec-
ture à la réunion prochaine.
Le Conseil d'administration propose, par l'organe de
son président, que le prix à décerner cette année par
la Société, au nom du Conseil général, soit consacré
à une question concernant l’agriculture, des sujets de
prose ou de vers ayant formé l’objet des concours pré-
cédents ; il propose en outre qu’une Commission de
cinq membres , à laquelle se réunira le Conseil d’ad-
ministration, soit chargée de choisir et de publier dans
le plus bref délai, le sujet du concours. — Ces deux
propositions sont adopiées.
La Société procède à la nomination de cette Com-
mission. Sont désignés par elle, MM. Allain-Targé père,
le marquis de Contades, le comte de Quatrebarbes,
Joseph de Mieulle et le docteur Farge.
M. le docteur A. Lachëse donne lecture d’un mé-
moire intitulé : Considérations médico-légales sur un
fait hisiorique contemporain. Sous ce simple titre, se
révèle bientôt une des questions les plus controversées
et, en même temps, les plus intéressantes pour l’ap-
préciation d’un fait qui compte encore des témoins
existants parmi nous. Le commandant de Beaurepaire
s'est-il donné la mort, comme tant de personnes, tant
d’écrits l'ont répété, et comme on a essayé de le faire
dire par des monuments même? N’a-t-il pas été plutôt
tué par un des habitants de Verdun, dans le but de
soustraire cette ville aux périls du siége que les Prus-
siens devaient commencer le lendemain et que le com-
— 164 —
mandant voulait résolûment soutenir ? Analysant les
constatations médico-légales si imparfaites, opérées peu
après la mort, puis interrogeant les principaux docu-
ments, les opinions les plus graves données sur ce su-
jet, M. A. Lachèse conclut que M. de Beaurepaire ne
s’est pas donné la mort. Il se félicite de rencontrer une
vérité qui lave la mémoire d’un honorable officier, du
reproche de S’être soustrait par une mort inutile et,
malgré toutes les déclamations du temps, d’un pernicieux
exemple, aux obligations et à la haute responsabilité
que lui imposait son titre de commandant. Le plus vif
intérêt s'attache à cette lecture, qui est suivie de la
nomination d’une Commission chargée de présenter un
rapport sur le travail de M. A. Lachèse. Cette Commis-
sion se compose de MM. Coutret, Lemarchand et Farge.
M. l’abbé Chevallier fait, au nom de la Commission
du budget, un rapport sur les comptes de l’année 1859
el sur le projet de budget pour 1860. Les comptes sont
approuvés, ainsi que le budget proposé.
M. le docteur Farge, rapporteur de la Commission
chargée de présenter une étude sur la culture du colza
dans le département de Maine et Loire, ayant fait con-
naître qu’il ne pouvait assister à la séance de ce jour,
la lecture de son travail est renvoyée à la séance pro-
chaine. |
Le bureau propose, par l'organe de son président :
4o de prier M. Duboys, premier président de la Cour
impériale d'Orléans, de conserver le titre de membre
honoraire de la Société, qu'il avait accepté étant maire
d'Angers.
20 D’offrir le même titre à M. Montrieux, nommé
— 165 —
maire d'Angers, en remplacement de M. Duboys. — Ces
deux propositions sont adoplées. La Société charge son
Président d’en donner connaissance à MM. Duboys et
Montrieux.
M. le Président fait observer que, dans quelques-
uns des procès-verbaux d’une date plus ou moins éloi-
gnée, on a constaté que des candidats avaient été re-
çus membres titulaires à l’unanimité. Il propose qu’à
l'avenir, la réception des candidats soit mentionnée
sans que l’on exprime si elle a eu lieu seulement à la
majorité, ou à l’unanimité. L’assemblée reconnaît la
justesse de cette remarque et y donne son plein assen-
timent.
Sont présentés comme candidats :
10 Par le Président et M. Léon Cosnier, M. Guillory,
déjà membre du Comice horticole et qui, outre ses
titres de président de la Société industrielle d'Angers,
et de membre d’un grand nombre de réunions indus-
trielles ou savantes, produit à l’appui de sa candida-
ture un ouvrage récemment publié par lui sous ce
titre : les Congrès de vignerons. — Renvoi à une Com-
mission composée de MM. Bellier, Boutton-Lévêque et
André Leroy. |
20 Par le Président et M. Belleuvre, M. Etienne de
Livonnière, déjà membre de la Commission archéolo-
gique de la Société. — Renvoi à une Commission com-
posée de MM. Godard-Faultrier, Béclard, M. l’abbé
Chevallier.
Après avoir entendu le double rapport de M. Mail-
lard, au nom de la Commission nommée à l’occasion
des candidatures ci-après et composée de MM. Coutret,
— 166 —
Maillard et Belleuvre, sont proclamés, par suite du
vote au scrutin, membres titulaires de la Société,
MM. Bonneau-Avenant, propriétaire à Angers, Aubert,
juge de paix du canton de Conlie (Sarthe).
L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée.
E. LACHÈSE.
SÉANCE DU MERCREDI 22 FÉVRIER.
Présents au bureau, MM. Sorin, président, E. La-
chèse, secrétaire-général. M. Courtiller, président ho-
noraire, et M. l'abbé Chevallier, archiviste, y prennent
place également.
Le procès-verbal de la séance précédente est lu et
adopté.
Il est donné lecture de la correspondance. M. Du-
boys, premier président de la Cour impériale d'Orléans,
dernièrement maire d'Angers, accepte avec empresse-
ment l'offre de conserver le titre de membre hono-
raire que lui a déféré la Société, et exprime la recon-
naissance que lui inspire celte nomination.
. Pareille acceptation et pareils sentiments sont expri-
més par M. Montrieux, maire d'Angers, à qui le même
titre a été conféré dans la dernière séance. « Soyez
» assez bon, écrit-il à M. le Président, pour présenter
» à votre Compagnie mes plus vifs remercîiments, et
» pour assurer que l'administration municipale aura
» toujours à cœur de lui prêter le concours le plus
— 167 —-
» sympathique; elle apprécie avec bonheur la salu-
» taire influence que la Société impériale d'agriculture
» sciences et arts exerce sur la ville d'Angers, par son
» dévouement, ses études et ses travaux. »
M. le Préfet de Maine et Loire transmet un exem-
plaire d’une circulaire de M. le Ministre de l’agricul-
ture, en faisant connaître que notre département a été
désigné pour être le siége du concours régional en
1862.
M. le Préfet adresse à la Société un exemplaire du
catalogue des graines et végétaux mis en vente et dis-
ponibles à la pépinière centrale du Gouvernement, à
Alger, pendant la saison 1859-1860. Ce catalogue res-
tera déposé au secrélariat de la Société, pour être com-
muniqué aux personnes ayant quelque intérêt à le
consulter.
M. le Président de la Société d’agriculture de l’ar-
rondissement de Mayenne adresse le premier numéro
du bulletin trimestriel de cette Société et un exem-
plaire de son règlement, en demandant qu’il soit fait
entre les deux Sociétés échange de publications et as-
sociation d'efforts, pour arriver à la réalisation d’un
but commun : les progrès de l’agriculture.
M. le Président propose à la Société d'écrire à M. Beulé,
l’un de ses membres, pour le féliciter sur sa nomina-
tion à l'Institut : les précédents de la Société et les plus
évidentes raisons de convenance se réunissent pour
recommander cette démarche. M. le Président est in-
vité à vouloir bien être en cette circonstance l’inter-
prète de la réunion.
M. le Président propose, tout en maintenant dans
SOC. D’AG. 12
_— 168 —
leurs fonctions trois des membres faisant partie du
comité de rédaction, d'en nommer un quatrième en
remplacement de M. Sorin, auquel son titre de prési-
dent donne une position différente. L'assemblée s’em-
presse de désigner pour ces fonctions , aux termes de
l’article 29 du règlement, M. le conseiller Courtiller.
M. le Président propose d’avoir, pour les écritures
et le rangement des publications reçues par la Société,
un employé payé par elle; il expose les motifs qui
rendent au plus haut point convenable, même indis-
pensable, ce secours depuis longtemps désiré. Il de-
mande qu'un crédit de 400 fr. soit alloué pour frais
d'installation et première année de traitement. L’indi-
cation de cet employé sera faite ultérieurement. L’as-
semblée adopte cette proposition et vote le crédit de
400 francs demandé.
M. le conseiller Courtiller donne lecture d’une no-
tice sur M. le président de Beauregard, mort récem-
ment, après avoir été pendant longtemps président de
la Société, à la fondation de laquelle il avait puissam-
ment coopéré. Il peint les agitations, les terreurs qui
entourérent les premières années du jeune Frédéric de
Beauregard, lorsqu’éloigné de sa mère que le Comité
révolutionnaire avait fait arrêter, il écrivit de sa main
enfantine aux membres du Comité de Saumur, une lettre
de supplications que signait aussi son frère, lettre
dont la lecture est écoutée avec une vive émotion par
l'assemblée. Il retracé la vie si calme et si pleine de
cet homme honorable qui, entré en 1810 dans la ma-
gistrature, nommé plus tard avocat-général, puis pré-
sident de chambre à la Cour impériale d'Angers, n’a
— 169 —
cessé de servir avec autant de zèle que de dignité les
intérêts de la justice, jusqu’au jour où la limite d’âge,
établie par un décret récent, a fait sonner pour lui
l'heure du repos. Ami des champs et de l’agriculture,
M. de Beauregard s’enfuyait, dès qu’il avait un instant
de loisir, à sa riante habitation de Saint-Florent, près
Saumur, site charmant, demeure jadis sénatoriale dont
M. Courtiller vante avec bonheur le riche aspect et les
délicieux produits. C’est là que M. de Beauregard a
écrit la Statistique de Maine et Loire, travail aussi utile
qu’étendu , et qu’il a consacré maints travaux à l’his-
toire de son pays. En cela, il suivait heureusement
l'exemple de notre antiquaire saumurois , Bodin , et il
semble, en voyant aujourd’hui sa tombe placée prés de
celle de cet écrivain, que les inspirations dues aux
études qui lui furent toujours chères, aient indiqué au
moment suprême le choix de cette dernière demeure.
L'assemblée écoute avec un vif intérêt la lecture de
cette notice et s’empresse d’en voter l'impression.
M. Lemarchand, rapporteur de la Commission chargée
d'examiner le travail lu à la séance précédente par M. le
docteur A. Lachèse, et intitulé : Considérations médico-
légales sur un fait historique contemporain, analyse les
diverses opinions émises sur cel événement, qui est,
on le sait, la mort du commandant de Beaurepaire à
Verdun; celles, entr’autres, de M. le général Lemoine,
l'un des volontaires que Beaurepaire commandait,
et de M. le colonel Gosselin. En présence des senti-
ments opposés exprimés à diverses époques sur la
cause de la mort du commandant de la place de Verdun,
la Commission déclare à la Société qu’elle reste dans
— 170 —
le doute; qu’elle n’a pas de documents suffisants pour
se ranger à telle ou telle des opinions successivement
admises. Nous croyons inutile d'analyser le rapport fait
par M. Lemarchand, l'assemblée s’'empressant d’en voter
l'impression. Il est fait à cet égard une observation sur
la portée véritable de l’article 26 du règlement, portant
que «les rapports ne sont pas imprimés, sauf ceux des-
criptifs d'objets d'art. » Il est expliqué que cette dis-
position ne s'applique qu'aux rapports donnant une
appréciation d’une œuvre écrite sur un sujet délimité
dans les faits ou les idées qui le constituent, et présen-
tant sur ce sujet un aperçu qui, même aprés le rap-
port, demeure le dernier mot de l'écrivain. Or les do-
cuments énoncés dans le rapport offrent de nouveaux
points à étudier dans la grave question qui, depuis si
longtemps, divise les esprits. L'auteur de la brochure
lui-même, M. le docteur A. Lachèse, annonce qu'il es-
père pouvoir fortifier, par des éléments nouveaux, la
thèse qu’il a présentée. Il y a lieu évidemment de re-
cueillir ici et de rendre communes à chacun toutes les
lumières acquises, et l'impression du rapport, à ce point
de vue, est une nécessité que la Société n'hésite pas à
reconnaître.
M. le docteur Farge, rapporteur de la Commission
chargée d'étudier la culture du colza dans notre dé-
partement, commence la lecture d’un travail étendu et
rempli d’intéressants détails, sur ce sujet peu étudié
encore. Il fait remarquer que cette culture, introduite
chez nous depuis dix ans à peine, alors que depuis
plusieurs années déjà elle était en usage dans diverses
contrées voisines, a été surlout répandue dans notre
— 171 —
Vallée par suite de l'inondation de 1856, qui avait
forcé les cultivateurs à improviser une culture nou-
velle en remplacement de la moisson presque prête
que leur avaient enlevée les journées désastreuses du
mois du juin. Il examine les caractères de cette plante
oléagineuse d’abord présentée par notre compatriote ,
M. Millet, comme épuisante. Il passe successivement
en revue la culture, le labour, les amendements, la
nature de semis, le mode de récolte, le transport, le
battage, le rendement et le revenu qui appartiennent
à cette plante; puis compare les produits à ceux que
le chanvre peut donner à l’agriculteur.
La lecture de cet intéressant travail sera terminée à
la séance prochaine. M. Dainville fils, absent, ne peut
faire connaître l'Etude sur la construction des voûles en
briques, portée à l’ordre du jour. Cette lecture est re-
mise à la séance prochaine.
M. Hossard est invité à donner lecture d’une lettre
écrite par M. son frère, colonel d'état-major en re-
traite, sur la machine exposée en dernier lieu à Angers
par le sieur Duran, et présentée par ce mécanicien
comme réalisant ce que de tout temps on a considéré
comme une impossibilité , à l’égard de l’homme du
moins, le mouvement perpétuel.
M. le colonel Hossard ne fait sur ce point qu’une
très courte remarque dont le résultat est que la ma-
chine d’essai, présentée par le sieur Duran, ne prouve
rien, et qu’il n’y a là -aucune raison suffisante pour
éroire vaincue la difficulté réputée insurmontable contre
laquelle tant d'efforts, faits à diverses époques, sont déjà
venus se briser.
— 172 —
M. le docteur A. Lachèse présente, comme candidat,
M. Dolbeau, ancien professeur au lycée d'Angers. Une
Commission, composée de MM. Crépon, Lemarchand et
de M. l'abbé Chevallier, est chargée de faire, à la pro-
chaine séance, un rapport sur cette candidature.
L'assemblée vote ensuite séparément sur la réception,
comme membres titulaires de la Société, de MM. Guil-
lory, rapporteur M. Bellier; et de Livonniére, rappor-
teur, M. Godard-Faultrier.
Ces deux candidats sont admis.
L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée.
E. LACHÉSE.
SÉANCE DU 22 MARS 1860.
M. le Président ouvre la séance par la lecture d’une
lettre de M. Beulé qui remercie la Société de la sym-
pathie qu’elle lui à témoignée lors de sa nomination à
l’Institut.
M. Courtiller propose de conférer à MM. Beulé et Che-
vreul le titre de président d'honneur, titre précédem-
ment acceplé par deux membres de l’Institut. La pro-
position de M. Courtiller ayant été agréée, MM. Beulé
et Chevreul sont nommés présidents d'honneur. Cette
décision, toutefois, ne pose pas en principe que tout An-
gevin, membre correspondant ou honoraire, élu membre
de l’Institut, doive par le fait même devenir président
d'honneur de la Société; M. Crépon fait remarquer
— 173 —
qu'un vote de cette portée serail contraire au rêgle-
ment.
M. le Président donne communication d’une lettre
de M. Taillandier, membre correspondant, qui offre de
représenter la Société d'Angers au Congrès des So-
ciélés savantes et de rendre compte de nos divers pro-
duits. Cette proposition est accueillie avec empresse-
ment, et M. Leroy, président du Comice horticole, veut
bien se charger de fournir à M. Taillandier les élé-
ments de son rapport.
De son côté M. Fosseret, de Grenoble, sollicite des
renseignements sur la culture du chanvre. Interpellé à
ce sujet, M. le docteur Farge ne se croit pas en me-
sure de répondre à la demande de M. Fosseret; il est
décidé, en conséquence, que M. Guillory sera prié de
le faire.
M. Hossard dépose sur le bureau cinq exemplaires
d’une brochure sur le mouvement perpétuel, dont M. le
colonel Hossard, son frère, fait hommage à la Société.
Après avoir fait part à l’assemblée de la perte re-
grettable de M. Thierry, peintre sur verre et membre
titulaire ; après avoir annoncé la nomination de M. Gé-
rard aux fonctions de bibliothécaire, M. le Président
confie à MM. Béclard, Cosnier et Bougler l’examen du
mémoire de M. Crépon sur la noblesse avant 1789, et
passe à l’ordre du jour.
M. le docteur Farge achève la lecture de son inté-
ressant travail sur la culture du colza. Il nous raconte
les déceptions des propriétaires qui s’adonnent à cette
culture sans la réserve qu’elle exige, sans la connais-
sance des procédés qui lui sont propres. La culture du
.
— 174 —
colza est essentiellement absorbante, à ce point que la
terre de vallée, malgré sa richesse, ne peut échapper
aisément aux conséquences de l'épuisement. Faut-il à
cause de ce danger renoncer à la culture du colza et
douter de son avenir ? Nullement, seulement l’auteur
croit devoir prémunir les agriculteurs contre un en-
gouement qui pourrait compromettre le succès des
autres cultures. Ce travail est renvoyé au comité de
“rédaction.
Nul de nous n’a certes oublié la rare et libérale ac-
tion d’un artiste angevin, M. Bodinier, qui, de ses
propres deniers, a fait pour la Ville l'acquisition du
vieil hôtel Pincé. Ce que nous avions tous senti au
fond du cœur et dit en humble prose, M. Adrien Mail-
lard a voulu le chanter, ainsi qu’il convient à un poëte,
en des vers d’un tour harmonieux et d’une touche
aisée. L'auteur, après avoir flétri les stériles calculs du
temps présent, loué ceux qui, comme M. Bodinier, se
gardent de l’égoïsme, décrit d’une façon vive et pitto-
resque le vieux logis.
« C’est un fouillis sans fin de dentelles de pierres. »
Le poète ne peut douter qu'un magicien arabe n’ait
versé tous les trésors de sa sorcellerie
« Sur chaque assise au fond de chaque galerie. »
IL est décidé que cette, épître sera présentée à M. Bo-
dinier par M. le Président de la Société et par M. Mail-
lard.
M. Dainville lit ensuite la première partie d’une
étude sur la construction des voûtes en briques. Il
convient d’altendre la suite de cette lecture pour ap-
— 175 — ;
précier la portée d’un travail dont on peut déjà pres-
sentir l'intérêt pratique.
Paysage! Tel est le titre d’une pièce de vers dont
l'audition doit clore la séance. M. Victor Pavie objecte
vainement qu'après la poésie les vers ne sont plus de
saison, l’ordre du jour se montre inflexible; donc il
lit et chacun écoute. Oui certes, voilà bien un paysage
où rien n’est oublié : ni l'horizon, ni la lumière, ni
l'ombre, ni le feuillage, ni les coteaux, ni la prairie,
ni la rivière, ni même hélas! la passerelle glissante
d’où tombent dans le torrent les vierges folles, qui vont
au bal malgré leur mère. Quel drame et quel ensei-
gnement ! Elle part, la rieuse fille parée pour la mort
et hâtant le pas vers elle, tout en jetant ses gais re-
frains aux buissons qui ne la verront plus ; puis, quel
ques heures plus tard, sa froide dépouille rentre seule
au logis de famille trop légèrement abandonné. Le
père et la mère sont là mornes, muets,
« Ombres devant une ombre ! »
le regard fixé sans larmes sur la jeune morte ruisse-
lante et déjà défigurée; quel contraste entre ce départ
et ce retour!
La morale du curé au prône du village, leçon écoutée
pour huit jours, ajoute un dernier trait à ce poëme,
où l’austérité de la pensée et les grâces multiples de
la fantaisie se rencontrent et s’harmonisent sans se
heurter jamais.
Cette composition n’étant pas destinée au recueil de
la Société, il n’y a pas lieu de la renvoyer au comité
de rédaction.
— 176 —
La Société procède ensuite à l'élection de M. Dol-
beau, qui est nommé membre titulaire. L'ordre du
jour étant épuisé, la séance est levée.
E. AFFICHARD.
SÉANCE DU 95 AVRIL 1860.
Etaient présents au bureau : MM. Sorin, président,
E. Lachèse, secrétaire - général, Belleuvre, trésorier,
Affichard, secrétaire - ordinaire et l’abbé Chevallier,
archiviste.
M. Affichard donne lecture du procës-verbal de la
séance précédente; ce procès-verbal est adopté.
M. le Président fait connaître à l'assemblée qu'il a
présenté à M. Bodinier, notre concitoyen, l’épître dans
laquelle M. Maillard a récemment rendu hommage aux
nobles sentiments de cet artiste qui, non moins doué
de générosité que de talent, vient de donner à notre
ville le riche et élégant hôtel Pincé. M. le Président
donne connaissance, en même temps, des remercie-
ments par lesquels M. Bodinier s’est empressé de ré-
pondre à cette démarche.
M. Gérard, bibliothécaire de la Société, donne, sur
l'invitation de M. le Président, connaissance des titres
des ouvrages adressés depuis un mois à cette Société.
M. Chevreul, membre de l’Institut, accepte le titre
de président d'honneur que la Société lui a conféré
dans une précédente séance, et exprime les sentiments
de reconnaissance que cette distinction lui inspire. :
— 177 —
M. Beulé, également membre de l’Institut, auquel
le même titre a été donné par la Société, fait égale-
ment connaître sa vive gratitude, et offre en même
temps à la réunion, plusieurs exemplaires d’un discours
qu’il vient de prononcer dans son cours d'archéologie,
sur la Peinture décorative.
M. le Président remet ces exemplaires à ceux de
MM. les membres qui, par leurs études et leurs tra-
vaux, semblent indiqués pour en prendre les premiers
connaissance.
Après avoir donné lecture d’une lettre de M. Tail-
landier, de Paris, relativement aux communications
concernant l’agriculture qui auraient été faites à un
récent Congrès, M. le Président annonce que MM. les
membres de la Société, nommés au mois de janvier
dernier pour éclairer la réunion sur les questions dé-
pendant de cet important domaine, seront invités à
s'entendre dans le plus court délai possible et à pré-
parer un rapport sur l'Etat actuel de l'agriculture en
France.
M. le Président annonce également qu’à la prochaine
séance, l'assemblée sera invitée à examiner une propo-
sition récente et non sans gravité : celle de savoir si
l’enseignement agricole doit ou non prendre place dé-
sormais dans le programme de l'instruction primaire.
M. le docteur Farge étant absent, la lecture de son
rapport sur les Observations géologiques de M. Cour-
tiller jeune, de Saumur, est renvoyée à la séance pro-
chaine.
M. E. Lachése lit des observations sur le plain-chant
et sur le Traité élémentaire et pratique de cet art, pu-
— 178 —
blié récemment par M. l'abbé Tardif. Rechercher l’o-
rigine ou au moins les premières applications bien
constantes du plain-chant, montrer ce que ces mélo-
dies ont de noble, de grave et à quel point le reflet
d’un passé, qui remonte aux premières cérémonies du
culte chrétien, les rend estimables et sacrées pour
quiconque sait sentir et comprendre; indiquer la
nature des études profondes faites sur ce point par
M. l’abbé Tardif et l’aide puissante que ces indications
devront apporter à l'étude d’un art si intimement lié
à la splendeur des solennités de l’Église; tel est le
double but de ce travail, qui est renvoyé à une Com-
mission composée de M. l’abbé Légeard de la Dyriais,
curé de la Trinité, M. l’abbé Bodaire et M. V. Pavie.
M. le Président propose d’adresser au Conseil mu-
nicipal d'Angers une demande, afin que l’une des rues
dont, assure-t-on, l'ouverture est prochaine , puisse
recevoir le nom de David. L'assemblée, ayant adopté
avec empressement cette proposition, il est annoncé
par M. le Président que le comité de rédaction sera
invité à se réunir trés prochainement au bureau de
la Société, pour arrêter les termes de la demande dont
il s’agit.
M. Lemarchand donne lecture d’une observation
écrite par M. Courtiller, de Saumur, et qui, sous ce
titre : Mœurs des insectes, fait connaître les manœuvres
employées par un calicurgus, animai de la famille des
hyménoptères, pour s'emparer d’une araignée. On sait
que sous la plume de M. Courtiller, de tels récits sont
plus que des peintures; ce sont de véritables drames
dont il nous fait voir chaque détail, chaque progrès,
— 179 —
tant il les a bien vus lui-même, et dont il nous montre
fidélement la mise en scène préparée souvent dans la
crevasse d’une muraille ou dans le calice d’une fleur.
M. Courtiller serait digne de posséder le fraisier de
Bernardin de Saint-Pierre, et, comme cet éloquent ad-
mirateur des œuvres de Dieu, semble se dire que les
plus petits objets mêmes peuvent appeler son attention,
puisqu'ils ont mérité celle de la nature. Ge fragment
est renvoyé au comité de rédaction.
M. Belleuvre donne lecture d’une pièce de vers inti-
tulée : Les Ponts-de-Cé. Dans cette œuvre, l’auteur ne
s'attache pas à peindre les charmes de ces rives déjà
décrites tant de fois, mais à évoquer les souvenirs qui
s’attachent à ces lieux. Devant le sable doré des grèves
et le frais rideau des saules verdoyants, il regarde moins
qu’il ne rêve, et nous entraîne avec lui dans le passé.
S'il ne peut chasser l’image de l’aigle romaine planant
sur ces bords et de notre ancêtre Dumnacus faisant
entendre aux lieutenants de César le dernier cri de
notre liberté, il rappelle avec bonheur que Rome a, de-
puis, fléchi devant les enfants de la Gaule
Tu ne dois rien au Tibre, dit-il au fleuve qu’il chante,
« Que pourrions-nous, ce jour, convoiter de sa gloire,
» Si tu portas ton joug, il a connu le tien. »
‘
Le poëte indique ensuite dans une énumération ra-
pide les faits remarquables dont ces rives ont été le
théâtre, les guerres du moyen âge, la Ligue, la Fronde,
la Vendée; puis, attristé de ces pensées de discordes
— 180 —
et de ruines, il oublie tant de malheurs, en fixant les
yeux sur les flots brillants qui passent à ses pieds.
« Il ne reste après eux que ta grâce et ta gloire,
» Je ne puis qu'admirer, et je ne puis plus fuir;
» Je te vois.…, il n’est rien d’amer en ma mémoire,
» Je ne puis qu’adorer, je ne puis plus haïr. »
Cette composition est également renvoyée au comité
de rédaction.
L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée.
E. LACHÈSE.
SÉANCE DU MERCREDI 23 MAI 1860.
Sont présents au burean, MM. Sorin, président,
E. Lachèse, secrétaire-général et M. l'abbé Chevallier,
archiviste.
Le procès-verbal de la séance précédente est lu et
adopté.
Lecture est donnée par le bibliothécaire, de la liste
des publications adressées à la Société depuis un mois.
Parmi ces publications, M. le Président signale une
nolice écrite récemment par M. le docteur Mirault,
médecin à Angers, sur le Traitement de l’anévrisme ex-
terne par la compression directe et, particulièrement, par
la compression exercée avec les doigts. M. le docteur
Farge demande la parole et fait brièvement ressortir
l'intérêt puissant qui s'attache à ce moyen nouveau et
éprouvé par des expériences multiples, de rendre plus
— 181 —
courte et moins douloureuse en même temps, une
cure trop souvent accompagnée de vives souffrances et
d’un redoutable danger. Un des membres fait connaître,
pour donner un dernier complément aux observations
de M. Farge, que, tout dernièrement, un Angevin qui
commence à Paris son initiation à la science médicale,
M. Godard-Faultrier fils, a pris sa part d’une garde
de quarante heures environ, grâce à laquelle un ané-
vrisme, comprimé sans relâche par les doigts des élèves,
a été entièrement guéri.
M. le Président donne lecture d’une lettre écrite le
30 septembre 1853 à la Société et retrouvée dans une
brochure allemande examinée récemment; elle est de
M. Gistl : ce savant dit s’être attaché particulièrement
dans un premier travail, à rechercher si la nature fé-
line est, ou non, celle du singe appelé Nychtipithecus
trivirgatus. Cette communication n'ayant été suivie
d'aucune autre et remontant à une époque éloignée
déjà, l'assemblée, sur la proposition de M. le Prési-
dent, pense qu’il n’y a pas lieu de donner suite à cette
missive.
M. le Président fait connaître qu’une découverte faite
en de semblables circonstances, au moment du ran-
gement des publications envoyées à la Société, a mis en
sa possession une lettre écrite au cours de 1832, par
la célèbre tragédienne , Mlle Duchesnois. On ne peut
douter de l'authenticité de cette lettre, car elle a été
montrée à des acteurs ou autres personnes connais-
sant parfaitement l'écriture de la signataire. Le sujet
de la missive est, du reste, sans importance aucune.
Sur la demande de M. Lemarchand, bibliothécaire-
10
adjoint de la ville d'Angers , l’assemblé décide que la
lettre de Mile Duchesnoïis sera déposée parmi les ma-
nuscrits de cette bibliothèque.
M. le Président rappelle qu’à la dernière séance,
une Commission fut chargée d’adresser à M. le Maire
d'Angers et au Conseil municipal, une demande ten-
dant à obtenir que le nom de David füt donné à l’une
des rues qui, assure-t-on, doivent bientôt s’ouvrir dans
notre ville. Il demande si, pour garder un souvenir
plus complet et plus précis de cette démarche, l’assem-
blée ne devrait pas décider que le texte de la lettre
écrite en cette occasion soit transcrit sur le registre de
ses procès-verbaux La réunion adopte cette pensée et
M. le Président dit que cette transcription sera opérée.
La lettre est ainsi conçue :
« À M. le Maire et à MM. les Membres du Conseil
municipal d'Angers.
» Messieurs,
» En 1848, le nom de Dawd fut affecté à une des rues
d'Angers qui en avait reçu antérieurement un autre.
Depuis, on lui a rendu sa dénomination primitive et
on a bien fait. Une fois consacrés par l’usage, surtout
quand il s’y attache des souvenirs qui appartiennent à
l’histoire, et qui ne sont pas de ceux qu’on voudrait
pouvoir anéantir , les noms des rues doivent être in-
variables.
» Cependant il n’est personne à Angers qui ne désire
que la mémoire de notre immortel sculpteur ait place
— 183 —
dans la nomenclature de nos rues, personne aussi qui
ne demande que ce désir reçoive le plus tôt possible
son accomplissement. Le moment paraît venu de faire
droit à un vœu si légitime. On ouvre des rues nouvelles
dans plusieurs de nos quartiers. En vous priant, Mes-
sieurs, de donner à l’une d’elles le nom de rue Dauid,
la Société d'agriculture, sciences et arts n’a pas la
prétention de suggérer une idée qui, assurément, existe
dans vos esprits. Elle se félicite de ce que la nature
de ses études semble lui permettre de se faire auprès
de vous l'interprète d’un sentiment général d’admira-
tion et de reconnaissance pour un homme qui fut si
grand comme arliste et si généreux comme Angevin..
» Nous vous prions, Messieurs, d’agréer l'expression
de notre profond respect,
» Les membres du Conseil d'administration de la
Société impériale d’agriculture , sciences et arts :
» J. Sorin, président; V. Pavie, vice-président;
E. Lachèse, secrétaire-général; Affichard, secrétaire-
ordinaire , Belleuvre, trésorier; l'abbé Chevallier,
archiviste. »
M. le Président fait connaître que, le 30 mars dernier,
M. le vicomte de Tocqueville, au nom de la Société
d'agriculture de l’arrondissement de Compiègne, lui a
envoyé une pétition insérée dans l’Agronome praticien,
journal de cette Société, tendant à ce que l’enseigne-
ment agricolesoit désormais introduit dans le programme
des établissements d'instruction publique. Par ce moyen,
dit la pétition, la tendance si regrettable qu'ont, de-
SOC. D’AG. 13
— 184 —
puis le règne de Louis XIV surtout, les propriétaires
et les travailleurs, à s'éloigner des campagnes, pourra
être combattue, ce dont la production agricole et la
moralité générale devront également s’applaudir. M. le
Président fait remarquer qu’il y a difficulté sérieuse à
ce que la liste des études, déjà si compliquée dans
nos principaux établissements d’instruction, vienne en-
core s’augmenter de cette étude nouvelle sur laquelle,
du reste, on reçoit, dans toutes les écoles normales
des indications précises et déjà assez avancées. En cet
état, M. le Président demande si quelque proposition
est faite à l’égard de la pétition dont il s’agit, ou s’il
n’y a pas lieu de passer à l’ordre du jour. L'ordre du
jour est prononcé.
M. le docteur Farge donne lecture d’un An sur
les Observations géologiques de M. Courtiller jeune. Il
est également donné connaissance des conclusions des
Commissions nommées pour examiner le Mémoire de
M. Théophile Crépon, sur la noblesse avant 1789, et les
Observations de M. E. Lachèse relatives au plain-chant
et à la méthode de plain-chant publiée par M. l’abbé
Tardif.
Sur l’avis conforme des Commissions, ces trois tra-
vaux sont renvoyés au comité de rédaction.
M. Dainville fils, architecte, termine la lecture d’une
Etude sur les constructions des voûtes en briques. L’exa-
men de son travail est renvoyée à une Commission
composée de MM. F. Lachèse, architecte, Blavier et
Godard-Faultrier.
M. le docteur Farge donne lecture d’une notice sur
la chaux de falhun. Cette notice, d’un grand intérêt,
-
— 185 —
est immédiatement renvoyée au comité de rédaction.
M. Hossard donne lecture d’une pièce de vers sur
l’'amilié fraternelle. Cette œuvre est renvoyée à l’exa-
men d’une Commission composée de MM. Textoris,
L. Cosnier et Béclard.
MM. Brossard de Corbigny, ingénieur des mines, et
Montaubin, avocat à Angers , sont présentés comme
candidats.
L'examen de ces deux candidatures est confié à deux
Commissions composées, pour la première, de MM. Bla-
vier, Bonneau-Avenant et Ad. Lachèse; pour la seconde,
de MM. Courtiller, conseiller, E. Lachèse, conseiller et
Affichard.
L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée.
E. LACHÈSE.
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MÉMOIRES
DE LA
OCIETÉ INPÉRIALE D'AGRICULTURE |
SCIENCES ET ARTS
D'ANGERS
(ANCIENNE ACADÉMIE D'ANGERS)
NOUVELLE PÉRIODE
TOME TROISIÈME — TROISIÈME CAHIER.
ANGERS
IMPRIMERIE DE COSNIER FT LACHÈSE
Chaussée-Saint-Pierre, 13 |
1860
& © ND
SOMMAIRE
. Etude sur une ode d’Horace et sur la traduction de M. Patin, par
M. J. Soin.
. L'avocat au criminel, fragment, par M. AFFICHARD.
. Etude littéraire, par M. BOUGLER.
. Description et figures de trois nouvelles espèces d’ammonites du
terrain crétacé des environs de Saumur (étage turonien), et des
ammonites Carolinus et Fleuriausianus à l'état adulte, par
M. COURTILLER jeune.
. Les Ponts-de-Cé, par M. Paul BELLEUVRE.
. Procès-verbaux des séances :
Séance du 18 juin 4860, sous la présidence de M. Villemam.
Séance du 25 juillet.
Séance du 22 août.
ÉTUDE
SUR UNE ODE D'HORACE
ET SUR LA TRADUCTION DE M. PATIN,
Par M. J. SORIN,
Inspecteur honoraire d’Académie, président de la Société.
Séance du 12 juin 1860, présidée par M. Villemain.
Messieurs,
Vous allez me trouver bien téméraire. En présence
de l’orateur écrivain qui a porté la critique littéraire,
jusque-là renfermée dans une sphère si modeste, à
une hauteur où il n’est donné à personne de le suivre,
je vais essayer de faire de la critique littéraire. En pré-
sence de l’auteur d’un ouvrage auquel nous devons la
certitude de voir bientôt, pour la première fois, se
produire dignernent dans notre langue le grand lyrique
des Grecs, je vais parler du grand lyrique latin. Devant
l'illustre secrétaire perpétuel de l’Académie française ,
je vais étudier une page sortie de la plume d’un de ses
plus savants collègues, et sur quelques points j'oserai
m’avouer, un peu en dissidence avec l’éminent auteur
de la page étudiée. Triple audace, j'en conviens ! mais
qui, j'ose le penser aussi, porte en elle-même son
SOC. D’AG. 14
Ms
excuse. Quand les princes de la littérature daignent
un moment honorer de leur présence nos humbles aca-
démies de province, comment témoigner mieux notre
reconnaissance qu’en leur montrant qu'à défaut d'autre
titre à leur bienveillance, ils trouveront du moins parmi
nous ce goût des études sérieuses auquel ils se plaisent
à accorder l'influence vivifiante de leur contact? De
quoi parlerons-nous à nos maîtres, si ce n’est de ce
qu’ils nous ont enseigné, dussions-nous ne faire que
balbutier quelques mots de ce qu’ils ont voulu nous
apprendre, comme l’enfant, imparfait écho des accents
qui charment son oreille et qu’il s’efforce en vain de
répéter? Si même parfois, en cela encore trop sem-
blables à l’enfant, nous paraissons vouloir engager,
faibles pygmées , une lutte, évidemment bien inégale,
avec ceux dont nous admirons et nous envions la force,
loin de s’en offenser, ils souriront à cette naïve confiance.
Ils se prêteront avec une condescendance paternelle à
une gymnastique dans laquelle pour eux il n’y aura
rien à perdre, pour nous il n’y aura qu'à gagner.
C'est, Messieurs, un service de ce genre que le nou-
veau traducteur d’'Horace va me rendre devant vous.
M. Patin, je suis fier de le dire, a été un des maîtres
de ma jeunesse, un de ceux à l’enseignement desquels
je conserve le plus respectueux, le plus reconnaissant
souvenir. Si jhabitais Paris, je serais heureux d'aller
encore, écolier sexagénaire, nter éirones veleranus,
prendre place au milieu d’une de ces nouvelles généra-
tions qui, depuis tant d'années, se succèdent et se pres-
sent autour de sa chaire. Ici même aujourd'hui, je
viens lui demander une leçon; car étudier sa traduction
— 189 —
d'Horace , c’est pénétrer avec lui jusqu’au cœur de cette
délicieuse poésie dont il a fait lui-même une si longue,
une si profonde étude, et dont il sait avec tant de goût
dévoiler les beautés.
Cest en effet sur Horace et sur les tragiques grecs
que M. Patin a particulièrement concentré les travaux
d’une vie toute consacrée au culte de l’antiquité. Cette
double prédilection avait déjà produit sur la tragédie
grecque un ouvrage qui, dès son apparition, a pris
rang parmi les plus précieux monuments de l’érudition
et du goût. Elle vient maintenant d’enrichir le monde
littéraire d’une traduction qui résume en quelque sorte
et complète sur Horace l’enseignement favori de l’ha-
bile et ingénieux professeur.
Celte traduction a été, par tous les organes de la
critique sérieuse, saluée d’éloges dont on trouve la
substance dans quelques lignes de l’un d’eux. « Horace,
» dit-il, ne revit-il pas là tout entier ?..... N'est-ce pas
» le latin qu’on y croit entendre; et, si l’on ignore le
» latin, n'est-ce pas la meilleure langue française,
» celle du grand siècle, qu’on entend? (1) » Noble
éloge et qui, bien mérité, honore à la fois le critique
qui le donne et l’écrivain qui le reçoit! Car, chose
triste à dire, Messieurs, nous en sommes venus au
point que la langue du grand siècle, indignement pro-
fanée par la masse de ceux qui, de nos jours, se pré-
tendent écrivains, commence à être à peine comprise
de cette autre foule d’aristarques sans mission, Quin-
(1) M. Talbot, professeur au collége Rollin. — Journal général de
l'instruction publique, n° du 21 mars 1860.
l
— 190 —
tiliens du rez-de-chaussée des journaux (pardonnez-
moi ce terme de leur jargon), qui, de leur autorité
privée, se constituent juges suprêmes en matière de
goût. Par bonheur, la langue de Corneille et de Racine,
de Pascal, de Fénelon et de Bossuet, de La Fontaine,
de Molière, de La Bruyère et de Boileau, ne pourra
être complétement ni désapprise, ni méconnue, tant
qu’elle restera sous la garde de cette Académie fran-
çaise dont quelques membres surtout en conservent si
bien le dépôt et la vivante tradition. Félicitons M. Patin
d’être un de ces esprits d’élite, dignes héritiers de la
langue qu’a parlée le siècle de Louis XIV, et non
moins dignes interprètes de la langue qu'a parlée le
siècle d’Auguste. Je me donnerais une tâche bien facile
si je voulais me borner à établir combien 1l mérite ces
deux titres, qui, à vrai dire, ne sont guère séparables
l’un de l’autre; mais je ne ferais que répéter ici ce que
vous avez pu voir, Messieurs, dans les recueils pério-
diques où l’on s’est occupé de son livre. Il m’a semblé
qu’il y aurait, avec plus d'instruction pour moi, peut-
être aussi plus d'intérêt pour vous, à chercher en
outre, dans l’analyse comparative d’une ode d’'Horace
et de la traduction, une nouvelle preuve de l’excessive
difficulté que présente le problème, accessible seule-
ment à quelques esprits supérieurs, de faire passer
d’une langue dans une autre les beautés des grands
écrivains. J’ai pensé d’ailleurs que, si vous consentiez
à me laisser ainsi rentrer avec vous dans mes habitudes
de collége, ma parole recevrait du sujet et de l’audi-
toire une force qui lui permettrait de franchir cette
enceinte. Je me suis dit que, grâce à l’avantage d’avoir
— 191 —
été entendue de vous, elle pourrait, recueillie dans les
publications de notre Société, stimuler encore à l’étude
des vrais modèles du beau la jeunesse, que J'ai tant
de fois exhortée à ce travail, mais jamais avec une
pareille autorité. Vous voyez, Messieurs, qu'en consi-
dérant ainsi les choses, j'ai pu sans trop de présomp-
tion me promettre de votre part une indulgence dont
je sentais vivement le besoin. Pour me l’assurer encore
mieux, j'ai eu soin de demander au poête latin une de
ses odes les plus justement vantées, celle où, en
quelques strophes, se déroule avec sa majestueuse sim-
plicité ce drame d’une si pure grandeur antique, le
Dévouement de Régulus. (Hor. Od. IT. 5.)
Vous avez tous, Messieurs, gravés dans la mémoire
les beaux vers par lesquels s’ouvre cette ode :
Cælo tonantem credidimus Jovem
Regnare; præsens divus habebitur
Augustus, adjectis Britannis
Imperio, gravibusque Persis.
Le premier vers, par la pensée et par l’image, rap-
pelle un peu cet autre magnifique début d’une ode de
Pindare :
'EaaTip Üméprare CpoyTäs
‘Axaavromndos
Ze (1),
début que je me garde bien de traduire ici. Quant au
mouvement général de la phrase, il fait penser aussi à
une règle du genre lyrique, si lyriquement formulée
par Lebrun :
(1) Olymp. 1v.
— 192 —
Au sommet glacé du Rhodope,
Qu'il soumit tant de fois à ses accords touchants
Par de timides sons le fils de Calliope
Ne préludait point à ses chants.
?
Plein d’une audace pindarique ,
Il faut que, des hauteurs du sublime Hélicon,
Le premier trait que lance un poëte lyrique
Soit une flèche d’Apollon.
Voici la traduction de M. Patin : « La foudre nous
» atteste que Jupiter règne aux cieux : comment dou-
» ter ici-bas de la divinité présente d’Auguste, quand il
. » ajoute à l’empire les Bretons et les redoutables Perses?»
C’est là, Messieurs, incontestablement, une phrase riche
de nombre, d'élégance et de noblesse. Néanmoins,
sur ces premières lignes de son travail, j’aurais à sou-
mettre quelques doutes à l’habile traducteur.
Et d’abord, retrouve-t-on bien toute l'intention et
tout l'effet du mot fonantem dans la foudre nous atteste
que Jupiter, elc... ? Est-ce donc seulement. parce que
la foudre retentit que nous reconnaissons la céleste
royauté de Jupiter? Ne serait-il pas, sinon nécessaire,
au moins utile, d'ajouter à l’idée de la foudre qui éclate
l'image du bras puissant qui l’agite ? Cette union de
l’image et de l’idée, confondues et cependant toutes
deux saisissables dans le mot fonantem, ne manque-
t-elle pas dans la phrase française ? N’a-t-on point en
outre à y désirer l'opposition des mots cœlo et præsens,
placés à dessein, si je ne me trompe, d’une manière
symétrique au commencement de deux membres de
— 193 —
phrase, et qui rappellent le vers, si connu, attribué à
Virgile :
Divisum imperium cum Jove Cæsar habet?
Si cette observation est fondée, les deux empires,
celui des cieux et celui de la terre, ne devraient-ils
pas aussi tout d’abord, dans la version française, appa-
raître opposés l’un à l’autre? Cela pourrait conduire à
traduire à peu près ainsi, en conservant le plus possible
les expressions de M. Patin et surtout son élégante
imitation du præsens divus : « Quand aux cieux il fait
» gronder la foudre, nous reconnaissons que Jupiter
»-en est le roi; ici-bas la divinité présente d’Auguste
» nous est révélée, quand il ajoute à l'empire les Bre-
» tons et les redoutables Perses. »
Ce dernier mot provoque la patriotique indignation.
du poëte, au souvenir de la honte qu’a subie le nom
romain et qu'Auguste vient d'effacer enfin en se faisant
rendre par les Parthes les drapeaux enlevés à Crassus.
Milesne Crassi conjuge barbara
Turpis maritus vixit?
« Quoi! dit le traducteur, quoi ! le soldat de Crassus
» avait pu vivre dans des liens honteux avec une
» épouse barbare !.... » Liens honteux pour turpis ma-
ritus, est une de ces expressions heureuses qui abon-
dent dans la traduction de M. Patin et qui ont fait dire
avec justesse qu’elle se recommande par une fidélité
originale et par un caractère d'imitation équivalente à
une création (1). Il ne pouvait manquer de saisir aussi
(1) M. Talbot, article déjà cité.
ao
et il a conservé avec le même bonheur la portée du
mot vixit. Peut-être cependant s’étonnera-t-on qu’au
lieu de dire : « Le soldat de Crassus avait pu vivre, »
il wait pas dit, sans changer le temps : « Le soldat de
» Crassus a pu vivre... » Je comprends bien que ce
changement a son explication dans la date de l’événe-
ment qu'il rappelle; mais je ne sais s’il ne fait pas un
peu tourner la traduction au commentaire chronolo-
gique. Horace ne précise pas en historien l’antériorité
relative d'un fait humiliant, suivi d’une glorieuse répa-
ration. Sa pensée s’absorbe ici tout entière, d’une ma-
nière absolue, sur ce fait, inconcevable à son orgueil
de citoyen, que des Romains onf pu vivre (vixit) unis à
des femmes barbares. Telle est, en outre, la force
donnée à ce mot vixit par sa place à la fin de la phrase
latine, qu’il est fâcheux que le génie de notre langue
ne permette pas de la lui conserver dans la traduction
pour peindre l’infamie d’une mésalliance dont la flé-
trissure s’étend et pèse sur toute la vie, {urpis maritus
vixit. J'essaierais du moins de rejeter aussi loin que
possible l’imitation de vixit, en terminant par le mot
liens, qui emporte aussi l’idée d’une honte prolongée
jusqu’à la mort. Je proposerais : « Quoi ! le soldat de
» Crassus, uni à une épouse barbare, a pu vivre dans
» de honteux liens! »
Horace ajoute :
Et hostium
(Proh curia, inversique mores!)
Consenuit socerorum in armis,
Sub rege Medo, Marsus et Apulus,
Anciliorum, et nominis, et togæ
— 195 —
Oblitus, æternæque Vestæ,
Incolumi Jove et urbe Roma!
« Quoi ! devenu le gendre de son ennemi, (6 sénat,
ô mœurs antiques!) le Marse et l’Apulien avaient pu
vieillir dans les armées d’un roi Mède, oubliant et
les anciles, et la patrie, et la toge, et les feux éter-
nels de Vesta, quand le Capitole, quand Rome en-
core élaient debout ! ».
Remarquons d’abord qu’en disant : « Dans les ar-
mées d’un roi Méde », M. Patin, au lieu de la leçon
vulgaire ên arvis, adopte in armis, donné par Jean
Bond et autres habiles commentateurs. Ajoutons que,
pour la eorrection du texte, il fait lui-même autorité,
suivant cette observation du critique déjà cité ci-
dessus (1) : « Nous croyons inutile de nous attacher
»
»
aux variantes des leçons que l’étourderie des copistes,
la subtilité ou la hardiesse de certains commentateurs
ont introduites dans le texte. L’érudition si conscien-
cieuse et si étendue du nouveau traducteur, est un
sûr garant que tout ce qui tient à la partie philolo-
gique de son travail a élé longuement, patiemment,
minutieusement étudié, pesé, discuté. D’où il suit
qu'on ne s'étonne point de lui voir donner, sans
_autre explication, le texte que sa science et sa raison
lui ont démontré le plus net et le plus logique, et
traduire en conséquence. »
Cela posé, ici encore la période du traducteur se dé-
veloppe avec une harmonie peu commune dans la
(1) M. Talbot ; article indiqué plus haut.
— 196 —
prose; mais encore ici je croirais voir quelques ré-
serves à faire quant à l’exactitude de limitation. Je de-
manderais si, par l’exclamation, d’ailleurs énergique et
rapide, 6 mœurs antiques, la pensée de inversique mores
est assez fortement accusée, quand on supprime la re-
production littérale de énversi. Je ne m’arrêterais pas
à soulever une mauvaise chicane grammaticale sur le
participe oubliant, qui se rapporte à le Marse et l'Apu-
lien et qui se trouve un peu irréguliérement accolé à
roi Mède; mais je demauderais si la peinture d’une
vieillesse déshonorée par l'union avec une race ennemie
et par l’asservissement à un roi barbare, ne devrait pas,
pour mieux stigmatiser encore cette double infamie,
précéder et faire attendre le nom des enfants de l’Ita-
lie, le Marse et l'Apulien. Je demanderais si la conser-
vation exacte de ce mot nom, nominis, n’aurait pas
sur le mot patrie, qu’on y a substitué ingénieusement,
il est vrai, l’avantage de réveiller l’idée d’une gran-
deur presque surhumaine, attachée par les Romains à
leur nom. Je demanderais encore si cela n’éviterait pas
une sorte d’équivoque produite par l'expression oubliant
la patrie, qui chez nous, d’après l’usage habituel, rap-
pelle moins la puissance politique que les charmes privés
du pays natal. Quoique reconnaissant une vive et pit-
toresque concision dans ce membre de phrase, « Quand
le Capitole, quand Rome étaient encore debout », je
demanderais en outre si le nom même du dieu régnant
au Capitole en devrait être exclu. Enfin, voyant dans
cette espèce de pléonasme, jeté à la fin de la phrase,
urbe Roma, deux mots dont l’un ou l’autre eût suffi,
d’après l’usage des Latins, pour désigner la ville par
— 197 —
excellence, et soupçonnant une intention de auteur, Je
demanderais si cette intention n’exigeait pas comme
conclusion le mot capital et sacré : Rome. En résumé,
si les doutes que Jj'émets n'étaient pas repoussés
comme des scrupules minutieux, j'arriverais à cette
variante de la traduction : « Quoi! nos ennemis, (Ô
» sénat, Ô renversement des mœurs antiques !) ont pu
» voir, devenu leur gendre, vieillir dans les armées
» d’un roi Mède, le Marse et l’Apulien, oubliant les
» anciles, son nom, la toge, les feux éternels de Vesta,
» et Jupiter régnait encore au Capitole, et debout en-
» core était Rome!»
Hoc caverat mens provida Reguli,
Dissentientis conditionibus
Fœdis, et exemplo trahenti
Perniciem veniens in ævum,
Si non periret immiserabilis
Captiva pubes.
« Voilà ce que craignait la prévoyance de Régulus,
quand il s’opposait à des conditions honteuses, à un
exemple funeste pour l’avenir, quand il voulait
» qu’on laissât périr sans pitié dans les fers notre là-
» che jeunesse. »
À l'exception peut-être d’un seul mot dans le pre-
mier vers, cette traduction est un modèle parfait d’exac-
titude unie à l'élégance. Le dernier trait surtout
« Qu'on laissât périr sans pitié dans les fers notre là-
» che jeunesse, » est un remarquable exemple de la
possibilité de calquer scrupuleusement sur une phrase
latine une phrase française, sans faire perdre à celle-
YS
— 198 —
ci ni sa liberté d’allure ni son cachet d’originalité (1).
J'ai annoncé une légère restriction; la voici : La pré-
voyance et la crainte de Régulus se trouvent bien dans
le hoc caverat mens provida ; mais n’y a-t-il pas là plus
encore? Le caverat, emprunté à la formule officielle et
pour ainsi dire sacramentelle, caveant consules, ne
fait-1l pas pressentir que la crainte patriotique qui
agite l’âme du héros va se traduire en acte, et en acte
d’un caractère analogue à celui des mesures que pre-
naient les consuls quand ils recevaient la mission de
sauver la patrie déclarée en danger, caveant? Cette
nuance ne pourrait-elle pas être conservée, si l’on di-
sait : « Voilà le mal qu'écartait la crainte prévoyante
de Régulus, quand il repoussait etc..…...? »
+ . . . Signa ego Punicis
Affixa delubris,-et arma
Militibus sme cæde dixit,
Derepta vidi.
Ici certains traducteurs croient devoir appliquer la
règle, généralement excellente, de conserver autant
que possible l’ordre des mots du texte, et parce que
signa commence la strophe, ils disent : « Les ensei-
» gnes, etc..., les armes, etc..…., je les ai vues... »
M. Patin me semble avoir bien plus judicieusement
pénétré le sens de l’auteur, en trouvant l’idée princi-
pale dans le verbe vidi, qui, bien que placé seulement
à la fin de la première partie de la période, est an-
(1) Le mot Jéche ne se trouve pourtant pas dans le texte; mais
cette addition, d’ailleurs parfaitement conforme au sens, était néces-
saire pour l’harmonie de la phrase française.
— 199 —
noncé dès le début par son sujet ego, et qui d’ailleurs
se trouve répété avec ce même sujet au commence-
ment de la seconde partie, vidi ego. Cest, en effet,
parce que Régulus a vu de ses yeux, comme le héros
de Virgile fquæque ipse miserrima vidi), le spectacle
qu’il déplore, c’est parce qu’il en a reçu l’impression
directe et personnelle, ego vidi, qu’il en peint si éner-
giquement l’indignité et qu’il s’écrie, d’après le nou-
veau traducteur : « J’ai vu, suspendus aux temples de
» Carthage, nos drapeaux, et ces armes que nos sol-
» dats ont rendues sans combattre; j'ai vu, etc. . »
Faisons une simple observation sur « signa... affixa
» delubris. » Je suis loin de prétendre que ces mots
ne soient pas convenablement traduits par « drapeaux
» suspendus aux temples. » Suspendus fait image;
cette expression est même consacrée chez nous par
l'orgueil national. C’est celle que nous employons tous
les jours pour désigner la glorieuse auréole qui brille
à la voûte de l’église des Invalides. Mais, dans la bou-
che de Régulus, suspendus ne serait-il pas remplacé
avec avantage par le terme plus humiliant attachés?
Car, sur le héros captif, les enseignes de Rome, fixées
(affixa) aux murs des temples carthaginois, produi-
saient la même brûlante impression de honte et de co-
lère que, plus tard, sur les amis de la liberté romaine,
la tête et les mains de Cicéron, par ordre d’Antoine,
clouées à la tribune aux harangues, rostris affixa (1).
(1) Les écrivains de l'antiquité ont souvent fait éclater leur indi-
gnation à ce sujet.
On lit dans Plutarque : « Lui fut la teste couppée par le
» commandement d’Antonius, avec les deux mains, desquelles il
— 200 —
.... . « Vidi ego civium
Retorta tergo brachia libero,
Portasque non clausas, et arva
Marte coli populata nostro.
« J'ai vu, les mains liées derrière le dos, des ci-
» toyens, des hommes libres; les portes des villes ou-
» vertes comme en pleine paix, les champs paisible-
» avait eserit les oraisons philippiques contre lui... Quand on ap-
» porta ces pauvres membres tronçonnez à Rome, Antonius... com-
» manda que l’on allast porter la teste et les mains sur la tribune
» aux harangues... Ce fut un spectacle horrible et effroyable aux
» Romains, qui n’estimèrent pas veoir la face de Cicéron, mais une
» image de l’ame et de la nature d’Antonius. »
(Plutarque. — Vie de Cicéron, traduction d’Amyot.)
Juvénal a conservé le même souvenir dans ces quatre vers :
Eloquio sed uterque perit orator; utrumque
Largus et exundans leto dedit ingenii fons.
Ingenio manus est et cervix cæsa; nec unquam
Sanguine causidici maduerunt rostra pusilli.
(Sat. x, v. 119.)
Et avant lui Cornelius Severus, poète presque contemporain de
Cicéron, avait dit : 5
Oraque magnanimüm spirantia pæne virorum
In rostris jacuere suis; sed enim abstulit omnes,
Tanquam sola foret, rapti Ciceronis imago.
Informes vultus, sparsamque cruore nefando
Canitiem, sacrasque manus, operumque ministras
Tantorum, pedibus civis projecta superbis
Proculcavit ovans, nec lubrica fata Deosque
Respexit. Nullo luet hoc Antonius ævo.
— 901 —
» ment cultivés, ces champs ravagés naguère par nos
» armes. )» 1
Contrairement encore à ce que font d’autres traduc-
teurs, qui croient devoir dire des ciloyens, des hommes
libres, avant de montrer les mains liées derrière le dos,
M. Patin a reconnu, avec son goût habituel, qu’il faut
que la phrase, comme dans le latin, tombe, en y concen-
trant toute sa force, sur le mot libres (libero), qui rend
insoutenable l’idée de la dégradation infligée à ces
fiers citoyens, persuadés qu’ils étaient d’une nature
bien supérieure à celle des esclaves. Pourquoi semble-
Je dois ce dernier texte à l’inépuisable mémoire de M. Villemain,
qui, au sortir de la séance du 12 juin, voulut bien me le faire con-
naître et me rappeler en outre combien avait été grande l’impression
laissée dans les esprits par la barbarie d'Antoine, puisque Velleius
Paterculus, bien qu'adulateur de Tibère, ne craignaït pas de reudre
à l’éloquent défenseur de la liberté romaine ce magnifique hom-
mage :
Nihil tamen egisti, M. Antoni..…..., mercedem cælestissimi oris et
clarissimi capitis abscissi numerando, auctoramentoque funebri ad
conservatoris quondam reipublicæ tantique consulis irritando necem.
chance Dumque hoc... rerum naturæ corpus, quod ille pæne solus
Romanorum animo vidit, ingenio complexus est, eloquentia illumina-
vit, manebit incolume, comitem ævi sui laudem Ciceronis trahet, om-
nisque posteritas illius in te scripta mirabitur, tuum in eum factum
exsecrabitur ; citiusque in mundo genus hominum, quam ea, cadet.
(Vell. Paterc. II. 66.)
Cette atroce vengeance, si énergiquement flétrie par l'historien
latin, le triumvir ne voulut pas en jouir seul. Il y associa Fulvie, sa
femme, qui avait été celle de Clodius. Digne épouse de deux enne-
mis mortels de Cicéron, elle se fit un horrible jeu de percer la lan-
gue du grand orateur avec une de ces longues épingles d’or dont les
Romaines se servaient pour soutenir leurs cheveux.
— 902 —
t-il ensuite se défier de l’intelligence de ceux qui li-
ront ce passage et se croire obligé de la secourir en
commentateur plus qu’en traducteur? Pourquoi, le
texte disant simplement, mais en termes trés-intelligi-
bles, « portas non clausas, » mettre les « portes des
.» villes ouvertes comme en pleine paix? » Cette addi-
tion m'embarrasse d’autant plus que je trouve ensuite
paisiblement ajouté à cultivés, et que j'ai peine aussi à
m'expliquer pourquoi on allonge encore la phrase en
y faisant entrer deux fois le mot champs.
Pour ne pas abuser trop, messieurs, d’une indul-
gence déjà mise à une longue épreuve, j'abrégerai ce
que j'aurais à dire sur le reste de l’ode, m’arrêtant
seulement à quelques-uns des traits les plus dignes
d'attention. Ainsi, par exemple, je signalerai l’expres-
sive concision avec laquelle Régulus repousse le rachat
des prisonniers, comme devant ajouter au préjudice
moral porté à la république dans son honneur un pré-
judice matériel dans ses intérêts, flagitio additis dam-
num. Évitant l4 recherche ampoulée que ses prédéces-
seurs n'ont pas loujours su écarter de celte phrase,
M. Patin l’a rendue avec la simplicité d’un judicieux mot
à mot : « C’est ajouter le dommage à l’infamie. » Et
pourtant je ne sais si je nes me hasarderais pas à lui
demander pourquoi il a cette fois interverti l’ordre des
idées de loriginal. Il a fini par énfamie, qui est bien,
il est vrai, le terme le plus fort; mais Horace, au con-
traire, a placé l’infamie avant le dommage, par un
double motif peut-être. D'abord le déshonneur était le
. résultat d’un événement consommé, précédant le dom-
mage, qui devait être la conséquence d’une décision
— 903 —
encore à prendre. D’un autre eôté ce raisonnement,
qui part du déshonneur, motif le plus puissant sur
les belles âmes, et qui, par une sorte de gradation
matérialiste, s'élève ou plutôt descend au dommage,
n’était-il point un argument à l’adresse des politiques
_ caleulateurs, plus accessibles à la logique d’un chiffre
qu’à l’éloquence d’un sentiment et à l’autorité d’un
principe ? Dans ce cas, il y aurait là quelque chose
d’analogue au mot fameux : « C’est plus qu’un crime,
» c’est une faute. »
Quoi qu’il en soit, la traduction, dans les vers qui
suivent, me semble atteindre la perfection. Je ne pense
pas qu'il soit possible de trouver mieux que : « La
» vertu véritable, quand on l’a perdue, ne rentre
» point dans un cœur avili : »
Nec vera virtus, quum semel excidit,
Curat reponi deterioribus.
Je ne donnerais pas, je l’avoue, la même adhésion à
l’idée de remplacer le mot biche par celui de cerf dans
Si pugnat extricata densis
Cerva plagis ;
car la biche est, ce me semble, plus encore que le
cerf, l'emblême de l'extrême timidité. Puis, malgré
l'élégance de « qui a senti sur ses bras désarmés le
» poids des fers » (ners sensil), J'inclinerais à croire
que, pour ne pas altérer la force de iners, complément
du sine cœde qui se trouve plus haut, il conviendrait de
dire : « Celui qui, sans résistance, a senti sur ses bras
» le poids des fers. »
Je n’ose, messieurs, entrer dans le détail des quatre
dernières strophes, qui, à elles seules, fourniraient le
SOC. D'AG. 45
— 904 —
sujet d’un long commentaire sur celte peinture du hé-
ros, d’abord repoussant les marques de la tendresse de
_sa famille, puis, avec autant de calme que s’il allait
chercher aux champs un délassement momentané, se
frayant, à travers la foule qui veut le retenir, un pas-
sage pour retourner dans l'exil, où l'attend une af-
freuse mort :
Atqui sciebat quæ sibi barbarus
Tortor pararet. . . :
J'emprunte seulement à M. Patin une citation der-
nière, que Jj'accompagnerai de deux courtes observa-
tions. :
« On dit qu’il repoussa les baisers de sa chaste
»"épouse, les caresses de ses petits enfants, parce
» qu'il n’était plus citoyen; qu'il tint attachés à la
» terre ses mâles, ses farouches regards, jusqu’à ce
» que ce conseil inoui eût fortifié l’esprit incertain des
» sénateurs, et qu’au milieu de ses amis en larmes, il
» reprit le chemin de son illustre exil. »
Y aurait-il trop de subtilité à dire que l’exil, qui
depuis a fait l'illustration de Régulus, n’était pas en-
core illustre; que, par conséquent, ce dernier mot ne :
répond pas exactement à egregius, expression qui n’est
pas sans rapport avec celle de victorieux, dont se sert
Lebrun quand, à propos de la destruction du vaisseau
le Vengeur, il dit :
Et vous, héros de Salamine,
Dont Téthys vante encor les exploits glorieux,
Non, vous n’égalez point cette auguste ruine,
Ce naufrage victorieux !
Assurément, je n'irais pas jusqu’à dire que le dé-
— 905 —
part de Régulus fut un exil victorieux; mais j’adopte-
rais volontiers exil glorieux, parce que cette épithète
peut s’appliquer à une gloire devant plus tard résulter
de l'acte accompli aussi bien qu’à l’acte lui-même au
moment de l’exécution.
Dans « il tint attachés à la terre ses mâles, ses fa-
» rouches regards, » je regretterais que les deux qua-
lifications torvus et virilem, appliquées par le latin,
l’une au visage, l’autre au regard, fussent dans le
français réunies sur ce dernier mot. Si j'avais l'honneur
de m’entretenir à ce sujet avec M. Patin, je lui dirais :
Mon savant et vénéré maître, vous êtes, je le sais,
aussi délicat appréciateur des chefs-d’œuvre du pin-
ceau que profond humaniste. Eh bien! quand, au
Louvre, vous vous arrêtez devant cette toile sur la-
quelle David, avec une si effrayante vérité, a rendu
visible ce qui se passe dans l’âme de Brutus au mo-
ment où il vient de faire immoler ses fils, la phrase
d'Horace ne vous revient-elle pas à l'esprit? N’avez-
vous pas là sous les yeux, dans l’ensemble de ce mâle
visage, le virilem vultum d’un Romain des vieux âges ?
Ne voyez-vous pas aussi cette native et habituelle ex-
pression de vigueur physique et morale se concentrer
en quelque sorte, en lui empruntant une nouvelle
énergie, dans le regard, à la fois sublime et farouche
(Lorvus), du consul qui a étouffé le père? Que dis-je,
ne voyez-vous pas? Pardonnez-moi celte inconvenante
question. Tout cela, certes, vous le voyez et vous le
développeriez beaucoup mieux que je ne l'indique.
Beaucoup mieux aussi, tout en signalant les harmo-
nies qui rapprochent le tableau du poète de celui du
— 906 —
peintre, vous en feriez ressortir les dissemblances
commandées par la différence des sujets; des deux
côtés la virile victoire remportée par un grand cœur
sur lui-même, victoire empreinte dans le regard, ici
fièrement fixé sur l’avenir, là (hum posuisse) stoïque-
ment résigné à la fortune présente. Mieux que personne
encore vous feriez comprendre, par une de ces expli-
cations, fines et solides en même temps, qui vous sont
familières, combien notre langue, privée des désinen-
ces variées qui en latin répondent à toutes les nuances
de la pensée, est impuissante à peindre l'effet de ce
coup d’œil éorvus, qui rend si terrible un visage déjà
si mâle, virilem vultum. Si votre traduction ne repro-
duit pas ici le modèle aussi complétement que le fe-
rait saisir votre commentaire, ce n’est pas vous, Ô
mon maitre, qui êtes vaincu par le rude joûteur contre
lequel vous étiez si digne de lutter; c’est la langue
française qui est obligée de s’humilier devant sa mére.
C’est précisément l'inverse de ce que dit ailleurs votre
poëte :
O matre pulchra filia pulchrior !
Je finis, messieurs, comme j'ai commencé, en re-
merciant avec la plus profonde gratitude notre illustre
président de vouloir bien venir, chaque année, encoura-
ger parmi nous cette noble passion de l’étude, que
plusieurs de nous (je suis du nombre) ont eu le
bonheur de puiser dans ses leçons orales, et que tous
nous entretenons par la lecture habituelle de ses œu-
vres. Car ses œuvres sont de celles dont il faut dire
avec Horace encore :
Nocturna versate manu, versate diurna !
L'AVOCAT AU CRIMINEL
(FRAGMENT)
PAR M. EMILE AFFICHARD, AVOCAT.
Lu à la séance présidée par M. Villemain.
«. . Dans cet assujettissement presque général
» de toutes les conditions, un ordre aussi ancien
» que la magistrature, aussi noble que la vertu,
» aussi nécessaire que la justice, se distingue par
» un caractère qui lui est propre; et, seul entre
» tous les états, il se maintient toujours dans
» l’heureuse et paisible possession de son indé-
» pendance. »
Chancelier D'AGUESSEAU.
La profession d’avocat essentiellement indépendante,
jalouse de sa dignité et de ses droits, exige de celui
qui l’aborde le tact des choses, le discernement des
hommes ; elle demande une délicatesse scrupuleuse, et
par-dessus tout une probité qui puisse inspirer ce que
le talent lui-même ne saurait donner, la confiance
et la considération. Cette carrière de choix n’est
parcourue que par un nombre d'hommes assez res-
iremmt, eu égard à tous les licenciés qui, chaque année,
viennent expirer au seuil du tableau ; et la Providence
— 9208 —
qui mel un haut prix à l'honneur de porter en justice
la parole pour ses concitoyens, ne permet à nul de.
parvenir à la barre sans un austère et opiniâtre la-
beur. rer
Ya-t-il dans le monde ce qu’on puisse appeler un
avocat complet dans la rigueur des termes ? J’en doute;
s’il existe quelque part, il est permis de faire de sa
personne un éloge d'autant plus précieux, qu'il est
plus rarement méritéi L'avocat, en effet, j'entends
parler de celui qu’entoure une clientèle sérieuse, est
toujours à l’œuvre, toujours sur la brèche; ses
facultés sont sans cesse tendues et appliquées à des
sujets variés, à des causes diverses. La journée débute
par des consultations et des conseils au service du
public ; elle continue, elle est remplie, absorbée même
par l’audience et le débat; la nuit parfois s’épuise en
des recherches persévérantes et le lendemain, enfin,
en présence du public, devant ses juges el à heure dite,
l'avocat, nonobstant l’épuisement ou la fatigue, doit
venir, Voir et vaincre. | |
Au milieu de cette vie agitée, morcelée, où le cabi-
net et l’audience semblent tout absorber, que devient
l’homme privé, l’époux, le père, le fils, le frère, l'ami,
et surtout que devient le chrétien ?
L'avocat a dans sa profession, cela n’est que trop
certain, beaucoup plus qu’il ne faut pour le distraire
des saintes joies de la famille et de l'amitié, pour l’a-
buser sur sa destinée, sur sa fin : il peut bornerses
horizons spirituels à la contemplation plus ou moins
idéale du mur mitoyen, sans scrupule, sans souci, en
y trouvant même des félicités inénarrables, cela s’est
— 909 —
vu, se voit et se verra. Mais si l'avocat a l’âme forte,
religieuse, trempée dans les eaux vives de la foi, il sait
dégager son cœur et son esprit de l’incessante im-
portunité des intérêts humains, qui sont nécessaire-
ment des intérêts à courtes vues puisqu'ils s’agitent
dans le temps, el sans manquer aux rigoureux devoirs
qu’il a contractés vis-à-vis de ses clients, en les rem-
plissant même avec plus de rectitude et plus de soin,
il donne à Dieu des heures brèves sans doute, mais si
remplies, qu'il en rejaillit toute une bénédiction sur
ses œuvres quotidiennes. Pendant les heures précieu-
ses qu’il dérobe aux affaires, son cœur se dilate, s’é-
panche, il répand autour de lui des tendresses dont la
famille et l'amitié se partagent les joies !
Sublime profession si haut placée par le chancelier
d'Aguesseau, et parfois si méconnue! e’est pour son
exaltation que je me propose d'écrire ces pages con-
vaincues ; je veux envisager ses grandeurs à un point de
vue spécial généralement incompris, souvent travesti,
voire même calomnié ; j'entends parler de la mission
du barréau au criminel.
Il semble à ce qu'il est très juste d'appeler le vul-
gaire, qu’un avocat au criminel soit un homme en
quelque façon fatalement destiné à tisser la trame in-
solante d’un mensonge ingénieux, au grand jour de la
justice, et que cette dernière soit condamnée à subir
un tel outrage à perpétuité. L'avocat apparaît dans ce
cas comme un sophiste doré qui, grâce à certains effets
plus ou moins bien combinés, parvient à soutenir le
faux sans pudeur. Ceux qui pensent de la sorte voient
en lui dés-lors un péril imminent pour la vérité, et
— 210 —
jugent au moins imprudent le sage qui ne tient pas
cette race insidieuse, à l’état chronique de suspicion !
Certains considèrent l’avocat comme un objet de
luxe (ce ne sont ni les moins polis, ni les moins
bienveillants) comme un brillant hors-d’œuvre si l’on
veut, car enfin brillant, cela dépend; comme une
distraction qui peut être longue et cesser par là-même
d’être un divertissement, mais après tout donnant à
l'ensemble du débat une certaine physionomie et un
entrain assez piquant. Peu d'hommes, à bien prendre,
aperçoivent que l’avocat exerce au criminel, un minis-
tère qui ne le cède à aucun autre en élévation et en
dignité. Il tient sa haute mission de la volonté souve-
raine et protectrice de la loi autant, encore plus peut-
être, que du choix de son client ; le magistrat se fait
un devoir rigoureux de protéger la défense, de ne ja-
mais l’entraver, car il sait qu’elle repose sur un droit
imprescriptible. Il aime et honore d’ailleurs, ces hom-
mes qui dépensent leur temps, usent leur jeunesse,
abrègent leur vie, au service des malheureux. L'avocat
au criminel fidèle à ses devoirs, peut dire à plus juste
titre que personne : « Je n’ai jamais flatté que l’infor-
tune. »
En matière correctionnelle la brièveté des relations
entre le prévenu et son défenseur, l'importance res-
treinte du fait incriminé, les censéquences également
relatives qu’il doit entrainer, sont autant de causes qui
tendent à diminuer la portée de notre mission;
c’est surtout lorsque l'accusation se formule devant la
Cour d’Assises, que le rôle de l’avocat grandit. Je veux
en suivant les phases diverses d’un procès criminel,
— JA —
montrer ce qu'est ou ce que doit être l'avocat digne
du nom qu’il porte.
Dés que le défenseur est choisi ou désigné par le
Président des Assises, il peut entrer immédiatement
en relations avec l’accusé; les portes des cachots, si
impitoyables qu’elles soient, doivent s’oûvrir sans ré-
sistance et sans délai devant lui. L'avocat se présente
donc à la prison, et là dans une chambre le plus sou-
vent étroite, aérée avec parcimonie, où la lumière se
fait avare d'elle-même, il se trouve en face d’un malheu-
reux qui sous main de justice gémit souvent depuis
des mois, et attend son arrêt.
Quelles doivent être les pensées de cet infortuné,
lorsqu'il voit apparaître le seul ami dont il lui ait été
donné depuis longtemps de rencontrer le regard?
Un ami, le plus souvent inconnu de nom et de visage !
Quels sentiments intimes, profonds ce semble, rem-
plissent son âme ? Lui captif, isolé de sa famille s’il
en peut compter une dans le monde; privé des conso-
lations de l'amitié, si son âne a pu connaitre ce doux
et suave commerce des affections ; déshérité le plus
souvent des joies de la foi, dont les opinions plus ou
moins philosophiques qu’il croit avoir, l’ont généra-
lement détourné ! Depuis la réalisation de son crime,
s’il est coupable, de son arrestation, s’il est innocent,
l'accusé a vécu d’un existence très amère. Tenu parfois
au secret dans l'isolement absolu, ou bien laissé, sans
cette douloureuse distinction, parmi le vulgaire de la
geôle, ses jours, ses nuits se sont consumés dans les
larmes. Les charges de l'instruction lui sont apparues
sous un aspect sinistre, et jusqu'à la première visite
*
— 212 —
de son avocat, ce malheureux a gardé peut-être au-
dedans de lui, dans le mystère à mille replis de son
âme, quelqu’aveu douloureusement scellé, ou tout au
moins des confidences dont le secret voulait briser ses
liens et vivre en mourant dans un autre.
Dans le regard inquiet et scrutateur du prisonnier,
se révèlent les pensées qui l’absorbent et tiennent son
âme sur la défensive. Il parle bas, comme s'il de-
vait se mettre en garde contre un péril qu'il appré-
hende sans le pouvoir définir; on dirait à le voir et
l'entendre que les murs des cachots secrêtent la déla-
tion ! Et que pense l'avocat lui-même? Demeure-t-il
impassible devant un pareil spectacle ? Il est là, en
présence de son semblable selon la chair, de son frère
selon le Christ; sa mission est de défendre cet homme,
de le consoler, de le sauver peut-être : le sauver!
c’est-à-dire le rendre à la lumière du jour, à la cha-
leur du soleil, aux splendeurs des nuits, à l'air pur,
au sourire des fleurs, aux chants des oiseaux, à la fa-
mille, aux amis, à l'honneur, à la liberté, à la vie !
Quel rôle plus noble, plus digne d’être ambitionné ?
IL est donc là, cet homme, placé peut-être sous le coup
d’une accusation capitale. S'il est coupable d’un grand
‘crime, comment y a-t-il été poussé ? Par quelles voies
ténébreuses l’ange du mal l’a-t-il conduit ? Le vice ne
semble pas avoir sillonné de ses derniers stigmates
son douloureux visage, et pourtant, pourtant il est là,
dans l'habitacle des larmes et du désespoir!
Ici ma plume se trouble, ma conscience s’émeut et
je croirais trahir le prisonnier qui me confie son âme,
si j'écrivais, si je racontais ces scènes émouvantes dont.
— 913 —
l'asile silencieux où l'avocat et le patient conférent,
demeure parfois l’impassible témoin. Ah! du moins il
est bien permis de le dire, jamais penseur ne fut,
hormis le prêtre, plus à même de voir dans leur nu-
dité toutes les plaies de l’âme, et de suivre cette trace
de fange dont l'humanité si grande par certains côtés,
dépose toujours le limon partout où elle passe.
Certes si la mission du défenseur s’arrêtait là, ce
serait déjà quelque chose, à tout le moins au point de
vue pénal, mais il n’en va point ainsi; nous ne
sommes qu'au seuil de ses grandeurs. L'homme vrai-
ment pénétré du ministère qui lui est départi prend
avantage des voies qui lui sont ouvertes pour venir
consoler son pauvre frère, éveiller en lui les souve-
nirs de la jeunesse, du foyer paternel, en un mot
être et devenir son ami. Or, ce n’est pas un mince
labeur d'arriver à une âme sans la froisser, et pour
alteindre le même but les chemins sont aussi multi-
ples que les âmes se différencient les unes des autres.
Ce qui touche, calme, console l'une, aigrit, irrite et
désespère l’autre ; bien vaines seraient évidemment ces
nobles entreprises, si Dieu n’était pas toujours avec les
âmes désintéressées.
Ce serait donc, qui ne le voit, amoindrir étrange-
mént la mission du défenseur, que de borner son assis-
tance et ses conseils à la plaidoirie et à l'audience ; ce
n’est, en réalité, pour lui qu’une élape dans son no-
ble et périlleux voyage, qu’un aspect particulier de sa
mission. Avant le débat oral, que de choses inconnues,
émouvantes se sont passées! Peut - être le ministère
de l’avocat a-t-il porté des fruits précieux, el le défen-
— 9214 —
seur n’eût-il, après tout, donné au prisonnier confié à
sa sollicitude, qu’un peu de consolation et d’espérance,
ce serait d’un prix inestimable.
Qu’on le remarque, dans cette première partie du
procès criminel, déjà précédée par les délais d’une
longue instruction, où le conseil n’a pas été en rela-
tion avec l’accusé, l'influence de l'avocat est à bien
prendre la seule qui puisse atteindre directement le
patient. Il se défie de tout et de tous hormis de son dé-
fenseur ; ei si vis-à-vis de ce dernier il fait encore des
réserves, du moins il n’a pour lui ni haine ni répul-
sion.
Qui donc, autre que l'avocat, aura pu l’approcher ?
Le prêtre? Mais d'ordinaire, je l'ai dit, les crimi-
nels le tiennent en suspicion, à la façon des penseurs
plus ou moins libres; c’est tout à peine si son zèle
triomphe dans les dernières heures du condamné à
mort. Le prêtre ? mais il lui faut attendre le bon plai-
sir du prisonnier; et, comme son maître, il frappe et
demeure sur le seuil. L’accusé se cramponne instinc-
tivement à l’avocat, se réservant d’en venir au prêtre
quand tous les moyens du temps seront épuisés. Par le
fait, cette lâcheté n’est pas précisément illogique, car
la Providence attend... Mais une assignation !
Le Président des Assises peut exercer, sans nul doute,
une influence salutaire et précieuse sur l'accusé, mais
elle est moins personnelle, partant moins intime. Quel-
que charitable que füt en effet ce magistrat, il ne pour-
rait suffire à sa tâche : tous les autres accusés, et
parfois ils sont nombreux, auraient un égal droit à
l’'aumône de sa parole et de ses conseils ; il leur devrait
— U5 —
une même sollicitude, ce qui ne serait guère réalisa
ble, sous peine de distraire aux devoirs difficiles et
multiples de la session un temps précieux, des heures
comptées. Quant au magistrat instructeur , ses rap-
ports ont été avec l’accusé de tous les jours, de tous
les instants ; Je ne le méconnais pas, et je conçois à
merveille tout ce que peut, en pareil cas, un homme
réellement charitable; mais, ce que je ne puis mécon-
naître davantage, c’est que l’accusé ne saurait distin-
guer l’homme privé , bon, généreux, compatissant , du
magistrat dont après tout la mission sociale est de re-
chercher contre lui; un Juge d’instruction patient et ha-
bile obtient des aveux, démasque des mensonges; ja-
mais il ne reçoit une confidence !
Il est un homme, qui mieux que personne pourrait
commencer l’œuvre de moralisation : C’est... c’est le
geôlier! Admettez qu'il soit chrétien, admettez qu’au
lieu d’être un verrou vivant il apporte dans ses dou-
loureuses fonctions un peu de charité, un peu de mi-
séricorde , il pourra, sinon renouveler la face de la
prison, ce qui n'appartient qu'à Dieu, du moins donner
un peu de paix autour de lui, et le verre d’eau confié
aux lévres ardentes du prisonnier aura sa récompense.
Ainsi donc et tout considéré, l’avocat avant l’audience
a le plus facile accès, au moins en fait, près de l'accusé.
C’est, à tout le moins, un ami de par la loi, et n’y eût-
il que la froide légalité entre ces deux hommes, cela
seul suffirait à les rapprocher. Il est acquis, désormais,
que dans l’espace de temps qui s’écoule entre la pre-
miêre visile de l’avocat et la comparution en audience
publique, ce dernier a déjà pu exercer d’une façon ef-
— 916 —
ficace son action moralisatrice, et fournir avant l’apos-
tolat de sa parole Repas non moins généreux de
ses convictions.
Le jour des émotions et des luttes arrive enfin,
souhaité, redouté tout à la fois par le patient; la foule
avide se rue dans l’enceinte de justice, et envahit im-
pétueusement l’audience. Il semble qu'aucune digue ne
pourrait contenir -cette marée humaine; cependant elle
se calme et s’arrête tout-à-coup : la Cour entre en séance,
l'accusé paraît. Si ce malheureux, en admettant même
sa culpabilité, a gardé dans son cœur quelque chose
qui le distingue encore de la brute ou de la bête fé-
roce, ce doit être pour lui un moment d’angoisses
inouies que cette exhibition publique de sa personne,
devenue le point de mire de tous les regards, de tou-
tes les curiosités, de tous les commentaires ! Quand,
écrasé sous le poids de la honte, l’accusé sortant pour
ainsi dire des premières étreintes de ce cauchemar ju-
diciaire, lève les yeux pour la première fois, quel spec-
tacle frappe ses regards ? D’un côté siége la Cour dans
l’impassible dignité de sa mission; non loin d’elle est
assis le ministère public, dont l’attitude grave et aus-
tère révèle les honorables mais pénibles fonctions; en
face de l'accusé, douze hommes, douze citoyens; au-
tour de lui, la force armée. La sévérité partout, l’in-
dulgence nulle part!
Dans son muet désespoir l’accusé cherche en vain un
ami, un seul ! L'épreuve est trop douloureuse : le sang
afflue à son cerveau, sa tête s’égare, il va s’affaisser sur
lui-même; mais tout-à-coup un éclair de joie jaillit sous
ses larmes, il a vu l’espérance. Un homme est au-des-
— 917 —
sous de lui, assis sur un banc de bois, devant une plan-
che sans apprêt, barre glorieuse de laquelle sont partis
des accents qui ont émerveillé le monde, surtout à ces
nobles heures, où des soldats à jamais illustres lut-
taient dans les questions de Presse pour la défense et
la liberté de la pensée! Que ne pourrais-je dire de ces
esprits supérieurs qui, sur un théâtre non moins élevé
et non moins fameux, sont devenus et sont restés si
grands ?
Cet homme dont je viens de parler, que n’entoure
aucun preslige extérieur, qui de son propre fonds de-
vra lirer son autorité; cet homme, c’est l'avocat, l'ami,
le consolateur.
L'affaire commence. Dans le monde, en cette circons-
lance, on ne se rend compte que très-imparfaitement
des difficultés de notre profession ; pour un grand nom-
bre le siége de l'avocat doit être fait d'avance, en sorte
qu'hormis la plaidoirie, il lui serait loisible d'assister
aux débats à la façon de ces blasés de théâtre qui éta-
lent à tous les yeux la sotte vanité de leur personne,
et dont le plat visage est à jamais incapable de senti-
ment et de physionomie. Quelle injure ! Qu’on le sache
bien, l'audience n’est point un spectacle, il s’en faut de
tout, et quand on y pleure, ce sont de vraies larmes !
Il ne s’agit pas là, à part les glorieuses exceptions dues
au génie, de personnages imaginaires, forcés ou gri-
maçants ; non, non, l'audience est une douloureuse vé-
rité, c’est un drame de la vie réelle dont le dénoue-
ment est toujours lamentable même lorsqu'il est heu-
reux ; l'enjeu fait trembler les plus intrépides, la ques-
tion ne sort jamais de ces deux termes : La vie ou la
— 18 —
liberté, la mort ou la captivité ; en sorte que le mono-
logue émouvant et sublime de Shakspeare apparaît
toujours en lettres de feu au seuil des Cours criminel-
les : « To be, or not to be... that is the question! »
Il y a, selon la volonté de la loi, des formes judi-
ciaires protectrices de l’accusé, dont l'observation ga-
rantit ses droits, dont l’omission peut vicier les arrêts
de la justice, cassés alors par la Cour suprême.
En même temps que le défenseur prête une: atten-
tion soutenue à la marche de l’affaire, à l’interroga-
toire du prévenu, aux dépositions des témoins, en un
mot à l’ensemble du débat, il se tient à l’état perma-
nent d'observation, attentif aux moindres incidents; il
saisit les irrégularités, les consigne, en demande acte,
et se prépare à tout événement des moyens de cassa-
tion contre l'arrêt si son client ne le veut accepter.
Ne pas perdre un argument, ne pas laisser échapper
une parole, aviser les nullités, se tenir à l'affût des
moindres incidents, tout voir, tout pressentir, ne rien
compromettre, certes ce labeur est inoui, et dépasse-
rait, à mon sens, les forces de plus d’un. Une circons-
tance omise, un moyen oublié, un eri de l’âme étoufté,
moins que cela peut-être, et une tête tombe. Je n’exa-
gère rien, autrement ce serait nier le pouvoir de l’élo-
quence; ce serait méconnaître les entraînements gé-
néreux et souvent légitimes de l’âme humaine; ce se-
rait oublier que la justice, sous le règne de l'Evangile,
est empreinte d’une miséricorde que les lois antiques
n'avaient pas connue, qu'elle a des entrailles accessi-
bles aux nobles émotions; que la justice criminelle
enfin ne saurait être autre chose qu'une bonté sévère,
— 919 —
excluant tout ensemble la dureté et la faiblesse. Nous
avons tous, quoique nous fassions, du Christianisme
dans les veines et malgré nos faiblesses, nos passions,
nos préjugés, nos travers , nous nous ressentons, même
à notre insu, de cet admirable voisinage. Sachons-le
bien, la doctrine qui disait : Œil pour œil, dent pour
dent, est abrogée ; il faut alors même que nous chä-
tions notre semblable qu’il puisse discerner encore,
sous la main qui le frappe, la tendresse et le dévoue-
ment d’un frère !
C'est en passant en quelque sorte à travers ce dédale
de difficultés que l’avocat arrive au moment où le mi-
nistère public, prenant la parole, creuse dans la cons-
cience des jurés le sillon accusateur. Maître avant tout
des agitations de son âme, le défenseur est condamné
au silence et doit entendre, avec le calme qui sied à
sa dignité et le respect qu’il doit à la justice, se dérou-
ler la trame habile de l’accusation. Il lui faut entendre
se dresser parfois un faisceau de preuves accablantes
qui suppléent dans leur sombre éloquence à toute dé-
monstration, puisque comme l’a dit excellemment Royer-
Collard : « Il n’y a rien de plus brutal qu’un fait. »
C’est après avoir passé par toutes ces émotions, tou-
tes ces alternatives, que l’avocat se lève enfin pour dé-
fendre un malheureux accablé jusque-là, qui, sous
_ le coup des témoignages et de l'accusation, n’a pu qu’à
peine balbutier des explications ou des excuses. Ah!
certes, le moment est solennel, et bien déshérité serait
l'homme qui ne sentirait en lui de justes, de terribles
appréhensions. Qu’on y songe : se trouver seul entre
un accusé et l’échafaud, et se dire à part soi: Si je
SOC. D’AG. 16
— 220 —
faillis à ma tâche, une goutte, ne fût-ce qu’une goutte
du sang de cet homme retombera sur moi!
L'avocat prend enfin la parole et s’engage sur le ter-
rain de la discussion. À mesure qu’il parle il suit sur
le visage de ses juges l’heureuse influence de sa plai-
doirie , ou devine l'opposition qu’elle provoque ; il
perçoit au-delà du calme apparent les préoccupations
de la conscience; il discerne les doutes, les hésitations,
pressent jusqu'aux scrupules; il combat pied à pied,
sans jamais épuiser ses forces ni vider son carquois,
et jusque dans les ardeurs de l’éloquence, il se mé-
nage, comme instinctivement, des temps d'arrêt pour
reprendre haleine. Mais, lorsqu’au seuil de la pérorai-
son il va résumer ses moyens, porter les grands coups
et brûler ses vaisseaux, il dit à la prudence : Retire-
toi ; au calcul , à l’art, à l’adresse : Fuyez-moi ; et don-
nant alors carrière à son âme, à toutes les forces vives
de l'intelligence, il assiége les derniers retranchements
de la conscience; tour à tour il supplie, il commande;
le feu de sa parole dévore le granit des cœurs qui résis-
tent encore; la lave de l’éloquence brûle, déracine les
dernières résistances, et ce que n’a pu faire la logique,
la raison, l’esprit, la tactique, la finesse, l’art, l’habi-
leté, le cœur seul le réalise, parce qu’il est notre grand
MHAMPON re nue re à unie in nèe DE
ÉTUDE LITTÉRAIRE
PAR M. BOUGLER
Conseiller à la Cour Impériale d'Angers.
Dans la séance du 12 juin, M. Bougler a donné lec-
ture de la plus grande partie d’une étude littéraire
dans laquelle il a cherché à établir que ce n’est que
dans son cœur que l’orateur peut trouver le secret des
douces paroles et des nobles inspirations, parce que le
cœur seul, ajoute-t-il, est la source inépuisable et
féconde de la véritable éloquence : Peclus est quod
disertum facit. Cette maxime célèbre d’un grand maître
dans l’art de bien dire, lui a servi de texte, et il en
a cherché la justification dans des exemples empruntés
aux auteurs les plus renommés soit de l’antiquité, soit
des temps modernes.
À Dieu ne plaise, Messieurs, a-t-il dit à ce sujet, à
Dieu ne plaise, que dans cet asile consacré à l’étuce
des lettres et aux savantes et habiles explorations de
l'art oratoire, à Dieu ne plaise que je vienne me dé-
clarer dans une portée quelconque, l'ennemi de Por
nementation du discours. L’agencement des phrases,
— 999 —
la pureté de la diction , le nombre et l’arrangement
des périodes, l'harmonie enfin de toutes les parties du
style, constituent assurément un des grands mérites
de l’orateur, et je suis disposé toujours à m’écrier
avec Cicéron : Superbum auris judicium , sentence
mémorable et si connue, que l’on pourrait traduire
par la recommandation pleine de sagesse, de relire
avec soin les paroles écrites, et de les écouter attenti-
vement soi-même pour s'assurer qu’elles sont bien dites
et qu’elles ont été convenablement exprimées. Toute-
fois les règles du beau langage ne constituent point
le véritable secret de l’éloquence, mon texte seul le
possède, et pour le transmettre : Pectus est quod diser-
tum facit, il n’y a que le cœur qui rende éloquent.
Ces paroles, Messieurs, sont bien autre chose
qu'un précepte de rhétorique, c’est une vérité appli-
cable à tous les temps, à tous les lieux, à tous les
hommes ; c’est, en quelques mots, le résumé très-
exact en même temps que la plus juste appréciation
de tous les chefs-d’œuvre immortels consacrés par l’as-
sentiment des siècles et les admirations de la postérité,
et s’il élait besoin d’en rapporter des exemples écla-
tants,/nous pourrions vous en citer dans tous les mo-
numents mémorables de l’esprit humain. Nous en trou-
verions surtout et bien plus que partout ailleurs dans
ce livre par excellence, modèle incomparable de sim-
plicité et de grandeur , de naïveté, de profondeur et
de merveilleuse éloquence. Les incrédules eux-mêmes
se sont inclinés devant la beauté sans pareille du style
de nos livres sainis, et tout dernièrement encore je
lisais dans l'ouvrage d’un libre et irès-libre penseur
— 993 —
de notre siècle (1), que la poésie lyrique des Hébreux
n’avait pu être égalée encore et surtout, ajoute-til, à
cause de l'inspiration vive et brûlante, quelle qu’en soit
la source, qui paraît avoir présidé à la composition
des livres bibliques. On conçoit parfaitement que le
littérateur philosophe et sceptique ait voulu détourner
ses regards d’une lumière qui léblouit et l'étonne,
mais pour le chrétien, enfant soumis et fidèle de V'É-
elise , cette haute inspiration que la philosophie hu-
maine ne peut s'empêcher d'admirer, c’est l’inspira-
tion de Dieu lui-même, et c’est pour cela que nous
n’oserions nous permettre d’aller y chercher des exem-
ples et des modèles d’éloquence. Il me semble même
que ce serait une imprudente témérité et une sorte de
profanation que de s’emparer de la parole divine pour
aller y puiser des règles de diction, des préceptes de
goût et des traditions littéraires, Eh! qui pourrait s’é-
tonner aprés tout que l’éternelle et souveraine intelli-
gence ait trouvé toujours le secret des grandes pensées
et de leur plus magnifique expression? Nous aurons d’ail-
leurs à exploiter une mine assez féconde encore en
nous restreignant dans un cercle de citations classiques
qui nous suffiront à montrer combien chez les grands
poëtes et les grands orateurs, le sentiment de l'âme a
secondé toujours la puissance du talent et l’éclat du
génie. Une revue littéraire enfin, lors même qu’elle
pourrait sembler toute profane, ne comporte point en-
core un caractère absolument exclusif. Les saintes
Écritures nous apprennent que plus d’une fois la pro-
(4) M. Léon Halévy.
— 9924 —
vidence divine inspira le langage de ces faux prophètes
qui n'avaient pas même entrevu de loin les rayons
merveilleux de la souveraine lumière, et qui, poussés
par une puissance surnaturelle, n’en chantaien! pas
moins la gloire et la grandeur d’un Dieu qui leur était
inconnu. Peut-être aussi, serait-il permis de dire sans
trop de témérité que dans leurs accents sublimes et
leur langage incomparable, les auteurs immortels de
l'antiquité païienne sont devenus parfois les organes
même de la vérité immuable et suprême, mais en füt-
il autrement, il faudrait recueillir encore leurs paroles
avec une pieuse admiration et des sympathies presque
religieuses, car, comme l’a dit un écrivain célébre (1),
tout ce qui est beau, tout ce qui est intime, tout ce
qui est noble participe de la religion (2).
Vous êtes pour la plupart sans doute, Messieurs, fa-
miliarisés avec le plus ancien et le plus grand poëte
de la Grèce et de tous les poètes connus. C’est de lui,
vous le savez, que notre grand Bossuet avait coutume
de dire qu’il allumait son flambeau aux rayons du so-
leil d'Homère, et vous avez admiré plus d’une fois
celte verve intarissable et puissante, cette narration
en même temps naïve et sublime, cette peinture ex-
quise et fidèle des âges qui ne sont plus, toutes qua-
lités qui distinguent si éminemment ce vieil et divin
Homère, et je ne craindrai pas d’être démenti par vous
(1) M. Benjamin Constant, dans son livre De Ja Religion.
(2) L'auteur avait lu pour la première fois ce travail dans une cir-
constance telle que l’on pouvait attendre de lui une composition ex-
clusivement religieuse, et il s’excusait ainsi de s'être appuyé seule-
ment sur des autorités classiques et profanes.
— 9925 —
en äjoutant que c’est surtout dans l'expression des
sentiments du cœur que le grand poëte est toujours
dignement inspiré, et se recommande à toutes les ad-
mirations et à toutes les sympathies. « En lisant Ho-
» mére, a dit l’un des plus grands écrivains de notre
» siècle (1), tantôt on entend pétiller autour de soi ce
» feu générateur qui fait vivre la vie, et tantôt on se
» sent humecté par la rosée qui distille de ses vers
» enchanteurs sur la couche poétique des immortels ;
» il sait répandre la voix divine autour de l'oreille hu-
» maine, comme une atmosphère sonore qui résonne
» encore après que le Dieu a cessé de parler. Il peut
» évoquer Andromaque et nons la montrer comme son
» époux la vit la dernière fois, frissonnant de tendresse
et riant des larmes. »
Ces adieux d’Hector et d’Andromaque qui d’ordinaire
sont mis dans les mains des élèves des hautes classes
d’humanités, offrent sans doute un admirable tableau
où le pathétique et le sublime abondent et semblent
se disputer le prix. Je ne sais, Messieurs, si je m’a-
buse, mais à côté de ce morceau célèbre, je serais
presque tenté parfois de mettre sur la même ligne, ou
du moins à très-légère distance, l’humble prière du
vieux Priam qui vient demander à son farouche vain-
queur les restes mortels de son fils. Je suis toujours
profondément touché de l’abaissement de cette tête
royale et de ce front dépouillé par la vieillesse et flé-
tri par linfortune. Je ne crois pas que dans aucune
langue au monde, il existe rien de beau comme ces
2
(1) Le comte de Maistre.
— 9296 —
paroles suppliantes du plus malheureux des pères et
des rois : « Souvenez-vous de votre pére , Ô Achille
>
YO OO v% ŸY
semblable aux dieux. S'il est courbé comme moi
sous le poids des années, et si comme moi il touche
au dernier terme de la vieillesse, peut-être en ce mo-
ment même est-il accablé par de puissants voisins,
sans avoir auprés de lui personne pour le défendre.
Et cependant lorsqu'il apprend que vous vivez, il se
réjouit dans son cœur; chaque jour il espère voir
son fils revenir de Troie, mais moi, le plus infortu-
né des pères, de tant de fils que je comptais dans la
grande Sion, je ne crois pas qu’un seul existe en-
core. Il m’en restait un qui défendait ses frères et
sa patrie, c'était le vaillant Hector. Il vient de tom-
ber sous vos coups en combattant pour son pays, et
c’est pour que vous me ‘rendiez ce qui reste de lui
que je suis venu jusqu'aux vaisseaux dés Grecs. Je
voudrais racheter le corps de mon Hector, et je vous
apporte une immense rançon. Respectez les dieux ,
Ô Achille, ayez pitié de moi, souvenez-vous de votre
père. Je suis plus à plaindre que lui, et nul infor-
tuné n’a Jamais été réduit à cet excès de misère; je
viens baiser la main qui m’a ravi mon fils ! »
Ce langage humble , timide et déchirant offre en
même temps un prodige de touchante éloquence, et
de merveilleuse habileté. Le rapprochement qui ter-
mine le discours de Priam est présenté même avec un
art tel que le vainqueur ne peut s’en irriter, et qu'il
ne saurait refuser quelque pitié à l’auguste vieillard
dont il va tout d’abord repousser la prière. Les anciens
nous offrent de fréquents modèles de cette simplicité ina-
— 927 —
jestueuse et touchante à laquelle il n’a été donné que
très-rarement aux modernes d'atteindre. Ainsi, dans
une tragédie justement célèbre et la plus irréprocha-
ble de toutes celles de son auteur, on voit venir une
mère qui supplie aussi le meurtrier de tous les siens
d’épargner la vie du seul fils qui lui reste. Cette tra-
gédie c’est Mérope, et l’auteur est Voltaire. La veuve
de Cresphonte, roi de Messénie, détrôné et mis à mort
par un usurpateur audacieux et cruel, demande grâce
pour son fils Egyste, encore dans la fleur de la jeu-
nesse, et qui vient de tomber au pouvoir du meurtrier
de son père. Ayez pitié, dit-elle,
Ayez pitié @es pleurs dont mes yeux sont noyés,
Que vous faut-il de plus? Mérope est à vos pieds;
Mérope les embrasse et craint votre colère.
À cet effort affreux, jugez si je suis mére !
Jugez de mes tourments !
Les premiers vers sont touchants assurément , mais
J'avoue que les deux qui terminent me paraissent
d’une inconvenance locale , et d’une étrangeté qui ne
se peuvent concevoir sous la plume d’un homme chez
lequel sans doute un immense esprit abondait beau-
coup plus cependant que le génie. Priam résigné à son
sort et humilié sous le coup de tant de malheurs, a dû
déplorer humblement son infortune, et la remettre
sous les yeux d'Achille pour tâcher d’attendrir son
cœur; Mérope, avouant à son ennemi qu’elle fait un
effort affreux en embrassant ses genoux, provoque sa
vengeance et compromet les jours de son fils. Le poète
moderne est tombé dans une exagération déclamatoire
— 9928 —
et contre nature ; Homère seul a su parler le langage
du cœur, et le cœur l’a inspiré de tout le charme du
sentiment, et de tout le prestige de la véritable élo-
quence : Pectus est quod disertum facit.
Je n’ai, Messieurs, cité ces quelques vers de Voltaire,
que parce que l’analogie m’a paru frappante dans la
position de Mérope comme dans celle du vieux Priam,
et certes ce n’est pas dénigrer le poête français, ce n’est
point le traiter d’une manière indigne de sa renommée
et de son talent, que de constater qu’il a été vaincu
par le grand Homère. J’ajouterai même qu’il est diffi-
cile de trouver chez les modernes quelque chose qui
rappelle à quelque degré que ce soit celte simplicité
ravissante et sublime de la poésie antique. J'ai honte
de le dire, s’il me fallait de toute nécessité vous offrir
un exemple, je ne pourrais le trouver que dans un
genre de composition dont le nom seul est loin de se
récommander ; ce serait dans la fiction d’un romancier
Anglais, que j'irais chercher le modèle digne de vous
être mis sous les yeux. Ces récits, il est vrai, sont le
plus souvent des chroniques locales hasées sur des tra-
ditions nationales et populaires, mais il n’en est pas
moins difficile de croire que ce soit dans ces ébauches
historiques que puissent se rencontrer des traits de la
plus haute et la plus touchante éloquence. Puisque je
me suis livré avec vous, Messieurs, plutôt à une cau-
serie littéraire que je n’ai eu la prétention de compo-
ser un discours purement académique, vous me per-
mettrez de vous faire juges de ce que j'avance.
L’annaliste anglais nous apprend que peu d’années
après l'établissement de la dynastie de Hanovre, un
— 999 —
grand seigneur Ecossais avait consenti à conduire à.
audience de la reine Caroline de Brunswick, une
jeune fille de son pays qui venait solliciter la grâce de
sa sœur condamnée à une mort honteuse pour un
crime dont il élait permis de croire qu’elle n’était
point coupable. La reine, sans repousser tout-à-fait
la supplique , fait cependant quelques objections dont
la principale est qu’il peut y avoir péril de multiplier
les grâces dans cette Ecosse turbulente et indisciplinée
qui supporte difficilement le joug de l’Angleterre. Ce
serait, ajoute-t-elle, ce serait faire un bien imprudent
usage de la clémence royale que de la prodiguer au
moment même où une émeute populaire vient d’en-
sanglanter la ville d'Édimbourg et de coûter la vie au
capitaine anglais Porteous, qui commandait pour le
roi, et que les rebelles ont lâchement assassiné.
En entendant ces paroles imposantes et sévères
sorties de la bouche de sa souveraine, les traits de la
jeune villageoise se colorent et des larmes abondantes
coulent de ses yeux * « Madame, s’écrie-t-elle d’une
» voix entrecoupée par les sanglots, j'aurais été au
» bout du monde pour sauver la vie du capitaine
» Porteous , et de toute autre personne qui se serait
» trouvée à sa place , mais il est mort, et c’est à ses
» meurtriers à répondre de leur conduite Mais ma
» sœur, Madame, ma pauvre sœur, elle vit encore,
» et un seul mot de la bouche du roi peut la rendre
» à un vieillard désolé qui, dans ses prières, le matin
» et le soir, n’a jamais oublié de supplier le ciel d’ac-
» corder à Sa Majesté un règne long et prospère et
d'établir sur la justice son trône et celui de sa pos-
7
— 9230 —
» térité. Oh Madame! si vous pouviez concevoir ce que
» c'est que de souffrir pour une pauvre créature qui
» n’est en ce moment ni morte ni vivante, ayez com-
» passion de notre malheur! Sauvez du déshonneur
» une honnête famille ! Sauvez une malheureuse fille
» qui n’a pas encore 18 ans, d’une mort ignominieuse
» et prématurée ! Quand vient l'heure de la mort, My-
» lady, elle vient pour les grands comme pour les pe-
» tits, et puisse-t-elle venir bien tard pour vous! Ce
» n’est pas ce que nous avons fait pour nous, mais
» bien ce que nous avons fait pour les autres qui peut
» nous donner de la consolation, et à cette heure,
» n'importe quand elle arrivera, vous aurez plus de
» plaisir à songer que vous avez sauvé la vie d’une
» pauvre fille, que si vous faisiez pendre tout l’attrou-
» pement des meurtriers de Porteous. »
Je ne crois pas que les sympathies du cœur unies à
toute la pureté du sentiment chrétien, aient inspiré
jamais des paroles d’une plus suave et d’une plus élo-
quente simplicité. Elles nous ont paru dignes d’être
mises en parallèle avec les supplications de Priam
lui-même, et l’auteur anglais semble vraiment avoir ex-
primé ici les sollicitudes et les angoisses de la ten-
dresse fraternelle avec une douceur et une fidélité
d'expression comparables peut-être, à quelques égards,
à cette grande et lamentable expression de tant de
douleurs paternelles et royales que nous admirons
dans Homère, et qu'a consacrée le suffrage des
siècles.
Ces mouvements sublimes et touchants, que l’on
rencontre souvent chez les poëtes de l’antiquité, y sont
— 931 —
plus rares peut-être chez les orateurs, parce que ceux
ci donnaient toujours une grande place à cette partie
de l’art oratoire, que les maîtres ont appelée la con-
firmation du discours. Pour le véritable orateur, la pa-
role était bien plus qu’un instrument mélodieux ; c’é-
tait, avant tout, l’art de convaincre et d’entraîner par
le raisonnement. Toutefois, quand il rencontrait sur
sa route de ces traits rapides et saisissants, de ces rap-
prochements qui émeuvent et ravissent, il s’en empa-
rait avec d'autant plus d'avantage, que le trait était
moins attendu et moins préparé. C’est ainsi que l’on
vit Démosthènes s’élever à une hauteur où il n’avait ja-
mais élé donné d’atteindre et faire répandre les larmes
d’une patriotique et généreuse sympathie, en rappelant
aux Athéniens qu’ils ne devaient point regretter d’a-
voir suivi les conseils qu’il leur avait donnés dans une
circonstance mémorable. La traduction ne peut repro-
duire qu’une image bien imparfaite de l’incomparable
beauté de cette apostrophe célèbre et si connue : « Non,
» s’écriait le grand orateur; non, Athéniens, non, vous
» n'avez point failli en bravant tous les dangers pour
» le salut et la liberté de la Grèce; non, vous n’avez
» point failli, j’en jure, et par les mânes de vos an-
» eêtres qui ont péri dans les champs de Marathon,
» et par ceux qui ont combattu à Platée, à Salamine,
» à Artémise, par tous ces grands citoyens dont la Grèce
» a recueilli les cendres dans des monuments publics.
» Elle leur accorde à tous la même sépulture et les
» mêmes honneurs : oui, à tous, car tous avaient eu
» la même vertu, quoique la destinée souveraine ne
» leur ait pas accordé à tous le même succés, » Le
— 932 —
culte des anciens, pour la mémoire des aïeux, et la so-
lidarité toujours revendiquée dans leur gloire, leurs
sacrifices et leurs périls donnaient à ces paroles élo-
quentes et généreuses un prix que l’égoisme de nos
mœurs modernes a quelque peine à concevoir. Chez
les Grecs le patriotisme était une religion, et il est
malheureusement trop vrai que chez nous il n’en est
pas ainsi. Telle est même la disposition de notre esprit
national à la légèreté et au sarcasme, qu'il pourrait
devenir dangereux souvent pour nos orateurs de ten-
ter une évocation pathétiqne dans le genre de celle que
nous venons de citer, et la_critique ne se ferait point
faute de taxer un pareil discours de portée prétentieuse
et déclamatoire. 1
Cependant, nous vimes dans le siécle dernier un ora-
teur célèbre entraîner des applaudissements unanimes,
en adressant aussi une vive et chaleureuse apostrophe
à la mémoire chérie d’un roi, dont la popularité s’était
maintenue sans altération pendant de longues années,
et avait été respectée même par la philosophie scep-
tique de ce siècle qui s’était acharnée sur tant de hau-
tes et grandes renommées. Henri IV, ce semble, pouvait
seul être invoqué comme un type exact, comme une
personnification fidèle, comme un des véritables aïeux
d’une nation brave, ardente et légère, qui se plaisait à
contempler dans le tableau de cette physionomie royale
le mélange brillant des actions qui charment, des ver-
ius qui subjuguent, et quelquefois des défauts qui sé-
duisent. C'était dans la première de nos grandes assem-
blées délibérantes, mais à une époque où rien encore ne
semblait menacer la France d’une catastrophe inévitable
— 933 —
et suprême. On cherchait à poser les bases d’une mo-
narchie tempérée, et pour prouver que sous celte forme
de gouvernement il serait imprudent de confier au roi
le droit absolu de paix et de guerre, un orateur ne crai-
gnit pas d'affirmer qu’au moment de sa mort, Henri IV
se disposait à embraser l’Europe, sans autre motif sé-
rieux que celui de donner satisfaction à une passion
criminelle. Un profond silence accueillit tout d’abord
cette étrange assertion, mais un membre de l’ordre du
clergé demanda bientôt la parole, et commença par dis-
cuter la question politique avec beaucoup de calme et
de netteté. Il puisa dans une connaissance profonde de
l’histoire de France des arguments puissants contre l’o-
pinion qu’il venait combattre. Arrivé au fait particulier
cité par le précédent orateur, il ajouta d’une voix émue :
« Le préopinant s’est montré bien plus hardi encore,
» et Henri IV, le seul roi dont le peuple conserve et
» bénisse la mémoire, n’a pu trouver grâce devant
or Ai. Permettez, Messieurs, à un représentant de
» la nation, de réclamer dans ce sanctuaire une grande
. » pensée pour la gloire de Henri. Ombre auguste!
» ombre chérie, sors du tombeau, viens demander jus-
» tice à la nation assemblée. Le plus beau de tes pro-
» jets est méconnu. Viens éprouver dans ce moment
» ce que peut encore sur les Français le souvenir d’un
» grand roil Viens, montre-nous ce sein encore percé
» du fer dont la calomnie arma les mains impies du
» fanatisme ! Viens, l’admiration et les larmes de tes
» enfants vont venger ta mémoire !... » Après des déve-
loppements historiques, que leur étendue ne nous per-
met pas de reproduire, l’orateur continuait ainsi :
T3
— 934 —
Non, Messieurs, Henri IV n’allait point mettre l’Eu-
rope en feu pour satisfaire une passion insensée, il
allait exécuter un projet médité depuis vingt ans, un
projet qu’il avait concerté avec la reine Élisabeth
par une correspondance suivie et par une ambassade
particulière. Ce roi, général et soldat, qui savait cal-
culer les obstacles, parce qu’il élait accoutumé à les
vaincre, voulait entreprendre une guerre de trois
ans pour former de l’Europe une vaste confédéra-
tion, et pour léguer au genre humain le superbe
bienfait d’une paix perpétuelle. Tous les fonds de
cette entreprise étaient prêts, tous les événements
étaient prévus. Pendant quinze mois il n'avait pu
persuader son ami Sully, dont le caractère sage
et précautionné ne pouvait se livrer à aucune illu- :
sion, et encore moins aux illusions de la gloire; majs
Sully, convaincu enfin par Henri IV, reconnut que
le plan de son héros était juste, facile et glorieux.
C’est ceite sublime conception du génie de Henri IV,
c’est cetle guerre politique et vraiment populaire
dont le succès devait faire de notre Henri le plus
grand homme qui ait jamais paru dans le monde ;.
c’est ce magnifique résultat de vingt-une années de
réflexions qu'on ne rougit pas de nous présenter
comme le mouvement de la plus honteuse faiblesse !
Au milieu des préparatifs de son départ pour l’Alle-
* magne, le bon Henri, le vainqueur de la Ligue, de
l'Espagne, de Mayenne, d’Ivry, d’Arques, de Fontaine-
- Française, le seul conquérant légitime, le meilleur de
-tous les grands hommes, avait une si haute idée de
: Son projet, qu'il ne comptait plus pour rien sa gloire
— 935 —
» passée, et qu'il ne fondait plus sa renommée que
» sur le succès de cette conquête immortelle de la
» paix. Quatre jours avant sa mort il écrivait à Sully:
» Si je vis encore lundi, ma gloire commencera lundi.
» O ingratitude d’une aveugle postérité ! à incertitude
» des jugements humains! Si je vis encore lundi, ma
» gloire commencera lundi. Hélas! il ne vint pas jus-
» qu’au lundi, et ce fut le vendredi que le plus exécrable
» des parricides rendit nos pères orphelins, et fit ver-
» ser à toute la France des larmes, qu’une révolution
» de près de deux siècles n’a pas encore pu tarir. » (Ici
_l’orateur fut interrompu par des applaudissements una-
_ nimes). « Je croyais, Messieurs, dit-il en finissant, je
» croyais devoir une réparation publique à la mémoire
» de Henri IV, mais c’est vous qui venez de la faire
» d’une manière bien plus digne de lui. Henri IV est
» vengé! »
Cette réplique si pleine de verve, de chaleur et d’ani-
mation, peut certainement être offerte comme un modèle
achevé d’éloquence classique, et il faut quelque courage
peut-être pour oser dire qu’elle cède cependant à la ma-
gnifique évocation de Démosthènes, dont elle excède
la prétention et dépasse l'éclat et le retentissement,
sans pouvoir pour cela en reproduire complétement
toute la spontanéité religieuse et la majestueuse su-
blimité. C’est là, Messieurs, l’un des caractères les plus
remarquables de la littérature antique ; tout y est juste,
simple, sage et restreint, sans que jamais ni l’harmo-
nie des paroles, ni l’heureuse inspiration du cœur fas-
sent un seul instant défaut. Il s’est renconiré pourtant
une certaine école littéraire qui s'était ingéniée à trou-
SOC. D’AG. 17
Le
ver dans les ouvrages des anciens un peu de froideur
el un ton quelque peu lourd, monotone et compassé.
Les faits et les textes protesteraient, s’il le fallait,
contre une assertion téméraire et hasardée. Je crois y
avoir fait par avance une réponse décisive et péremp-
toire, quand je vous remettais sous les yeux quelques
passages du grand poète et du grand orateur de la
Grèce, et je regrette vivement que le temps, non plus
que les bornes de ce discours, ne me permettent pas
d'entrer maintenant dans des détails assez étendus pour
vous démontrer encore, pièces en main, que la littéra-
ture de l’ancienne Rome nous offre aussi d’admirables
modèles du vrai beau dans l’expression comme dans
la pensée. Si ce reproche de monotonie et de froideur
pouvait atteindre l’un de ces grands écrivains de la la-
tinité profane, le plus directement menacé sans doute,
le plus compromis devrait être Cicéron lui-même, qui
toujours donne tant à la pompe du discours et à l’har-
monie du langage. Et cependant; où pourrait-ôn trou-
ver quelque chose de plus vif et de plus puissant que
ses Catilinaires? de plus énergique et plus animé que
ses terribles harangues contre le proconsul Verrés? de
_plus pathétique et de plus tendre que sa défense du pa-
tricien Milon , dont la dernière partie surtout, que son
étendue ne nous permet pas de vous citer, a été rappelée
souvent comme le monument d’éloquence judiciaire le
plus touchant et le plus parfait dont les annales d’au-
cun peuple aient pu jamais garder la mémoire? Croyez-
le bien, Messieurs, le grand orateur n'avait pu puiser
ailleurs que dans son cœur ceile inspiration merveil-
leuse du langage et du sentiment : Pectus est quod di-
sertum facit.
— 937 —
Dans les écrits les plus justement renvummés qui datent
des beaux jours de la littérature de l’ancienne Rome, ce
n’est pas seulement la pureté même exquise du style qui
nous ravit et nous charme ; nous la priserions bien peu
si elle n’était relevée par les émotions pathétiques et
profondes. Tite-Live, par exemple, toujours si disert,
si correct, si complétement irréprochable sous le rap-
port de la diction, nous paraîtrait bien peu intéressant
s’il ne secouait parfois le joug de sa limpide et bril-
lante uniformité, en nous exprimant dans un langage
plus touchant encore que pur et achevé, soit les sollici-
tudes paternelles du vieil Horace, soit les anxiélés pa-
triotiques et les supplications maternelles de Véturie.
Tacite ne serait pour nous qu’un narrateur obscur et
barbare, s’il n’avait trouvé l’art de nous faire partager
la généreuse indignation qui l’animait lui-même contre
ue odieuse et exécrable tyrannie, et si son âme élevée
et sublime ne s'était inspirée de toute l’énergie de ce
fier Galcacus, qui appelle ses Bretons au combat, en
des adjurant au nom de leurs aïeux et de leur posté-
rité : Lturi èn aciem et majores vestros et posteros cogitate.
Le cœur encore a dicté ces pages sublimes et touchan-
tes de l'éloge de cet Agricola, plus heureux par sa
mort, survenue dans des jours encore tolérables, que
par sa vie, qui se perpétue dans les cieux, tandis qu’elle
n'aurait pu se prolonger sur la terre que pour-le ren-
dre témoin de tant d’horreurs.
La poésie antique s’est inspirée aussi des sentiments
intimes de l’âme, et Horace lui-même, le chantre des
plaisirs, nous touche profondément quand il exprime,
dans des vers admirables, ses anxiétés pour l’heureuse
— 238 —
navigation du vaisseau de la république, ou qu’il pleure
sur Quintilien, trop tôt ravi à l'amitié, ou qu’il pré-
voit le jour fatal où bientôt il lui faudra tout quit-
ter de ce qui fait le charme et la consolation de la vie.
Le terrible Juvénal, si rude, si emporté, si fougueux,
ne doit ses succès qu’à la fidèle et complète expression
de la pensée qui l’oppresse :
RUE Facit indignatio versum.
Quant à Virgile, n'est-il pas le chantre par excel-
lence des plus doux sentiments du cœur? N'est-ce pas
à l’art avec lequel il a su nuancer cette teinte pathé-
tique et touchante qui nous charme dans ses vers,
qu’H a dû la meilleure partie de sa gloire? Nul poëte
autant que lui ne nous inspire d’étroites et intimes
sympathies et ne nous a fait répandre plus de larmes,
en fous déroulant le lamentable tableau des misères
humaines !
Sunt lacrymæ rerum et mentem mortalia tangunt. de
ans nos langues dede tous les grands orateurs
ont trouvé aussi dans les inspirations du cœur une
source puissante et féconde. Bourdaloue, d’ordinaire
si sobre d’ornementation, n’en excite pas moins des
émotions profondes, parce qu’on sent à l'énergie et à
la conviction de son langage qu’il est préoccupé jus-
qu’au fond de l’âme de l’accomplissement de son au-
guste ministère, et qu'il est visible toujours que le sa-
lut de son auditeur est chose d’un prix inestimable à
ses yeux. C’est ainsi encore que l’on peut dire avec
raison que le cœur le rend éloquent : Pectus est quod
— 939 —
disertum facit. Le nom seul de Massillon rappelle le
éouvenir achevé de la plus douce et de la plus tou-
chante éloquence. On est ému autant que l’orateur lui-
même quand on relit la tendre et pieuse expression de
ses vœux pour un orphelin royal, nouveau Joas, resté
seul des débris de toute une race auguste, pour le fils
des Clotilde et des Blanche de Castille, faible enfant que
son père et sa mère ont abandonné, mais que le Sei-
gneur a semblé prendre sous son appui tutélaire ! Enfin,
la touche sublime et sévère de Bossuet sait aussi s’atten-
drir, et ce n’est pas quand on le voit ainsi descendre de sa
hauteur et compatir à de grandes infortunes, qu’il nous
appäraît moins digne de louanges et d’admiration. On
est comme transporté et ravi, soit qu'il évoque de sa
voix puissante le cœur de l’illustre veuve de Charles Ier,
et qu’il nous montre cette froide poussière prête à se
ranimer au seul nom d’un époux si cher, soit qu’il dé-
plore la fin prématurée de cette jeune princesse qui bril-
lait de tant de grâces, et qui tout subitement s’est éteinte
et flétrie comme une tendre fleur qui ne vit que l’espace
d’un jour, soit enfin qu’il couronne sa glorieuse car-
rière d’orateur par de touchants adieux au vainqueur
de Rocroy, et qu’il consasre à ce héros dont l’amitié
fut si commode et le commerce si doux, les derniers
efforts d’une voix qui lui fut connue.
Les poëtes modernes nos offriraient à leur tour de
nombreux et remarquables exemples à citer à l'appui de
notre thèse, mais nous n'avons pas besoin, pour la jus-
üifier, de nous livrer à de si longues recherches, ni
d'entrer ici dans de nouveaux développements. Puis-
qu'il n’est pas contestable que la poésie ne soit surtout
—210 —
la vive et rapide expression d’un enthousiasme ardent
et spontané, il faut bien admettre que l'inspiration du
cœur est nécessaire au poête comme l'air qu’il respire.
Sans vouloir donc étendre outre mesure les limites de
ce discours, nous pouvons le clore par une double ci-
tation qui, nous l’espérons, aura pour effet de démon-
trer et de rendre palpable l’influence du sentiment in-
time de l’âme sur les caractères variables de l’élo-
quence, et la véritable portée de l’art oratoire.
Dans les plus mauvais jours de notre tourmente révo-
lutionnaire, le flot populaire avait porté aux honneurs
de la législature, un homme qui ne pouvaitavoir d'autre
titre à cette faveur qu’une violence d’opinions qu’il exa-
gérait jusqu’à la démence. Son éducation n’avait pas été
le moindrement cultivée, ni ses mœurs adoucies jamais
par le contact d’une société convenable et polie. Il exer-
çait la profession de boucher et ne s’élevait guère, par
quoi que ce fût, au-dessus de son ignoble entourage.
Il semblait qu’un pareil personnage devait être relégué
à toujours dans la foule des plus obscurs démagogues,
et que jamais sa lourde nullité n’oserait s’élever Jus-
qu'aux abords de la tribune aux harangues. Il losa ce-
pendant, après toutefois y avoir préludé par des scènes
inouies et les luttes publiques d’un honteux pugilat,
dirigé contre ceux de ses collègues qui ne partageaient
pas toutes ses fureurs. Ceux - ci le traitaient d’ailleurs
comme un misérable maniaque beaucoup plus que
comme un adversaire sérieux. (était à ce point qu’un
jour un député (1), devenu plus particulièrement l’ob-
(4) M. Lanjuinais.
‘9m
jet de ses violences, lui dit avec une dédaigneuse iro-
nie : « Fais donc décréter d’abord que je suis un bœuf,
pour avoir ensuite le droit de m’assommer ! » Plaisan-
terie assez étrange dans ces terribles jours, mais qui
prouve du moins que cet homme, tout souillé de sang,
inspirait de si profonds dégoûts, que l’horreur s’en
trouvait comme émoussée. Or, chez ce législateur-bou-
cher il arriva qu’un jour l’orgueil vint en aïde au crime.
Il crut tout bonnement qu'il pourrait faire un orateur
tout aussi bien qu’un autre, et, au moment où l'on s’y
attendait le moins, il s’ingénia de demander la parole.
La vulgarité de son langage, où les règles de la gram-
maires étaient traitées comme tout le resle, commença
par exciter un mouvement général d’hilarité, auquel
succéda bientôt un frémissement sourd et sinistre (1).
A Dieu ne plaise que nous venions vous remettre sous
les yeux la moindre partie de cette effroyable harangue !
Ce ne serail pas dans une solennité académique qu’il
pourrait convenir de citer une tirade de ce genre; ce ne
serait pas dans l’asile paisible et charmant des muses
que nous voudrions venir évoquer le hurlement des
furies.
Cependant, quand le crime eut comblé sa mesure,
il s’opéra dans l'esprit et les sentiments de cette nation,
toujours mobile, impressionnable et légère, un retour
heureux. La tempête s’apaisa, l’horizon politique ap-
parut moins menaçant et moins sombre, et, quelques
années écoulées, au lieu d’amonceler des ruines nou-
- (1) D s’offrait à dépecer le corps de Louis XVI en quatre-vingt-trois
morceaux, qu'il proposait d'envoyer à chacun des départéments.
— 249 —
velles, on s’occupait partout de réparations salutaires.
Au moment de cette réaction providentielle , le man-
dat du boucher-légisiateur subsistait encore. Il conti-
nuait à siéger dans l'assemblée, et son âme, naguère
hideuse et féroce, avait fini par s’attendrir. Rassasié de
sang et dépassé dans ses cruautés, il avait connu le re-
mords : sa fureur s’était adoucie, des sentiments plus
humains étaient entrés dans son cœur. Il cherchait
alors à réparer, autant qu’il était en son pouvoir, le
mal auquelil avait concouru. Il usait de son crédit pour
faire ouvrir les portes des prisons aux innombrables
victimes de la tyrannie tombée; il venait avec empres-
sement en aide aux fugitifs et aux proscrits ; il saisis-
sait enfin toutes les occasions de fermer des plaies
encore saignantes, et de faire oublier ses emportements
révolutionnaires. C’est dans cette disposition d’esprit
qu'il reparut à la tribune pour appuyer le projet de
restitution des biens des condamnés, confisqués au
préjudice de tant de familles réduites ainsi à la plus
extrême détresse. Cette fois, Messieurs, l’orateur ridi-
cule et grotesque s’éleva jusqu’à la véritable éloquence.
Il produisit sur tous les bancs une impression immense
et profonde, et la mesure qu’il était venu appuyer fut
décrétée par acclamation : « Ah! s’écria-t-il, si je pos-
» sédais des biens qui eussent appartenu à l’une de ces
» victimes (eh! n’en était-il pas que nous aurions
voulu racheter au prix de tout notre sang ?) jamais
» je ne pourrais trouver de repos. Le soir, en me
» promenant dans un jardin solitaire, je croirais voir
» dans chaque goutte de rosée les pleurs de l’orphelin
» dont j’occuperais l’héritage. » En recueillant ces tou-
3
x
— 243 —
chantes et nobles paroles, n’avez-vous pas saisi déjà,
Messieurs, la cause de cette transformation prodigieuse ?
De l’homme abruti et vulgaire il n’était sorti que les
accents du délire et de la rage, mais les généreuses
inspirations du cœur ont suffi pour le ramener dans
la voie du beau et du vrai, et pour lui faire parler le
langage d’une conviction puissante et d’une incon-
testable éloquence, pectus est quod disertum facit.
C’est à regret, Messieurs, et presque malgré moi
que je me suis laissé aller à vous citer cet épisode de
nos saturnales révolutionnaires, qui cependant rentrait
si bien dans mon sujet, mais je ne veux point vous lais-
ser sous ces impressions lugubres et funèbres, et je me
hâte de vous faire remarquer que ces temps, de hi-
deuse mémoire, ne font après tout qu'un point dans
notre histoire, point sinistre, mais que l’avenir devait
recouvrir d’une image de gloire (1). C’est lun des plus
grands poètes tragiques de l'antiquité qui l’a dit: « Le
» Dieu qui rêgne sur l’univers n’a point créé l’homme
» pour l’infortune. Comme cette constellation aux re-
» plis circulaires, la douleur et la joie s’entrelacent
» dans l'existence de l’homme (2). » Il en est de
même dans la vie des nations. Cette France, qui
elle aussi avait tué Les prophètes et les pontifes, et ren-
versé les autels, a eu ses jours de magnifique répara-
tion. C’est à elle, c’est à ses drapeaux triomphants que
naguère le Pontife suprême a dû sa réintégration sur
(1) Ce passage a été écrit il y a plusieurs années; ce serait à tort
ainsi que l’on voudrait y chercher des allusions actuelles.
(2) Sopx., Trach., v. 128.
— 244 —
le siége de Pierre, et son retour au sein de la ville
éternelle. L’impiété avait frémi de se voir enlever ainsi
la proie qu’elle convoitait depuis si longtemps, et qu’elle
s'était flatiée un instant d’avoir saisie à tout jamais.
Aussi la vimes-nous se ruer contre le pouvoir, qui se
disposait à relever les ruines qu’elle avait faites. On
l’entendit lui demander avec l'expression de la colère
el le frémissement de la rage déçue, ce qu’il voulait
faire de la république romaine qu’il allait envahir. Les
explications ne se’firent, pas attendre : « Nous ne vou:
lons pas, répondit aussitôt une voix éloquente et gé-
» néreuse, nous ne voulons pas faire de la république
» romaine la république de quelques millions de ré-
>» publicains chimériques, nous voulons en faire la pa-
» trie de tout le monde, le pays dans lequel, aprés le
» sien, tout le monde vit par l'intelligence, par le
» Cœur, par les sympathies ; où depuis dix-huit siècles
» tout le monde est venu apporter sa pierre, son res-
» pect, où la poussière mème est imprégnée de véné-
» ration, du sang des saints, des héros, des mariyrs.
» Voilà ce qui fait de Rome la ville éternelle, voilà ce
» que c’est que Rome, voilà ce qu’elle veut être, ce
» qu'elle continuera à être (1)! » Que vous semble,
Messieurs, de cette admirable réponse? Que dites-
vous de cette magnifique improvisation ? Ne croyez-
vous pas, comme nous, qu’elle n’a pu être inspirée
que par le cœur? N’y avez-vous pas reconnu l’expres-
sion fidéle d’un cœur noble et dévoué, les accents
*
2
(1) Discours de M. de Falloux, alors ministre des cultes, à la séance
de l’Assemblée législative du 13 juillet 1849.
— 945 —
spontanés et sincères d’une voix qui ne vous est point
étrangère, qui vous appartient à plus d’un litre, et
qui, muette aujourd’hui, oubliée peut-être, se retrou-
verail encore énergique et puissante comme autrefois,
si jamais, (ce qu'à Dieu ne plaise!) venaient à repa-
raître des jours mauvais, et à gronder de sombres et
sinistres tempêtes !
DESCRIPTION
DE TROIS NOUVELLES ESPÈCES D'AMMONITES
DU TERRAIN CRÉTACÉ
Des environs de Saumur (étage turonien) et des ammonites
Carolinus et Fleuriausianus, à l'état adulte.
PAR
M COURTILLER jeune.
AMMONITES LIGERIENSIS.
Diamètre des plus grands individus observés, 80 centimètres.
Au diamètre de deux centimètres, cette coquille est
ornée, par chaque tour de spire, de douze à quinze
côtes qui ne se réunissent qu'imparfaitement sur le
dos, et semblent donner la forme qu’avait la bouche à
cetle époque. Arrivée au diamètre de quatre centi-
mètres, les côtes se développent plus fortement sur le
dos, et laissent cinq impressions plus profondes dans
le dernier tour, indiquant alors exactement le contour
de la bouche; de plus la coquille est ornée de cinq
gros tubercules placés au pourtour de l’ombilic et en
avant de l’impression qui indique la forme de la bouche.
Aprés cet âge, les tubercules de l’ombilic disparaissent
— 947 —
mais les côtes onduleuses persistent encore jusqu’au
diamètre de huit à dix centimètres, et sont au nom-
bre de vingt-cinq à quarante par tour. Alors, dans
quelques individus tout s’efface, et la coquille reste en-
tièrement lisse jusqu’au diamètre de douze à quinze
centimètres, époque où apparaissent les grosses côtes
au nombre de dix à douze, très-rarement qualorze par
tour. Ces côtes ne partent pas d’uñ tubercule et s’at-
ténuent aux deux extrémités, davantage cependant du
côté du dos. Le diamètre du dernier tour fait 5 du
diamètre total, et les tours de spire n'apparaissent tout
au plus qu’au tiers de leur largeur dans l’ombilic, qui
lui-même est assez resserré.
Lobe dorsal beaucoup plus court que le lobe laté-
ral supérieur, formé latéralement de trois digitations à
pointes tridentées. Lobe latéral supérieur étroit, très
allongé, orné de chaque côté d’une branche trés-courte,
puis terminé par trois grandes digitations à peu près
égales, celle du milieu s’élevant cependant un peu plus
que les autres : toutes sont garnies de pointes trifides.
Lobe latéral inférieur terminé par deux digitations
également trifides. Dos large et arrondi dans les indi-
vidus qu’on suppose femelles, étroit et conique dans
les mâles.
Cette espèce, qui semble avoir de grands rapports
avec l’ammonite Peramplus, dont d’Orbigny ne donne
qu’une description très-incomplète, en diffère cepen-
dant : 1° Parce qu’elle a trés-rarement quatorze côtes ;
* 2 que ces côtes ne commencent pas par un tubercule,
et qu’elles sont plus élevées au milieu qu'aux extré-
milés ; 9° que les tours de spire n'apparaissent pas au-
— 248 —
tant dans l’ombilic; 4° enfin que le diamétre du der-
nier tour de spire forme les £5 du diamètre total,
au lieu d’en former ;; comme dans le Peramplus.
Commune dans la couche de fossiles, appelée banc
de Liron qui forme le toit des galeries d'exploitation
du tuffeau. Les grands individus, entraînés probable-
ment par leur poids, sont toujours placés un peu au-
dessous de cette couche, dans la partie qui ne renferme
presque pas de fossiles.
Planche re, où elle est figurée sous ses quatre
principales formes.
AMMONITES CEPHALOTUS:
Diamètre des individus adultes , 25 centimètres.
Coquille unie, sans côtes, ayant la forme d’un dis-
que, très aplatie, mais renflée seulement dans la der-
nière loge de manière à former une espèce de tête,
ayant plus de deux fois l’épaisseur du reste, puis
amincie en avant pour former la bouche qui est lon-
gue, étroite et échancrée en dessus. Tours de la spire
laissant à peine voir l’ombilic. Dernière loge formant
les deux tiers de la coquille. Épaisseur à l’avant-der-
nière loge cinq centimètres, au milieu de la dernière
loge douze centimètres, largeur de la bouche deux
centimètres et demi.
* Dans sa jeunesse, c’est-à-dire jusqu’au diamètre de
six centimètres, la coquille est ornée de trente à qua-
rante côtes qui passent sur le. dos, puis après ce dia-
mètre la coquille devient complétement unie.
Le lobc dorsal est orné de trois branches, dont les
— 919 —
deux premières sont à peu près égales, et la terminale
plus grande est divisée en deux digitations à cinq poin-
tes. La selle dorsale est plus large que le lobe latéral
supérieur et divisée en deux parties inégales dont l’ex-
térieure plus petite est formée de deux digitations ob-
tuses et arrondies. Le lobe qui les sépare a cinq à
six digitations , l’intérieur est formé de trois digitations
ovales allongées. Le lobe latéral supérieur, une fois
aussi long que le lobe dorsal, composé de trois bran-
ches, les deux premières bifurquées, chaque bifur-
cation ayant cinq pointes, la dernière trifurquée, cha-
que extrémité également à cinq pointes. Lobe latéral
inférieur étroit à la base, s’élargissant au sommet,
orné de sept digitations dont les deux premières peti-
tes, les supérieures bi ou tridentées. Lobe auxiliaire
également étroit à la base, s’élargissant beaucoup au
sommet lerminé par six digitations dentelées.
Cette singulière ammonite se trouve avec la pre-
mière, mais plus rarement. Il est très difficile de
lavoir bien conservée.
Planche II, figures 1, 2, 5, 4.
AMMONITES REVELIERANUS.
Diamètre, 11 centimètres.
À l’état naissant, c’est-à-dire au diamêtre de un
centimètre, celte coquille est entièrement lisse. Au
diamètre de deux centimêtres elle se couvre de côtes
qui s’arrêlent au dos et se terminent par un pelit ren-
flement, qui plus tard se transformera en tubercule.
Le dos est alors orné d’une carêne légèrement ondu-
— 250 —
leuse, peu à peu la carêne disparaît, le dos s’élargit,
une rangée de tubercules s’élévent de chaque côté et
forment, avec les tubercules qui terminent les côtes,
quatre rangs de points élevés , aplatis dans le sens de
la longueur de la coquille. Le milieu du dos reste
entièrement plat. Au diamètre de trois centimètres,
le pourtour de l’ombilic s’orne de cinq gros tuber-
cules qui donnent naissance chacun à trois côtes lais-
sant une quatrième côte libre de trois en trois. Les
tours de spire se recouvrent presque entièrement et ne
laissent qu’un étroit ombilic.
Cloisons très simples.
Lobe dorsal terminé de chaque côté par une petite
tige un peu flexueuse, avec deux dentelures sur les
côtés. Lobe latéral supérieur de la même hauteur,
sans branches, seulement dentelé. Les deux suivants
plus petits, également dentelés.
Les femelles sont beaucoup plus renflées, surtout
vers l’ombilic, que les mâles. Leurs tubercules sont
aussi beaucoup plus développés. Se trouve avec les
deux précédentes, mais plus rarement.
J'ai dédié cette espèce à mon ami J. Revelière, aussi
zélé entomologiste que géologiste distingué.
Planche IL, fig. 5, 6, 7, 8.
AMMONITES FLEURIAUSIANUS (d’Orbigny).
Cette espèce n’a pas été observée par M. d’Orbigny
dans tout son développement, car passé le diamètre
de dix centimètres, qu'il lui donne pour limite, les
saillies qui forment l’extrémité des côtes près du dos, se
Pace L
Ammomites lgeriensis.
|. Adulte 80 centimetres. ie Division Dee 3 Diamètre 4 centmetres.
2 Diamètre 10 centimètres & Diamètre 2 centimètres .
As Coster anse.
MR ne à 0 >
$ Fe Perche 2,
1. Ammomtes Cephalotus. 5 Ammomtes Revelereanus
9 id. vu deface. C6 id vuedeface
3 Diamètre six centimetres . TZ Diametre deux centimètres
4 Division des Lobes. 8 Division des Lobes
Aa Css rene.
Plencle 3.
1. Ammomtes 9 Ammontes
Pleuriausianus adulte Carolinus adulte
(à Qhigny \ (A disitpy |
An Losmer ex Latest.
— 951 —
développent et finissent en se réunissant aux tubercules
inférieurs, par former de grosses pointes de chaque côté
du dos, qui, perdant sa ligne de tubercules, devient
presque plat. Dans cet état, la coquille a seize centi-
mètres de diamètre et présente un aspect très différent
de celui qu’elle a dans son jeune âge.
Planche III, fig. 1re.
AMMONITES CAROLINUS (d Orbigny).
Comme l’ammonites Fleuriausianus , cette espèce
n’a été décrite que dans son jeune âge ; car cette co-
quille, dont on indique le diamètre à 47 millimètres,
alteint, d’après les individus que je possède, 22 centi-
mètres. Au diamètre de 9 centimètres, il se développe
près du dos des tubercules qui augmentent en lon-
gueur jusqu’au diamètre de 11 centimètres; alors un
second rang de tubercules commence à se montrer au
bas de la côte vers l’ombilic, puis ils vont tous en
augmentant jusqu'au diamètre de 17 centimètres. À
cet âge les deux tubercules se réunissent pour ne plus
en former qu’un seul de chaque côté du dos. En même
temps le tubercule du milieu du dos se développe et
la coquille se trouve ornée de trois tubercules reliés
par une ligne élevée. Puis, tout à coup, ces tubercules
disparaissent et la coquille continue à croître, ne don-
nant plus naissance qu’à de forts plis, se prolongeant
en avant sur le dos, et qui semblent indiquer parfaite-
ment la forme de la bouche.
Dans d’autres échantillons moins grands, les deux
tubercules commencent à se réunir au diamètre de 9
SOC. D’AG. 18
— 959 —
centimètres, et forment quatre tubercules qui se sui-
vent, en augmentant de longueur jusqu’au 3%. Le 4e
diminue, puis huit gros plis terminent la coquille, qui
atteint seulement le diamètre de 13 centimètres. Ces
derniers, par la grosseur de leurs côtes dans le jeune
âge, semblent appartenir à des femelles.
Planche IIL, fig. 2.
Toutes ces espèces font partie de la collection de
paléontologie du musée de Saumur.
Saunur, juin 1860.
LES PONTS-DE-CÉ
PAR
M. P. BELLEUVRE.
Reine de ma patrie, à rivale du Rhône,
0 fleuve étincelant, orgueil des Ponts-de-Cé,
. Sur les bords enchanteurs qui Le servent de trône,
Est-il vrai que César triomphant ait passé ?
Est-il vrai que foulant tes grèves éploréés,
À la face du ciel épris de tes attraits,
Rome apporta sa haine à tes rives dorées
Où nous ne respirons que l’amour et la paix?
Est-il vrai qu’en ton sein prêts à laver leur honte,
Les vaincus de Brennus, maîtres de l’univers,
Soient venus à leur tour pour te demander compte
De cette vieille insulte et l’aient jeté des fers ?
Eh bien ! que les flots purs de ton noble rivage,
De ces hardis guerriers, enfants des Apenmins,
Aïent reproduit un jour la menaçante image,
Que ton sol ait frémi sous le pied des Romains;
— 954 —
Que m'importe après tout, si dans ces jours d'orage,
Tu subis ton destin sans perdre ta fierté;
Qu'importe que le sort ait trahi ton courage,
Si tu te montras grande en ton adversité?
Outrage pour outrage, oublions leur vengeance,
Nos pères en tombant, du moins, ont su mourir,
Dans leur sang généreux Dieu fit germer la France,
Qui de nous de ce sang pourrail jamais rougir ?
D'ailleurs, l'aigle romaine assise sur ta rive
Eteignit dans tes flots sa dernière splendeur,
Et tout en t’enchaînant, Ô ma belle captive!
Sembla prophétiser La future grandeur.
Tu ne dois rien au Tibre, Ô douce et vaste Loire,
Ton orgueil à son nom ne peut envier rien,
Que pourrions-nous ce jour convoiter de sa gloire ?
Si tu portas son joug il a connu le tien.
Du grillon le Forum n’entend que l’éloquence,
La fourmi règne en paix au palais des Césars,
La Rome d’autrelois n’est qu’une tombe immense,
Pieux abri du moins de la croix et des arts.
Sur sa gloire en débris en vain le Tibre pleure,
Sa voix appelle en vain ses antiques héros,
Et les noms par l’histoire évoqués à toute heure,
- D’Auguste et de Brutus n’éveillent plus d’échos.
Mais toi, tu vis encor belle et luxurianie,
Portant partout la joie et la fécondité,
— 955 —
Toujours majestueuse el toujours souriante
Et touchante de grâce et d’hospitalité !
N’as-tu pas eu souvent, blonde fille des Gaules,
Et tes jours de douleur et tes jours de combat,
Près du chaume modeste abrité par tes saules,
Tes exploits inouis, tes actions d'éclat?
Depuis que Dumnacus t’eut légué sa grande ombre
Que Filaminius vit en rêve bien des fois,
N’as-tu pas repoussé les phalanges sans nombre
Du farouche Hastings au front de ses Danois ?
Vers les plaines de Tours, en remontant ta rive,
Sous les coups de Martel aux redoutables mains,
. N’entend-on pas sortir comme une voix plaintive
De ces champs renommés, tombeau des Sarrasins?
De la France après tout n’es-tu pas une artère
Et s’il plaisait au ciel de les rendre à nos vœux,
Ne reverrais-tu pas, joyeuse et tendre mère,
Un fils digne de toi dans chacun de ces preux?
Jusqu'au tombeau du Christ, jouet de l’infidèle,
Sur ce chemin sacré que fraya Godefroy,
Maillé, Foulques, Beauval, animés d’un saint zèle,
N’ont-ils pas par leur sang protesté de leur foi?
Nas-tu pas vu longtemps la Ligue haletante
Ici, soumise ailleurs, enfanter des héros,
Et puis martyre un jour bien qu’encor menaçante
En professant son dogme expirer dans tes flots ?
— 956 —
Ton vieux donjon alors à l’ombre de sa herse
Fit taire le mousquet de ton dernier ligueur
Et son front crénelé qu'aujourd'hui l’on renverse
N’eut plus à redouter St-Offange ou Mercœur.
La voix de Richelieu, que redoutait le monde,
Un jour te confia ses vœux ou ses remords
Et l’ombre du grand Roi pour écraser la Fronde
Elle-même daigna descendre sur tes bords?
Pour sa sainte croyance et pour une autre idée,
Ne cherchant que la mort en son humilité,
Naguëre à tes accents la sublime Vendée
Courait dans la mort même à l’immortalité.
Dans ces jours ténébreux, hélas ! la main du crime
À l’innocent donna tes ondes pour tombeau ;
Mais plaignons le sicaire en pleurant la victime,
Tu ne reverras plus cet indigne drapeau.
Dans tes bras frémissants berce tes douces îles
Dont le poète errant aime les frais berceaux,
Méandres de l'amour, riants, chastes asiles,
Qu’on aime tant de loin voir poindre sur les eaux!
Entre les coteaux verts coule charmante et pure,
Déroule à nos regards tes horizons sans fin,
Pare-toi désormais des dons de la nature,
La foudre-assez longtemps a sillonné ton sein.
Désormais oublions la guerre et la vengeance,
Que rien ne trouble plus ton bonheur et ta paix,
— 957 —
Ne sommes-nous pas tous les enfants de la France ?
Que le fer n’ose plus profaner tes attraits!
Devant ton immortelle-et splendide jeunesse,
J’oublie avec les miens ton deuil et tes malheurs.
Tes reflets diaprés dissipent ma tristesse,
Aux feux de ton beau ciel je sens sécher mes pleurs.
Je ne veux contempler que ta grâce et ta gloire,
Je ne puis qu’admirer et je ne puis plus fuir,
Il n’est rien devant toi d’amer en la mémoire :
On ne peut qu’adorer, on ne peut plus hair!
PROCÈS-VERBAUX
DES SÉANCES :
SÉANCE DU MARDI 12 JUIN,
Sous la présidence de M. Villemain.
À deux heures et demie, la séance est ouverte. A la
droite de M. Villemain, président d'honneur, se placent
MM. J. Sorin, président, E. Lachèse, secrétaire-géné-
ral, Affichard, secrétaire ordinaire, et M. l’abbé Che-
vallier, archiviste. À sa gauche, s’assoient MM. V. Pavie,
vice-président, Belleuvre, trésorier; un troisième fau-
teuil attend un lecteur annoncé.
Sur la nouvelle, répandue depuis quelques jours, de
la présence de M. Villemain à cette réunion, un con-
cours empressé remplit de bonne heure la salle de
nos assemblées, toujours trop exiguë en semblables
circonstances.
M. E. Lachèse donne lecture du procès-verbal de la
dernière séance. La rédaction de ce procès-verbal est
adoptée.
La parole est donnée ensuite à M. J. Sorin, pour
lire une Étude sur une ode d'Horace et sur la traduction
de M. Patin.
— 959 —
M. Sorin s'excuse d’abord sur ce qu’il ose faire de
la critique littéraire en présence de l’orateur écrivain
qui a porté cette branche de la littérature à une hau-
teur jusqu'alors inconnue. Son intention, dit-il, est de
démontrer à M. Villemain que, toutes les fois qu’il
daignera présider notre Société, il trouvera du moins
parmi nous, à défaut d'autre titre à un tel honneur,
« le goût des études sérieuses, auquel les princes de
» la littérature se plaisent à accorder l'influence vivi-
» fiante de leur contact. »
L’orateur analyse l’ode d'Horace : Cælo tonantem
credidimus Jovem. 11 en cite les principaux traits, dont
il rapproche les mêmes passages pris dans la traduc-
tion de M. Patin. Il établit, par cette comparaison,
que le savant académicien est « un de ces esprits d’é-
» lite, dignes héritiers de la langue qu'a parlée le
» siècle de Louis XIV, et non moins dignes interprètes
» de la langue qu'a parlée le siècle d’Auguste. » Sur
quelques légers détails seulement, M. Sorin croit pou-
voir s’avouer un peu en dissidence avec M. Patin. Il
fait d’ailleurs observer que les petites et rares inéga-
lités de la nouvelle traduction tiennent, en grande
partie, à ce que notre langue n'offre pas les mêmes
ressources que la langue latine, pour rendre toutes
les nuances de la pensée. À ce sujet, il s’adresse ainsi
à M. Patin lui-même, dont il est fier d’avoir autrefois
été l’élève :
« Ce n’est pas vous, Ô mon maître, qui êtes vaincu
par le rude joûteur contre lequel vous étiez si digne
de lutter; c’est la langue française qui est obligée de
— 260 —
s’humilier devant sa mère. C’est précisément l'inverse
de ce que dit ailleurs votre poëte :
» © matre pulchrä filia pulchrior! »
M. Sorin ajoute en terminant :
« Je finis, Messieurs, comme j'ai commencé, en
remerciant avec la plus profonde gratitude notre
illustre président de vouloir bien venir chaque année
encourager parmi nous cette noble passion de l'étude,
que plusieurs de nous (je suis de ce nombre) ont eu
le bonheur de puiser dans ses leçons orales, et que
tous nous entretenons par la lecture habituelle de ses
œuvres, car ses œuvres sont de celles dont il faut dire,
avec Horace encore :
» Nocturnä versate manu, versate diurnâ! »
x
— Sous ce titre : L'avocat au criminel, M. Affichard
lit un fragment dans lequel il analyse, il suit pas à
pas, pourrait-on dire, les relations qui s’établissent
entre l’accusé ets le défenseur appelé près de lui par
son choix ou par la désignation du magistrat. Rassem-
blant les souvenirs de chaque jour dont l’a enrichi
l'exercice de son généreux ministère, peignant tour à
tour la défiance du prévenu doutant de voir près de
lui un homme réellement dévoué à ses intérêts, mesu-
rant ses paroles dans la crainte qu’elles ne deviennent
compromettantes pour lui, et le langage de l'avocat
forçant, par ses exhortations consolantes, la confiance
de son client et l’amenant à une expansive sincérité,
M. Affichard intéresse vivement l’auditoire à chacun de
— 961 —
ces drames intimes dont le parloir de nos prisons est
le triste et discret théâtre. Puis, les communications
établies, les aveux scrutés dans leur repentir, les dé-
négations appréciées dans leurs vraisemblances, vient
le jour solennel où le défenseur, après avoir assisté
l'accusé de ses conseils assidus, emploie en faveur de
sa cause tous les mouvements que recèle le débat et
tous les moyens que la conscience autorise. La parole
animée, l’émotion heureuse dont le prestige vient, ici
surtout, en aide à l’orateur, semblent réaliser ce double
vœu de nos vieux maîtres à l’égard de l’éloquence :
Ut veritas placeat, ut veritas moveat; et, quand
M. Affichard en vient à citer cet adage ancien : Pectus
facit disertos, chacun semble se dire que jamais pré-
cepte n’apparut plus heureusement rapproché de son
application.
Après s'être, en quelques mots d’une originale et
aimable simplicité, excusé de n'avoir pu préparer le
moindre fragment pour la solennité que la présence
de M. Villemain parmi nous avait, pour ainsi dire, fait
décréter d'urgence, M. le conseiller Bougler a donné
lecture d'observations écrites par lui, il y a quelques
années, pour les élèves du collége de Combrée.
Recherchant les véritables sources de l’éloquence,
citant quelques-uns des mouvements les plus pathé-
tiques que nous ait légués Homère ou présentés l’his-
toire moderne, il démontre, par ces exemples, qu’un
sentiment profond mis au service d’une louable pensée
fut toujours la cause la plus puissante des vives
impressions ou des enthousiasmes subits que peut
exciter la parole humaine. Chez l’homme même le plus
— 962 —
déshérité des tendances honnêtes et des pieuses habi-
tudes, une inspiration généreuse peut, à son heure,
produire l’éloquence et ennoblir tout à coup le langage
de l’orateur. À l’appui de cette thèse, d’une si encou- :
rageante moralité, l’auteur cite un nom qui s'associe
aux plus sombres souvenirs de la Terreur, celui du
trop fameux Legendre, ce boucher-législateur, comme
il l’appelle, dont certaines propositions, qui ne peu-
vent se redire, dépassèrent en cruauté les motions les
plus sanguinaires du temps. Eh bien! ce fougueux dé-
magogue, dont la main présenta, en juin 1799, le
bonnet rouge à Louis XVI, ce conventionnel qui, par
la rudesse de son langage, s'était fait surnommer le
Paysan du Danube, comprit un jour qu'après avoir
mis à mort les chefs de famille, il fallait au moins ne
pas laisser les enfants dans la misère, et vota contre
la confiscation des biens des condamnés. Cette aide
donnée à un sentiment noble autant que juste, porta
immédiatement ses fruits, et Legendre, dans cette
séance, conquit légitimement les applaudissements,
même de la partie honnête de l’assemblée, fort étonnée
peut-être de lui décerner aussi libéralement un tel
hommage. M. Bougler raconte, avec la clarté simple
et le charme bien connu de son style, cet épisode, qui,
tout en justifiant sa proposition, confirme en même
temps le précepte cité, il y a un instant, par M. Aff-
chard.
M. V. Pavie lit une pièce de vers sur le Mois de
Marie. Ce poète, on le sait, ne perd pas sa peine à
invoquer classiquement sa muse ; il la laisse librement
courir, et l'on peut être sûr qu'aucun des suaves
— 963 —
aspects de la nature, qu'aucune des douces impressions
du cœur ou des vives saillies de la pensée ne seront
perdus pour elle.
Dans le pays que j'aime, hier j'herborisai,
Pays d’où la fraicheur par trois urnes s’épanche,
Où vire le moulin, sous la brume avisé,
Où, sur la roue en pleurs, bondit l’écume blanche.
Mais, du bourgeois, déjà l’étendard s’est levé
Sur ces bords frissonnants que l’industrie harcèle:
Au lieu du bac modeste, un pont, longtemps rêvé,
Relie insolemment Villevêque et Soucelle.
On est au mois-de mai : la nature sourit dans sa
parure verdoyante. Le poète se lance à l’aventure à la
recherche de ses trésors embaumés :
d’errais par les taillis, trempé jusqu’au genou.
De l’ophrys bourdonnant aux pâles asphodèles,
Des préludes sans nom parlaient on ne sait d’où ;
Tout poussait et volait, — bruit de feuilles et d'ailes.
Toutefois, les plantes et les horizons n’occupent pas
son âme tout entière : un son, un souvenir suffisent
pour la charmer dans le présent ou la lancer rêveuse
dans le passé :
L’Angelus a sonné : tirons notre chapeau!
Qu’à cette heure, en ce mois où tout respire et prie,
De l’aigle au moucheron, du pasteur au troupeau,
Une chaîne d’Ave se tresse pour Marie,
Ïi passe près du lieu où repose un de ses jeunés
amis, comme lui assidu naguère à convoiter ces ri-
chesses que la rosée de chaque matin renouvelle :
— 964 —
Mais la mort, qui couvait, 6 jeune herborisant,
Ton front épanoui sous ses regards moroses,
D’un revers de sa faulx t'a mis, froid et gisant,
Dans l’herbier du sépulere, où se fanent les roses.
Puis il voit la vieille tour de Briollay et aborde sur
la rive prochaine :
Terre! En mon cœur charmé quel écho retentit?
C’est bien le noir clocher, c’est bien l’if tutélaire,
Echo du Sub tuum, que j'entonnai petit,
Un jour d’Assomption, dans la nef de Soulaire.
Où sont-ils, ceux d'alors? Aïeux aux chefs branlants,
Aïeules dont la cape ombrageait la paupière,
Chantres en cheveux gris, pasteur en cheveux blancs,
Où sont-ils, où sont-ils? — Ici! répond la pierre.
L’auditoire a semblé vivement impressionné par la
chute si expressive et si heureuse de ce dernier vers.
Plus d'un d’entre nous se rappelait les tours saisis-
sants, les péripéties soudaines qu’on rencontre si sou-
vent dans les œuvres de Victor Hugo, ce poëte dont
M. V. Pavie est sans doute le disciple, et à coup sûr le
reflet. |
Dans les Pauvres gens, entre autres, fragment faisant
partie de la Légende des siècles, Hugo met en scène la
femme d'un pauvre pêcheur, «qui, pendant que son
mari est en mer, apprend que la tempête vient de
rendre orphelins deux petits enfants de son voisinage.
Elle est allée vite les prendre pour les ajouter à sa
famille. Le mari rentre, et, instruit au loin du dé-
sastre, il veut qu’on aille chercher les deux pauvres
— 965 —
créatures. La femme semble ne pas entendre; le mari
s’étonne et va s’irriter :
— D'ordinaire, tu cours plus vite que cela!
— Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà !
Cest, on en conviendra, chez les deux la même voie
brève et entraînante. Seulement, Hugo nous conduit,
par ce moyen, à une idée gracieuse et consolante ;
M. Pavie, à une pensée grave et profondément triste.
Cette lecture achevée, M. Villemain a pris la parole
pour résumer en quelques mots les impressions prin-
cipales de la séance qui venait de solliciter son atten-
tion. Il a dit combien il était heureux de voir notre
Société rester fidèle et dévouée au culte des lettres
sainement entendu, c’est-à-dire appliqué aux devoirs
élevés, aux grandes réalités de la vie. Il a entendu,
dit-il, avec un vif intérêt, une voix autorisée par la
science analyser-une des odes de cet élégant Horace,
dont les vers partageaient avec ceux de Virgile les en-
couragements d’Auguste et de Mécène; il ne peut trop
louer surtout le goût et le jugement sous l'influence
desquels a été constamment appréciée l’œuvre du
traducteur, de ce savant interprète, de ce consciencieux
écrivain, dont il admire si hautement le mérite et dont
il partage si souvent les travaux.
Il a éprouvé avec toute l'assemblée, ajoute-t-il, l’im-
pression produite par le langage de M. Affichard, de
ce langage dans lequel se joignent, au talent de
l'écrivain, les accents émus de l'avocat. Les anciens
estimaient au plus haut point l’éloquence du barreau,
la puissance de ce combat judiciaire, dont l’honneur
x — 966 —
du nom, la liberté de l’homme ou les intérêts de la
famille, sont chaque jour la noble cause. L'orateur
qu’on écoutait à l'instant a dignement analysé, agrandi,
senti cette mission élevée, pour l’accomplissement de
laquelle le dévouement doit, comme on vient de le si
bien dire, dominer souvent la science et donner aux
accents de l’avocat leur premier charme et leur pre-
mière vertu.
Ces nobles inspirations, continue M. le Président,
se retrouvent dans les conseils que nous a fait entendre
M. le conseiller Bougler, et une fois de plus, en cette
occasion, on aura vu régner entre la magistrature et
le barreau, cet accord si heureux pour tous, et si con-
forme, d’ailleurs, à la communauté d’études de ces
deux carrières, dont l’une sert à l’autre d'initiation.
On ne peut trop redire les vérités utiles que cette
séance a fait entendre, trop affirmer la prééminence
des qualités morales sur l’habileté du raisonnement et
la parure du style, trop rappeler enfin que nos maitres
anciens donnaient du véritable orateur cette définition :
Vir bonus, dicendi peritus.
M. Villemain termine en félicitant l'assemblée” de
voir la poésie fidèle à chacun des programmes de ses
réunions. (est à ce noble langage qu'il convients à
toute séance littéraire d'emprunter ses derniers ac-
cents. Plus d’un nom angevin a conquis à cet égard,
soit au loin, soit ici même, une heureuse et éclatante
possession. Celui de M. V. Pavie se trouve dans leurs pre-
miers rangs : nulle poésie, on peut le dire, n’est plus
indigène et plus personnelle que la sienne, car C’est Lou-
jours sur le sol de l’Anjou que se cucillent les fleurs
— 967 —
dont il nous fait aimer les parfums et les nuances ;
c’est toujours dans les mouvements de son cœur qu’il
_va chercher la source des émotions si vraies et si pures
que recèlent les plus simples mêmes de ses chants.
Après avoir engagé de nouveau l’assemblée à per-
sévérer dans son zèle et dans ses efforts variés, M. le
Président déclare que l’ordre du jour est épuisé, et
lève la séance.
E. LACHÈSE.
SÉANCE DU MERCREDI 95 JUILLET.
Présents au bureau, MM. Sorin, président; E. La-
chèse, secrétaire-général; M. l'abbé Chevallier, archi-
viste.
M. le Président analyse la correspondance reçue
depuis l’avant-dernière réunion.
Une circulaire de la Société météorologique de
France invite toutes les sociétés savantes, les profes-
seurs, les écrivains qui relatent un phénomène
atmosphérique quelconque, à vouloir bien désormais
mentionner avec détail et précision le phénomène
observé, à en indiquer surtout la date et l’heure d’une
manière exacte, les comptes-rendus publics, en sem-
blable occasion, ne donnant le plus souvent que des
notions fort incomplètes.
Trois membres titulaires de la Société, M. Trouillard,
demeurant à Saumur, M. Orsel, ingénieur des mines,
appelé à la résidence de Tours, et M. le docteur Ou-
vrard, écrivent pour donner leur démission. La Société
SOC. D’AG. 19
— 968 —
décide que le titre de membre correspondant sera
donné à MM. Trouillard et Orsel. M. le docteur Ou-
vrard, qui compte parmi les plus anciens membres de
la réunion, et dont les travaux ont maintes fois con-
iribué à l’intérêt des séances, est nommé membre ho-
noraire , aux termes de l’art. 5 du réglement.
M. le Maire de la ville d'Angers adresse une réponse
favorable à: la lettre par laquelle la Société lui a
témoigné, le 4 mai dernier, le désir de voir le nom
du statuaire David donné le plus prochainement pos-
sible à l’une des rues ou des places de la cité. — Il
est décidé que cette réponse sera insérée textuellement
au procès-verbal. Elle est ainsi conçue :
Angers, le 17 juillet 1860.
Le Maire de la ville d'Angers à MM. les Membres du
Conseil d'administration de la Sociélé impériale
d'agriculture, etc.
Messieurs,
J'ai mis sous les yeux du Conseil municipal, lors de
sa dernière réunion, la lettre que vous m'avez adressée
le 4 mai dernier, et dans laquelle, au nom de la géné-
ralité des habitants, vous demandez que le nom de
David soit donné à l’une des rues nouvelles de la
ville. F7
Le vœu que vous avez exprimé, Messieurs, a été pris
en très sérieuse considération par le Conseil muni-
cipal, et j'ai le plaisir de vous annoncer que l’Admi-
nistration, qui partage les sentiments de reconnaissance
— 269 —
des habitants pour l’éminent et généreux artisle qui a
illustré sa ville natale, saisira la plus prochaine occa-
sion de donner le nom de David à l’une des places ou
rues nouvelles de la ville.
Agréez, Messieurs, l’assurance de ma parfaile con-
sidération.
Le Maire d'Angers,
MEAUZÉ, adjoint.
M. le Président fait connaître que M. le Ministre de
l’Instruction publique accorde à la Société une sub-
vention de 400 francs. Remerciments.
M. le Président rappelle qu’à la séance dernière il a
lu des Remarques sur une ode d’Horace et sa traduc-
tion; que M. Affichard a donné lecture, dans la même
séance, d’un fragment sur lAvocat au criminel, et
M. le Conseiller Bougler, d'observations sur l’Eloquence.
Le caractère spécial de cette séance, que présidait
M. Villemain, n’a pas permis de nommer, comme l’in-
dique le règlement, des commissions pour examiner
ces fragments divers.
Il annonce qu’il va nommer les membres de ces com-
missions. Pareille mesure toutefois, n’est pas à prendre
à l’égard de la pièce de vers lue par M. V. Pavie le
même jour, l’auteur ayant fait connaître que son œu-
vre ne devait pas être imprimé dans les mémoires de
la Société.
Un membre fait remarquer que le procès-verbal de
la séance dont il s’agit, adopté il y a un instant, est fort
étendu, présente une appréciation détaillée des travaux
— 270 —
divers lus dans cette réunion, et qu’à une époque sur-
tout aussi voisine de l'interruption que Îles -vacances
apporteront aux réunions de la Société, il serait tout à
fait superflu de demander sur chacune de ces œuvres
des rapports plus complets.
Cette opinion étant partagée par l'assemblée, les
fragments lus à la séance indiquée, par MM. J. Sorin,
Affichard et Bougler, sont renvoyés immédiatement au
comité de rédaction.
M. le docteur Hunault offre à la Société deux bro-
chures dont il est l’auteur et qui traitent, l’une de
l'Agriculture, et l’autre des Inondations en France. Re-
merciments.
M. le Président lit une lettre de M. Belleuvre, em-
pêché de venir à la séance, sur les vers de M. Chudeau,
de Saint-Remi-la-Varenre. Cet écrivain, dans la posi-
tion la plus modeste, semble demander à la poésie,
l'allégement sinon l'oubli des infirmités dont l’a afiligé
la nature. M. le Président, après avoir, dans le recueil
présenté, indiqué et lu à la Société l’Hymne des fai-
bles, demande s’il n’y aurait pas, de la part de la réu-
nion, lieu d’aviser au moyen le plus convenable de
donner au poëête la preuve de la sympathie quAal ins-
pire. L’assemblée adopte cette idée et charge les mem-
bres du bureau de faire à cet égard telle DE UEE
qu’ils croiront devoir choisir.
Ïl est donné par M. le Secrétaire général, lecture de
l'Etude de M. Courtiller jeune sur les fossiles. À rai-
son de son peu d’étendue, ce travail ne donne pas lieu
à la nomination d’une commission et est renvoyé im-
médiatement au comité de rédaction.
Le
HOTTE —
M. Lemarchand donne lecture d’une notice pleine
d'intérêt sur la Chaperonnière, manoir du pays des
Mauges, qui, à l’époque des derniers troubles de la
Vendée, donna asile à MM. de Civrac, Morisset et Ca-
thelineau, et vit la mort de ce dernier. Une commis-
sion, composée de M. l’abbé de Beaumont, de MM. Léon
Cosnier et Béclard, est chargée de faire un rapport
sur ce fragment, que l’on ne pourrait, sans le priver
d’une partie de son charme, livrer à une froide ana-
lyse.
M. Hossard lit un fragment de traduction en vers
du Prædium rusticum de Vanière. On sait que cet au-
teur, appartenant à l’ordre des Jésuites, acquit, au
commencement du XVII siècle, une haute renommée
de professeur, principalement dans le Languedoc, son
pays, et parut à plus d’un des critiques de son temps,
approcher parfois, dans ses Nouvelles Géorgiques, de la
grâce et de l'élégance de Virgile.
La traduction de M. J. Hossard ne devant pas pa-
raître dans les Mémoires de la Société, il n’est pas
nommé de commission pour son examen.
M. le Président fait connaître diverses circonstances
en présence desquelles il y a lieu, selon lui, de pro-
roger le délai imposé pour la présentation des mé-
moires relatifs à la question du drainage, objet du con-
cours de la présente année. La réunion, adoptant ces
motifs, décide que le délai antérieurement désigné sera
prorogé jusqu’au quinze décembre prochain.
Après rapports sur la double candidature de
MM. Brossard de Corbigny, ingénieur des mines, et
Montaubin, avocat, il est procédé, par scrutins séparés,
— 272 —
à la réception de ces deux candidats: ils sont proclamés
mernbres titulaires de la Société.
L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée.
E. LACHÈSE.
SÉANCE DU 22 AOÛT 1860.
Etaient présents au bureau, MM. Sorin, président,
E. Lachèse, secrétaire-général, M. l'abbé Chevallier,
archiviste.
Le procès-verbal de la séance précédenteest lu et
adopté.
M. le bibliothécaire de ta Société (ne lecture de
la liste des publications reçues depuis la séance pré-
cédente.
Parmi ces Sociétés, les quatre suivantes expriment
le vœu que les publications de la Société d'Agriculture
d'Angers leur soient adressées à l'avenir si elles ne l’ont
été jusqu’à présent.
Ce sont: 19 la Société littéraire et scientifique de Cas-
tres (Tarn); 20 la Société industrielle d’Elbeuf (Seine-
Inférieure); 3° la Société centrale de l'Yonne, à Au-
xerre; 40 la Société d'Agriculture de Châteauroux
(Indre).
M. le Préfet de Maine et Loire désire, avant de sol-
citer du Conseil général la subvention accordée depuis
quelques années au cours d’arboriculture d’Angers,
pouvoir rendre compte à ce Conseil des travaux accom-
plis pendant l’année 1859, du nombre des personnes
=
qui ont fréquenté le cours et des résultats qui ont été
obtenus. Cette demande est datée du 2 août courant.
M. le Président fait connaître à la Société la réponse
qu’à la date du 7 du même mois, il a faite à cette de-
mande. Les résultats sont aussi satisfaisants que pos-
sible, et tout fait espérer que cet utile enseignement
continuera à recevoir les preuves de la bienveillante
sollicitude de l'Administration.
* Par une lettre du 11 août, M. le Préfet invite M. le
_ Président et MM. les membres du bureau de la Société,
à se trouver, le 15, à l’hôtel de la Préfecture, pour,
de là, se rendre en cortége au Te Deum solennel qui
sera chanté dans la cathédrale, à l’occasion de la fête
_ de l'Empereur.
L'ordre du jour indique la lecture, par M. le con-
seiller Bougler, d’un rapport sur le mémoire de M. Th,
Crépon, relatif à la Noblesse avant 1789.
M.» Bougler exprime son regret de ne pouvoir lire
dés aujourd’hui ce rapport que plusieurs causes, l’im-
possibilité entr’autres de réunir à temps une dernière
fois les membres de la commission chargée d'examiner
le mémoire, l’ont empêché de compléter. La lecture de
ce rapport est, en conséquence, remise à la séance
prochaine.
M. Janin lit un aperçu plein d'intérêt sur le rapport
de M. Rondot, relatif à la création, à Lyon, d’un musée
d'art et d'industrie.
M. le capitaine Janin rappelle, en suivant le rapport
qu'il analyse, l’histoire des nombreuses industries dont
Lyon a eu l’iniliative et conserve encore la suprématie.
Certes, nulle part, un musée tel que celui dont on in-
— 974 —
dique la créalion ne peut présenter un enseignement
plus fécond, un intérêt plus universel que dans celte
importante cité. f
L'assemblée, sur la proposition de M. le Président,
s’empresse de décerner à M. Rondot, le titre de membre
correspondant.
M. le Président présente au nom du conseil d’admi-
nistration, un rapport sur les poésies de M. Chudeau.
Né dans une position modeste, M. Chudeau est atteint
de la douloureuse infirmité, de la triste immobilité
dont fut frappé Scarron. Mais là s’arrête entre eux la
ressemblance. Ami des. plaisirs poussés jusqu’au dé-
sordre, des jeux du théâtre et des gaies aventures,
Scarron, digne personnage de son Roman comique, n’est
jamais plus à l’aise, plus lui-même, que dans les
productions où le jovial atteint le burlesque. Confiné
dans une paisible campagne, M: Chudeau trouveses im-
pressions les plus vraies dans le spectacle de l'horizon
borné qui l’entoure. Comme il voit bien, il peint bien :
comme, chez lui, le sentiment s’unit toujours à l’idée,
ses vers touchent en même temps qu’ils plaisent. Quel-
ques fragments viennen{ prouver à l'assemblée la vérité
de cette appréciation,
C’est d’abord cette description gracieuse d’une fleur:
+
Je chante une petite plante,
Une fleur qu’en notre pays
Toute simple et tout odorante,
On nomme Clef de paradis. » a
Ma fleur au printemps ést fidèle :
Le premier jour que, dans les bois
— 975 —
Elle s’entr’ouvre, une hirondelle
Voltige et chante sur nos toits.
Les savants l’appellent jacinthe,
Mais les enfants, dans le taillis,
Voyant que d'azur elle est teinte,
La nomment Clef de paradis.
Les Deux fontaines sont d’un genre plus léger, plus
vif :
L’Arioste, en son plaisant livre,
Raconte qu’en certain pays,
‘ Où, peut-être, on aimerait vivre,
Deux fontaines étaient jadis.
Lecteur, figurez-vous qu’une onde,
Versait un indicitle amour,
Et l’autre, une haine profonde,
Pour même amante tour à tour.
Après avoir décrit les effets cruels de ces breuvages
enchantés, l’auteur termine ainsi :
Peut-être n’y croirez-vous guères ?
Vous aurez grand tort, à part moi,
Je vous jure qu’en ces matières
L’Arioste est digne de foi.
Si ces choses n'étaient certaines,
Pourquoi nous les dirait-il, lui ?
Mais, savoir si ces deux fontaines
Existent encore aujourd’hui,
Je n’en sais rien : tout porte à croire
Qu’Anglais, France, Ture, Chinois ou Gree,
Tant et tous y sont allés boire,
Qu’elles pourraient bien être à sec.
| SOC. D’AG. 920
— 916 —
Le vers s’élève et ennoblit au contraire, s’il s’agit
de peindre l’arrivée des Pèlerins à la Mecque.
La Mecque, ce jour-là, n'avait jamais peut-être,
Sur ses hauts et nombreux minarets, vu paraître
Autant de clarté : le soleil
D'un vaste océan d’or et de pourpre brillante
Inonde la mosquée, alors étincelante
Comme un grand temple de vermeil.
La réunion écoute avec intérêt ces citations des œu-
vres les plus récentes de M. Chudeau, et, sur la propo-
sition de M. le Président, décerne à l’auteur le titre de
membre correspondant de la Société.
Rien n'étant plus à l’ordre du jour, la séance est
levée.
E. LACHÈSE.
MÉMOIRES
DE LA
NOCIÈTÉ IMPÉRIALE D'AGRICULTURE |
SCIENCES ET ARTS
D'ANGERS
(ANCIENNE ACADÉMIE D’ANGERS)
NOUVELLE PÉRIODE
TOME TROISIÈME — QUATRIÈME CABIER.
ANGERS
IMPRIMERIE DE COSNIER FT LACHÈSE
Chaussée-Saint-Pierre, 13
1860
LA
6 AE”
SOMMAIRE
Rapport sur le mémoire de M. Th. Crépon, intitulé : Du droit d’a-
noblissement et de l'usurpation de la noblesse avant 1789, par
M. BouGLER. ;
Guingamp, Etudes pour servir à l’histoire du Tiers-Etat en Bretagne.
— Quelques mots sur cet ouvrage, par M. E. LACHÈSE.
Mœurs des insectés. — Les Calicurgus, par M. COURTILLER jeune.
Procès-verbaux des séances :
Séance extraordinaire du 13 septembre 1860.
Séance du 28 novembre.
Séance du 26 décembre.
Concours pour le prix de 1861,
PA
RAPPORT
SUR LE MÉMOIRE DE M. THÉOPHILE CRÉPON
intitulé :
DU DROIT D'ANOBLISSEMENT
DE L’USURPATION DE LA NOBLESSE AVANT 1789
Par M. BOUGLER.
Messieurs ,
Vous aviez, suivant votre usage, renvoyé à l’examen
d’une commission spéciale le travail sur Le droit d’'a-
noblissement et l’usurpation de la noblesse avant 1789,
dont notre collègue M. Crépon vous donna lecture au
cours de l’année dernière. Déjà cette commission vous
a fait connaître qu’il lui avait paru que le travail de
M. Crépon méritait à tous les titres les honneurs de
l'impression. Je viens aujourd’hui, Messieurs, achever
ce rapport et vous parler avec quelque détail de ces
recherches laborieuses et savantes, de ce traité histo-
SOC. D’AG. 21
— 978 —
rique toujours si plein d'intérêt et d'actualité, dont la
lecture comporte encore un attrait irrésistible et puis-
sant alors même que l’on ne saurait lui donner une
adhésion complète et sans réserve.
On peut considérer la noblesse sous un double point
de vue. Réduite à sa plus haute expression, c’est tout
simplement la race des conquérants de l’Europe et dès
lors toutes les émancipations successives, quelque lé-.
gitime, quelque glorieux qu’en soit le principe, ne
sauraient préjudicier au droit de conquête, et ne peu-
vent jamais valablement introduire dans les rangs du
patriciat suprême des éléments autres que des Pairs,
c’est-à-dire de ces hauts barons dont la grandeur et
l'illustration ont pour tous la même origine et partent
de la même date. Le temps cependant et la force même
des choses avaient fini par modifier cet état primitif,
et quand la royauté eut acquis une puissance réelle et
incontestée, le corps aristocratique n’eut plus la possi-
bilité de se maintenir dans une immutabilité nécessai-
rement incompatible avec les conditions vitales d’une
monarchie indépendante et fortement constituée. De ce
jour aussi commence une ère nouvelle où la noblesse
ne nous apparaît plus que comme un reflet de la splen-
deur du trône, comme un prolongement éclatant et
glorieux de la souveraineté.
Nous ne croyons pas qu’il soit possible de contester
sérieusement l'existence de ces deux phases succes-
sives de la noblesse, au moins dans notre pays, et bien
que nous ne trouvions pas dans le travail de M. Cré-
pon de contradiction formelle sur ce point, nous crai-
gnons fort cependant de voir ici commencer nos dis-
— 979 —
sentiMents, non point peut-être sur le fait en lui-même,
mais sur ses conséquences telles surtout que notre
collègue a cru pouvoir les déduire. Nous ne voulons
point nier l'évidence , et nous sommes tout disposés à
reconnaître que la transformation que nous venons
d'indiquer avait diminué beaucoup l’importance exclu-
sive de la noblesse de date immémoriale et séculaire,
mais est-1} vrai de dire qu’un pareil résultat n’a pu
qu'être de tout point compromettant et fatal? Nous
sommes loin de le penser et nous ne saurions partager
sur cette question le sentiment auquel M. Crépon pa-
raîl s'associer, quand trop impressionné peut-être par
le tableau des abus qui s'étaient introduits sous notre
ancienne monarchie , il se demande avec une expres-
sion visible de tristesse et de regrets « ce que sont
» devenues la puissance et la dignité de ce corps qui
» pouvait autrefois tenir la royauté en échec, et qui
» plus tard, tout en s’inclinant devant la suprématie des
» rois de France, avait su conserver tant d'importance
» et tant de grandeur? » Ces temps de importance et
de la grandeur de la noblesse féodale ne furent pas
sans gloire assurément, mais ils n’en restent pas moins
l’une des époques les plus déplorables de notre his-
toire, et il nous serait trop facile de l’établir si les
bornes de ce rapport nous permettaient les développe-
ments nécessaires. Mais à quoi bon cette discussion
rétrospective ? Nous ne contestons point la gloire, et
certes M. Crépon est trop profondément versé dans les
études historiques pour songer à méconnaître les dis-
sensions cruelles et les longues calamités que rappelle
le souvenir de ces premiers âges’'de la monarchie fran-
— 280 —
çaise. Ce ne fut point à la race énergique mais'con-
tentieuse et perpétuellement agitée des hommes qui
avaient conquis le sol de la patrie, ce fut à la royauté
seule que la France dut avec l’unité nationale la meil-
leure part de sa grandeur et de sa puissance. La recon-
naissance ne doit pas sans doute se laisser entraîner
au delà des limites posées par l'expérience et la rai-
son, et il faut bien reconnaître que cette royauté bien-
faisante et iutélaire n’en avait pas moins besoin d’un
contre-poids efficace et réel, puisque sous son action
libre et sans contrôle se produisaient des abus de plus
d'un genre. Nous concevons donc parfaitement que
l'on se surprenne à regretter le succès trop complet
peut-être des conquêtes de l’omnipotence royale. Tous
les hommes de cœur abhorrent instinctivement le des-
potisme, tous détestent les abus de quelque part qu'ils
viennent, tous se sentiraient disposés même à dire avec
Mme de Staël que le gouvern ment aristocratique vaut
mieux encore que le gouvernement absolu , parce que
sous la première de ces formes quelques-uns du moins
sont quelque chose. Il ÿ aurait toutefois imprudence
et péril peut-être à trancher de prime saut et de sen-
timent des questions si ardues, et à se laisser égarer
dans le vaste champ des théories vaines et purement
spéculatives ; il vaut mieux à tous égards prendre les
choses stelles qu’elles se présentent, et les hommes
comme ils sont; or, s’il est une vérité confirmée par
l'expérience des siècles, c’est que nul pays ne fut ja-
mair moins que le nôtre disposé à subir l’ascen-
dant même légitime et modéré d’une classe supé-
rieure et privilégiée. Nous sommes encore aujourd’hui
— 281 —
cette nation qu’un illustre (1) et brillant écrivain pei-
gnait en traits si justes et si frappants, il y aura tout à
l'heure un demi-siècle, quand il la représentait amou-
reuse des armes, passionnée pour la gloire militaire,
folle d'égalité, mais de liberté n’ayant nul souci. Cest
en cela précisément, c’est surtout dans ce sentiment
de répulsion pour les distinctions de caste et de nais-
sance que notre caractère contraste essentiellement
avec celui d’une nation voisine, qui fut trop souvent
la rivale et l’ennemie de la France, uniquement peut-
être parce que ces deux pays se partagent la supré-
matie sur toutes les puissances du continent européen.
Le culte de l’aristocralie est profondément entré dans
les mœurs du peuple anglais, et il n’est pas aujour-
d’hui encore dans les trois royaumes un paysan qui
ne soit familier avec la chronique des grandes maisons
de sa province. Dans les chaumières de l’Ecosse,
comme dans les cottages du Northumberland on charme
l’ennui des longues soirées d’hiver à conter les hauts
faits ou même les simples incidents de la vie intime
des Campbell et des Percy.
Combien chez nous les choses se passent autrement,
et que nous sommes loin de ce culte héréditaire et de
ces mœurs que nous avons même quelque peine à con-
cevoir! Si exclusivement militaire qu’ait paru toujours
l'esprit français, on ne l’a vu dans aucun temps se lais-
ser subjuguer par le prestige puissant qu’aurait semblé
devoir exercer une noblesse brave, active, généreuse,
toute bardée de fer et toute chargée de gloire. C'est
a
(1) M. de Chateaubriand.
— 982 —
pour cela très-certainement que la royauté a pour-
suivi avec tant de persévérance et tant de facilité le
cours de ce que j’appellerai ses excursions incessantes
sur le domaine de l'aristocratie traditionnelle. Nous ne
prétendons pas contester que la couronne ne soit par
elle-même une puissance essentiellement envahissante
el peut-être ici n’a-t-elle pas procédé toujours avec
une juste mesure, mais on aura beau dire tant qu’on
voudra que la noblesse avait sa raison d’être et qu’il
était odieux de porter atteinte à la pureté de son insti-
tulion , puisqu'elle n’était, après tout, que la conti-
nuation des honneurs mérilés par les services et la
gloire des aïeux , la réalité des faits proteste contre
cette définition bonne tout au plus en théorie, mais
qui date de trop loin pour être demeurée applicable à
l’histoire de ces temps intermédiaires qui furent ceux
de la fondation de notre monarchie française. C’est
Aristote (1), en effet, qui le premier, nous le croyons
du moins, a fait consister la noblesse dans les ancien-
nes vertus el richesses propres à une famille, et je note
ici en passant que bien des années avant le jour où la
chancellerie ait commencé à expédier des lettres d’a-
noblissement moyennant finance, le philosophe de
Stagyre indiquait déjà la richesse comme un élément
constitutif de la vraie noblesse; mais, à part cette ob-
servation purement incidente, il faut convenir que de-
puis Aristote jusqu’à nous, les temps, les choses et les
hommes ont beaucoup changé. Si dans la pensée de
l’immortel auteur de l’Art politique, la vertu devait être
(1) Pol., 1v, 8.
— 983 —
le premier de tous les titres à la plus haute distinction
sociale , il n’en faut pas conclure à l’immutabilité de
ce grand principe. Dans une longue série de siècles,
plus d’une fois le fait s’est substitué au droit, trop sou-
vent les vérités les plus nettes et les plus fécondes ont
disparu sous l'ombre épaisse et fatale des préjugés. Il
en a surtout été ainsi chez nous du prestige nobiliaire.
Il a emprunté d’abord au fait primordial et matériel
de la conquête du pays, et plus lard sans doute à l’es-
prit d’assimilation, puis aux vanités individuelles quel-
que chose d’insaisissable et de mystérieux que l’on a
peine à définir. Toutes les ressources de la science,
tous les prodiges de l’art, tous les arguments de la
dialectique ne suffiraient pas toujours à expliquer les
contradictions qui se pressent sur ce terrain glissant
et mobile. M. Crépon, par exemple, qui déplore avec
grande raison la prodigalité démesurée des anoblisse-
ments, et qui la signale comme une cause d’affaiblis-
sement et de désorganisation, proclame d’ailleurs que
la récompense des services éminents peut seule rendre
à l’anoblissement son véritable caractère, et que même
aujourd’hui nos sociétés modernes n’en sauraient com-
porter d’autre. On ne peut pas mieux dire assurément,
mais enfin pour ce qui est des siècles passés, celte no-
blesse franque qui, suivant M. Crépon lui-même, a
tenu longtemps le trône en échec, et dont il serait pres-
que tenté de reprocher à nos rois l’abaissement et l'hu-
miliation, cette noblesse avait - elle donc uniquement
puisé son illustration et ses priviléges aux sources les
plus pures? Serait-il aussi facile qu’on paraît le croire
de citer les services rendus, les belles actions accom-
— 284 —
plies par les premiers auteurs de nos grandes familles
françaises? Sans doute, dans la suite des temps, leurs
descendants ont plus d’une fois versé l'impôt du sang;
ils ont gagné des batailles et ajouté un nouvel éclat à
l’honneur du nom français, mais enfin, la chose est
fâcheuse à dire, et cependant il faut bien le rappeler,
ce n’était pas seulement de ces glorieux exploits qu’ils
dataient leur noblesse, ils la prenaient de plus haut.
Cest vraiment ici, Messieurs, que le préjugé va vous
apparaître sous son plus triste aspect, et c’est pour
cela que nous faisons appel à toute votre attention pour
que vous puissiez bien saisir cette étrange anomalie.
De bonne foi, si ces aînés de nos plus illustres et de
nos plus antiques familles avaient, en effet, gagné leur
noblesse à la longueur de leur épée, cette noblesse
même n’aurait-elle pas dû comporter tout d’abord plus
de relief dans la personne de celui qui se serait fait
ainsi le premier de sa race, puis, s’effacer un peu et
successivement dans sa postérité ? Cependant il en était
tout autrement, et ici le préjugé avait pesé d’un tel
poids qu’il était parvenu à bouleverser jusqu’à l’ordre
naturel des choses. Tout le monde le sait, pour at-
teindre à la sommité d'excellence et d'honneur la no-
blesse devait être immémoriale. Elle n’avait rien à ga-
gner au bruit pourtant si flatteur et si doux des accla-
mations populaires, elle participait à peine au reflet le
plus éclatant d’une gloire encore récente; il fallait de
toute nécessité et sous peine de déchéance ou d’abais-
sement , il fallait qu’elle allât se perdre dans la nuit
des temps, et c’est sous cette sphère d’idées qu’il était
admis que l’entrée des hauts chapitres, celle du palais
— 285 —
de nos rois, les intimités mêmes du service royal de-
meurassent interdites à tout gentilhomme de quelque
degré que ce fût, auquel il eût été possible de citer la
date de l’illustration de ses pères. Il faut avouer que
si ces exigences, imposées par ce qu’on appelait les
preuves de cour, étaient compatibles encore avec la pen-
sée d’honorer les grandes actions et les glorieux ex-
ploits, il était étrange du moins que l’on semblât te-
nir si fort à n’en plus retrouver la trace !
Je ne veux point, Messieurs, m’insurger contre les
grands noms, puisque je viens de reconnaître qu’ils
avaient pour la plupart retrouvé dans la suile des âges
l’incontestable consécration de la gloire et qu’ils per-
pétuaient ainsi parmi nous les plus chères traditions
de la France. Il est regrettable cependant que ce soit à
tout autre titre que la mémoire des services et du dé-
vouement des aïeux que ces grandes races revendi-
quent encore le respect et l'honneur qui leur sont dus.
La si noble maison de Montmorency, par exemple,
se tiendrait pour atteinte dans la purelé de son pres-
tige aristocratique et nobiliaire, si l’on s’obstinait à ne
vouloir la faire commencer que du jour où le plus
glorieux de ses ancêtres enlevait les enseignes impé-
“riales à la bataille de Bouvines; les la Trémoille gar-
daient dans leur châtellenie de Thouars des archives
antérieures de je ne sais combien dé siècles à l’avéne-
ment de cet illustre Guy de la Trémoille, qui fut l’un
des plus intrépides compagnons d’armes de Godefroi
de Bouillon, les La Rochefoucauld enfin, qui parais-
sent issus des sires de Lusignan, et qui comme eux
croyaient descendre de la fée Mélusine, se complai-
— 286 —
saient dans le mirage de cette origine fantastique et
fabuleuse autant et plus peut-être que dans le souve-
nir de ces belles et flatteuses paroles de Charles-Quint
qui, pour reconnaître leur gracieuse hospitalité, s’était
écrié : « Maison jamais ne sentit plus noblesse, loyauté
» et prud’homie ! »
Il n'entre pas assurément dans notre pensée de vou-
loir faire à ces noms, toujours si dignes de respect, le
reproche d’avoir subi l’empire d’un préjugé générale-
ment admis dans tous les temps et tous les lieux, mais
nous avons bien le droit au moins d’en déplorer l’abus,
et un exemple, encore récent et caractéristique dans
sa burlesque et plaisante originalité, va nous aider à
montrer jusqu’à quel degré d’exagération une sem-
blable direction d’idées peut conduire.
Il suffit d’être quelque peu familier avec les études
héraldiques pour savoir que la famille Brulart de
Sillery était aricienne et illustre dans la robe et dans
les armes. Ce nom, aujourd’hui éteint, a été porté
dans le xvirie siècle et au commencement du xIxe, par
une femme auteur qui avait conquis une sorte de cé-
lébrité littéraire, je veux parler de la marquise de Sil-
lery-Genlis, veuve d’un conventionnel fort connu, qui
mourut sur l’échafaud révolutionnaire avec les prin-
cipaux chefs de la Gironde. Sans remonter si haut que
les grandes maisons que je viens de citer, les Brulart
de Sillery étaient incontestablement d’origine chevale-
resque; puisqu'il n’était pas possible de retrouver l’é-
poque de leur anoblissement. Cette famille n’était bien
connue cependant que depuis Louis XI que Pierre Brulart
avait siégé dans le conseil du roi. Environ deux siècles
— 987 —
plus tard, sous le règne de Henri IV et la minorité de
Louis XIII, Nicolas Brulart, marquis de Sillery, fut
chancelier de France, et plusieurs de ses descendants
servirent avec éclat dans nos armées. Peu d’années
avant la révolution de 1789, on relatait tous ces titres
d'honneur devant le commandeur de Sillery, l'un des
arrière-petits-fils du chancelier, et on le félicitait sur
la grande illustration militaire de sa maison dont les
armes de gueules à la bande d’or, chargée de cinq barils
de poudre de sable, attestaient assez les combats et la
gloire. « Que me dites-vous là? s’écria d’une voix ter-
rible le commandeur transporté de colère et d’indi-
gnation. Des barils de poudre !!! grand Dieu !... et
croyez-vous donc que ma maison n’avait-pas des armes
avant que la poudre fût inventée? Des barils de pou-
dre ! j'aimerais mieux en vérité qu'ils fussent pleins
de tout ce que l’on peut imaginer de plus dégoüûtant
et de plus immonde ! » Ici, Messieurs, le commandeur
s’exprimait avéc une rudesse toute soldatesque, et je
suis vraiment obligé de dissimuler quelque peu la
grossièreté par trop mal séante de ses paroles, et je
ne voudrais pas, moi, qui ne suis point en colère, je
n’oserais pas même vous donner le texte complet; je
suppose d’ailleurs qu’il vous sera très facile d’y sup-
pléer. En tout cas, les paroles ne font rien à la chose;
ce que je veux seulement relever ici, c’est l’étrangeté
des prétentions de ce vieux gentilhomme, qui ne se
contente pas de l’honneur imprimé à son nom par le
souvenir d'un illustre chancelier de France et d’un
grand nombre de guerriers célébres, et qui se croi-
rait presque tombé en roture si sa noblesse n'allait se
— 288 —
cacher dans la nuit des âges ! Voulez-vous, Messieurs,
un second exemple des extrémités où peut entraîner
cette exagéralion de l'esprit de caste? Nous ne l’em-
prunterons plus à un vieux courtisan, à un homme
léger et futile; il ne date pas des plus tristes années
du règne de Louis XV, et nous n’irons pas le chercher
cette fois dans le palais de Versailles où ces déplo-
rables et folles illusions trouvaient peut-être soit leur
justification, soit leur excuse. Le fait que nous voulons
relever date des premiers temps de la révolution , il
émane du plus redoutable tribun qui ait dominé cette
grande et terrible époque, de Mirabeau lui-même. En
publiant la nouvelle édition des Souvenirs et Portraits
du dernier duc de Lévis, le savant et habile collecteur
des mémoires relatifs à la révolution française, M. Bar-
rière, nous apprend que dans une séance de l’Assem-
blée constituante , plusieurs seigneurs de la cour qui
siégeaient au côlé droit, avaient longtemps vanté l’an-
cienneté de leur noblesse et la pureté de leur sang.
Serait-1l possible, disait un membre de la majorité,
M. Frochot, qui revenait de la séance dans la voiture
de Mirabeau, serait-il bien possible que ces messieurs
se crussent, en effet, à part toute expression figurée,
d’un autre sang que le reste des hommes? — N’en
doutez pas, reprit vivement Mirabeau ! Puis, après un
moment de réflexion, il ajouta d’une voix émue et,
paraît-il, avec un sentiment visible d'adhésion : « Eh !
croyez-mol, c'est une erreur dont on se guérit bien
plus mal aisément que vous ne pensez! » M. Barrière
affirme tenir ce fait de M. Frochot lui-même.
À vrai dire, Messieurs, en présence de la ridicule et
— 289 —
bizarre outrecuidance du commandeur de Sillery,
comme de l’étrangeté vraiment incroyable de ces pré-
tentions à la supériorité psychologique des vieilles ra-
ces, préjugé dont Mirabeau lui- même avait quelque
peine à se défendre, on ne voit pas que la royauté ait
été si mal inspirée quand, pour nous servir des propres
expressions de M. Crépon, « elle commença par intro-
» duire dans les rangs d’une aristocratie remuante et
toujours en lutte avec elle, des hommes sans passé et
» sans histoire qui devaient trouver des titres suffisants
» à de pareilles faveurs dans les services qu'ils lui
» avaient rendus. »
Le droit d’anoblissement est d’ailleurs une préro-
gative essentielle de la couronne. Dans toute monar-
chie, le roi doit être nécessairement la source de toute
grâce et de toute faveur comme de toute justice, et si
ce principe incontestable de droit public peut mener à
des conséquences parfois excessives, il ne faut pas ou-
blier que la politique a ses mystères aussi bien que la
religion, et qu'ici une logique rigoureuse et absolue
toucherait de près, sans qu’on s’en doutât peut-être, aux
monstrueuses absurdités de l’abbé Sieyès, qui était lo-
gique aussi matériellement du moins et au pied strict
de la lettre, quand il ne voyait dans la balance des
droits respectifs du roi et de la nation qu’une simple
unité mise en présence de trente millions d’indivi-
dualités.
Du reste, toutes ces protestations contre la multi-
plicité des anoblissements datent de fort loin, et au mo-
ment de notre grande révolution de 1789, le parti dé-
mocratique voulut à Angers même établir une distinc-
[2
NT de
tion entre les nobles et les anoblis, et retrancher même
ces derniers de la liste officielle de notre aristocratie
provinciale. La tentative demeura sans effet, mais on
peut affirmer aujourd’hui en toute sécurité de cons-
cience que ce n’était ni des hautes perspectives d’une
politique imposante et élevée, ni des grandestraditions
féodales que se préoccupaient les réclamants. On vou-
lait tout simplement humilier la noblesse que les char-
ges municipales avaient en Anjou plus que partout ail-
leurs recrutée dans les rangs de la petite bourgeoisie.
On espérait même que bien des nobles à origine préten-
due chevaleresque ne pourraient faire ces grandes
preuves antérieures au xve siècle que l’on était en droit
d'exiger pour constituer la véritable noblesse, et en dépit
de tous les semblants d’une grande impassibilité phi-
losophique, on se réjouissait fort à l’idée de faire des-
cendre d’un degré ces nobles qui portaient ombrage,
et dont la prééminence toute récente causait des dé-
plaisirs mortels à toutes nos. petites vanités plébéien-
nes. Bientôt de l’impuissance d'empêcher, on arriva
au misérable expédient et à la honteuse ressource des
sarcasmes et des outrages. On alla au théâtre unique-
ment dans le but d’applaudir avec fureur un drame de
l'allemand Stéphany, où l’on se raillait agréablement
d’un jeune cadet qui se vantait d’être noble depuis 18
mois de père en fils; on riait aux éclats, on s’arrachait un
pamphlet mordant et spirituel qui exprimait le regret
que « notre père Adam n’eût pas acheté une charge de
» secrétaire du. roi, parce que nous aurions tous été
» nobles », enfin dans une sphère plus élevée et aussi
beaucoup plus triste, les gentilshommes de haute ex-
— 991 —
traction qui siégeaient dans la chambre de la noblesse
et qui tout d’abord s’y agitaient vainement pour ren-
verser l’antique constitution de la monarchie, les Me-
nou, les Noailles, les Liancourt, les Sillery que je
citais tout à l'heure, furieux de ne l'emporter ni par
le nombre, ni par l’éloquence, ni par le talent, sur
l’imperturbable loyauté des Cazalès et des d'Espréme-
nil, se plaignaient dédaigneusement de ce que toute
la noblesse de France fût menée par quarante ans de
noblesse (1).
Je ne prétends pas, Messieurs , que ces nouveaux
anoblis n’aient, à leur insu même, contribué beaucoup
peut-être à cette révolution devenue si fatale à l’aris-
tocratie comme à la royauté. Chez plusieurs d’entre
eux sans doute une morgue insupportable, une fierté
ridicule et blessante avaient trep rapidement succédé
à l'humilité de leur ancienne condition bourgeoise,
mais c'était là l’inévitable tribut payé à l’infirmité de
notre pauvre nature humaine, et il ne serait pas juste
pour cela d'oublier qu’au jour de la grande épreuve,
ces derniers venus dans l’ordre de la noblesse surent
prendre leur tâche au sérieux, et qu’au moment où
tant d’hommes de haute naissance allaient s’enfoncer
et se perdre dans le torrent anarchique, la plupart de
ces nobles de quarante ans donnèrent de tout autres
exemples. Dans les assemblées politiques, sur les
champs de bataille et jusque sur l’échafaud révolu-
tionnaire, on les vit presque tous justifier dignement
le choix du prince. Pour ceux-là du moins, on ne dira
(1) V. les Mémoires du marquis de Ferrière, t. 1, p. 6.
— 992 —
pas que l’anoblissement ait été prostitué sans raison ni
mesure, car leur noblesse commençait plus glorieuse-
ment que bien d’autres n’allaient finir. Le parti qu’ils
soutenaient n’a pas triomphé sans doute ; le temps, la
fortune, Îa raison souveraine des choses ont prononcé
contr'eux, mais leur cause n’en fut pas moins alors
celle de la justice et de l’honneur, parce qu’en droit
nul n’a jamais celui de vouloir une révolution, et que
le véritable patriotisme consiste toujours à défendre
au prix de tous les sacrifices et de tous les périls les
institutions et les lois du pays.
Ces réflexions ne s’appliquent nullement au travail
de M. Crépon, et si j’en ai pris texte pour rappeler les
tendances de certains de nos pamphlétaires angevins
dans les jours qui préludérent à notre première révo-
lution, je m’empresse de reconnaître d’ailleurs que
notre collègue se pose à un point de vue hien autre-
ment élevé; il ne se laisse point aller, comme ceux
dont je viens de parler, aux minces et misérables
calculs de la personnalité : il écrit l’histoire sous la
pure inspiration de sa conscience et dans toute l’indé-
pendance de ses convictions intimes. Il me semble
toutefois, et je demande encore la permission d’in-
sister sur ce point que j'ai déjà touché en passant, il
me semble qu’il apprécie bien sévèrement la facilité
avec laquelle la couronne accordait les honneurs de
l’anoblissement. Etait-ce pour des services rendus ? Il
prétend que le plus souvent les services n’étaient ni
assez éclatants ni assez réels. Etait-ce moyennant fi-
nance ? C'était alors, lui paraît-il, un trafic ignoble et
funeste, puisque ces anoblissements bursaux compor-
— 993 —
taient l’exemption des charges publiques, dont le poids
retombait tout entier sur le reste de la nation.
Les grands services comme les grandes actions sont
toujours choses assez rares; sans nul doute la fa-
veur du prince a dù plus d’une fois s’égarer et sûrement
le type de la plus haute distinction sociale a été appli-
qué souvent à des individualités bien minces et bien
vulgaires. Nous ne voulons ainsi ni contester ni dis-
cuter la possibilité de l'inconvénient signalé, nous
nous bornons à répondre que dans tous les temps, du
moins, l'opinion publique a su imposer au pouvoir,
même absolu, des limites insurmontables. Les lettres
patentes constitutives de noblesse, quand elles ont été
prostituées, n’ont plus guëères été vraiment que lettres
mortes, et, comme l’a si bien dit le jurisconsulte
Loyseau : « Cette abolition de roture n’est alors qu’une
» effaçure dont la trace demeure. Elle semble même
» plutôt une fiction qu’une réalité, le prince ne pou-
» vant par effet rendre l’être au non-être. » Le carac-
tère essentiel de la noblesse n’est en effet ni dans les
diplômes ni dans les priviléges, car la véritable no-
blesse ne peut être donnée par'ces moyens à celui
qui n’en possède pas déjà la réalité. Le diplôme ne
confère pas la noblesse, il la reconnaît seulement et la
publie.
Quant aux anoblissements obtenus à prix d’argent,
il est certain que l’origine n’en est ni flatteuse ni
brillante autant que celle de la noblesse acquise au
prix du sang ; et cependant, sur ce point même, il faut
en revenir non-seulement à l’autorité du grand poli-
tique de l’antiquité, mais il faut reconnaître encore,
SOC. D’AG. 22
— 994 —
avec un éminent publiciste (1) de notre siècle, que,
dans un État essentiellement propriétaire, la grande
fortune doit toujours supposer la noblesse ou la don-
ner. La noblesse, en définitive, est un résultat néces-
saire de la fortune acquise. La possession des biens
assure dans toute sa plénitude la liberté personnelle,
el procure également du pouvoir et de l'indépendance.
Le respect des principes est une chose excellente as-
surément, et cependant il arrive presque toujours qu’ils
sont dominés par la puissance des faits. La vénalité des
charges, par exemple, que M. Crépon reproche si jus-
_ tement à François [er et à ses successeurs, était certes
une création purement fiscale et surtout ignoble et
révoltante au premier chef, et l’on ne saurait la jus-
tifier à quelque point de vue que l’on veuille se poser;
et cependant cette. vénalité même avait contribué à
nous donner une succession de magistrais les plus in-
tègres, les plus éclairés et les plus dignes que l’on
vit jamais. Il est donc sage aussi, sur la question spé-
ciale qui nous occupe, de se défendre d’appréciations
trop précipitées, dont l'effet inévitable serait de re-
pousser le côté populaire et facilement accessible de
l'institulion nobiliaire pour la réduire aux pures tra-
ditions arisiocratiques et féodales. Je ne puis croire
ainsi, avec M. Crépon, que l’anoblissement de l’argen-
lier du roi, d’un docteur és-lois ou d’un grand pro-
priétaire d’herbages en Normandie, ait pu jamais pa-
raître menaçant pour la véritable noblesse. Une haute
fonction, toute de confiance, mérite toute espèce de
(4) M. de Bonald. .
— 295 —
distinction quand elle a été honorablement remplie;
de grandes possessions territoriales et les soins donnés
au perfectionnement de l’agriculture et à l’éducation
de nombreux troupeaux, constituent des titres qui valent
mieux, à Coup sùr, que ceux du fameux financier Za-
met qui, demeuré roturier, se qualifiait fiérement dans
un acte public de seigneur-suzerain de 17 cent mille
écus ; enfin il ne faut pas oublier le mot devenu célèbre
de l’empereur Sigismond qui, dans une auguste so-
lennité, donnait à un simple jurisconsulte la préséance
sur les hommes portant l'épée, disant qu’il pourrait
faire en un jour mille chevaliers des armes, tandis
qu’en mille ans il ne pourrait faire un seul chevalier
des lois.
M. Crépon cite à l’appui de son opinion des tradi-
tions et des faits recueillis par l’histoire; nous n’en
voulons rien contester. Ce ne sera pas nous, par
exemple, que l’on verra justifier la contrainte exercée
sur ce marchand de bœufs du pays d’Auge, fail noble
malgré lui et taxé en conséquence à une forte subven-
tion fiscale, mais on ne saurait prétendre qu’un fait
exorbitant et monstrueux ait pu jamais devenir l’expres-
sion fidèle du droit commun de la France. Nous sommes
d’ailleurs au fond à peu près d'accord avec M. Crépon,
dans ce sens du moins que nous avons déjà reconnu que
l’usage même modéré et convenablement restreint du
croit d’anoblissement, avait dü toujours comporter des
inconvénients et notamment celui d’'amoindrir beaucoup
l'importance de la noblesse d’extraction. La chose est
évidente, et il y avait là, si l’on veut, une sorte d’at-
teinte à la pureté native et immaculée du vieux principe
— 296 —
aristocratique; mais enfin faut-il absolument le regret-
ter, répéterons-nous encore, et ne doit-on pas bien plu-
tôt s’en féliciter ? Ne se maintient-on pas dans les bornes
du vrai et du juste, quand on se sent disposé comme
nous le sommes à préférer l’unité monarchique et l’in-
dépendance de la couronne à l’immixtion dans les af-
faires et dans le gouvernement d’une oligarchie im-
muable et toute-puissante ? Dans nos siècles modernes,
si différents du moyen âge et des mœurs de cette
époque, la partie forte de la nation, la véritable et
pure aristocratie n’a-t-elle pas résidé toujours dans la
masse entière de la grande et de la moyenne pro-
priété ? N’a-t-elle pas été comme aujourd'hui repré-
sentée par les fondateurs de nos grands établissements
industriels, par les hommes de talent qui donnent le
mouvement à l'opinion, par les grands artistes qui
décorent la patrie, par les grands capitaines qui la
défendent? On nous le concède pleinement, mais on
voudrait que jamais nos rois n’eussent étendu au-delà
de ce cercle d'élite le privilége de leurs grâces et de
leurs faveurs. Ici, Messieurs, sans nier les abus, nous
avons présenté déjà, sinon la justification, du moins
les motifs atténuants. Nous ajouterons qu’il faut prendre
garde de se méprendre sur l’état constitutif de notre an-
cienne monarchie. Elle n’avait pas été faite tout d’une
pièce, elle était la fille du temps et l’œuvre des siècles.
C’est ainsi que malgré tout ce que leurs immunités pou-
vaient avoir d’excessif et de révoltant, les classes privilé-
giées avaient conquis chez nous une existence légale et
permanente. Comment donc alors aurait-il été possible
de forclore la carrière? Comment aurait-on refusé la pers-
— 997 —
pective d’une vie honorée et indépendante aux hemmes
.que le sort avait fait naître dans une condition humble
et ignorée? Comment ne pas leur permettre l'emploi
du fruit de leurs épargnes, du prix de leurs labeurs,
pour se relever de cet abaissement qui avait pesé sur
la première partie de leur existence? Comment enfin
leur enlever jusqu’à l'espérance de dire : « Voilà où je
puis parvenir, voilà l’héritage que je puis laisser à
mes enfants ? » Sans nul doute, l’égalité de tous devant
la loi vaut mieux mille et mille fois que le règne du
privilége et de l'arbitraire; mais en se reportant à l’an-
cien ordre de choses établi dans notre pays, tous les
cœurs honnôûtes, toutes les âmes généreuses, loin de
se plaindre de la multiplicité des faveurs royales, de-
vaient bien plutôt, cé nous semble, appeler de tous
leurs vœux le plus grand nombre possible d’affranchis-
sements et de réhabilitations, et le bienfait en aurait
été trop rare s’il avait fallu le réserver seulement aux
services exceptionnels et éclatants. Il était bien, en dé-
finitive, que chacun pût espérer d’arriver tôt ou tard
à cette position honorable et élevée dont quelques pri-
vilégiés sealement auraient retenu le monopole si les
antiques traditions nobiliaires avaient prévalu tou-
jours dans toute leur plénitude et toute leur pureté.
Sans repousser précisément ces objections, on se re-
prend aux faits et l’on nous répond qu'au moins le
plus aimé et le plus populaire de nos rois, Henri IVe
fut le seul peut-être qui sut se défendre de cette faci-
lité déplorable avec laquelle on prodiguait les anoblis-
sements. Le fait est parfaitement exact, mais il ne faut
pas oublier non plus que ce grand monarque de qui
— 298 —
son peuple a conservé si douce mémoire, fut surtout
le roi des gentilshommes, et qu’il n'avait garde de s’ex-
poser à altérer en quoi que ce fût le prestige de cette
noblesse qui l’avait aidé à conquérir son trône. Il ai-
mait à se voir entouré dans sa cour par ces fidèles et
vaillants chevaliers qui, disait-il, l'avaient pressé bien
autrement dans les jours de ses grandes batailles et de
ses glorieuses épreuves. Il voulait, sans doute, que tous
les paysans de son royaume pussent mettre La poule au
pot le dimanche, et il tenait à les rendre heureux, parce
qu'il considérait, avec son ministre Sully, Le labourage
et le pâturage comme les deux mamelles de la France;
mais, en réalité, ce premier roi de la maison de Bour-
bon qui a tant fait pour la bourgeoisie, n’eut lui-
mème pour les bourgeois que répulsions et dédains.
Pour n’en citer qu'un nombre d'exemples limité, nous
n'avons vraiment que l'embarras du choix. C’est lui,
en effet, qui tournait le dos à un marchand auquel il
avait consenti cependant à accorder des lettres de no-
blesse ; il avait estimé autrefois comme le premier
des négociants de son royaume, il le regardait désor-
mais comme le dernier des nobles. C’est lui aussi qui,
en procédant à la réception d’un chevalier de l'Ordre,
dont la naissance ne lui semblait pas à la hauteur de
sa nouvelle dignité, répondait publiquement et à haute
VOIX : JE LE SAIS BIEN! au Domine non sum dignus, que
la formule obligeait le récipiendaire de prononcer à
ses pieds. C’est Henri IV encore qui chassait outra-
geusement de son palais un maître des requêtes qui
s’y était glissé dans les rangs de la haute noblesse qui
se pressait autour dn monarque; c’est lui enfin qui
— 299 —
faisait indignement fustiger des hommes de loi qui,
sans le reconnaître, avaient refusé de l’admettre au
partage de leur table d'hôte. Tous ces traits de carac-
tère ne peuvent suffire assurément à diminuer cette
grande personnification de la royauté militaire qui se
montrait, d’ailleurs, habile et sage dans les conseils
autant qu'intrépide dans les combats; mais tout cela,
cependant, explique parfaitement les égards et les mé-
nagements de Henri IV à maintenir la prééminence de
la noblesse de pure et haute chevalerie. Louis XIV, au
contraire, multiplia les lettres d’anoblissement, et quel-
quefois peui-être dans une pensée peu digne et trop
exclusivement bursale , mais le plus souvent aussi
sous une impression toute royale, jaloux qu’il était de
voir toutes les illustrations et toutes les grandeurs
émaner directement de sa puissance suprême. Ge fut
lui, d’ailleurs, qui le premier, croyons-nous, fit recher-
cher et poursuivre les usurpateurs de la noblesse, et
son édit du 8 décembre 1699, qui prononce une forte
amende contre ceux qui viendraient à se parer de
titres non régulièrement concédés, fut une mesure ré-
pressive dont il convient d'autant moins de mécon-
naître la sagesse et l'opportunité, que l'application en
fut rigoureuse et générale. C’est, d’ailleurs, l’une des
plus grandes erreurs historiques, et malheureusement
l’une des plus répandues et des plus accréditées, que
de s’imaginer que ce prince ait été partial pour la no-
blesse et hostile à la bourgeoisie. Il est vrai de dire
bien plutôt que jamais roi ne tint la haute noblesse plus à
distance et ne fut plus bienveillant et plus accessible à
la bourgeoisie. « C’est sous son règne surtout, a dit
— 900 —
avec grande raison M. de Chateaubriand: c’est
sous son rêgne que toutes les carrières furent ou-
vertes aux Français. L'Eglise, la magistrature et le
commerce étaient presque exclusivement le partage
des plébéiens. La plus haute dignité civile, celle du
chancelier, était roturière. Les bourgeois parvenaient
aux premières places militaires et administratives.
Louis XIV surtout ne fit aucune distinction dans ses
choix; Fabert, Gassion, Vauban même et Catinat
furent maréchaux de France; Colbert et Louvois
étaient ce que plus tard on appela impertinemment
des hommes de peu. En général, dans toute l’ancienne
monarchie, les familles nobles ne fournissaient pas
les ministres. Le chancelier Voysin, dit Saint-Simon,
avait essentiellement la plus parfaite qualité sans
laquelle nul ne pouvait entrer et n’est jamais entré
dans le conseil de Louis XIV en tout son règne, qui
est la pleine et parfaite roture, si l’on en excepte le
seul duc de Beauvilliers. Les ambassadeurs du grand
roi n'étaient pas tous choisis parmi les grands sei-
gneurs. La plupart des évêques (el quels évêques !
Bossuet et Massillon !) sortaient des rangs médiocres
ou tout à fait populaires. »
Nous ne pouvons qu’applaudir sans réserve, et nous
nous associons de toutes nos forces à la vive et légi-
time indignation avec laquelle M. Crépon flétrit ces
fréquentes usurpations, dont les siècles passés nous
avaient laissé des exemples qui ne comptent plus que
‘pour bien peu de chose en présence de tout ce que
nous avons vu de notre temps. Dans les pays où les
pures traditions féodales sont demeurées vivantes, en
— 301 —
Allemagne, en Angleterre, en Suède, en Espagne, on
ne pourrait rien citer de semblable, rien qui approche
même de l’audace et du cynisme dont nous sommes
tous les jours témoins. C’est que nos voisins ont gardé
le sentiment et le vrai culte de l'aristocratie, tan-
dis que la France est vraiment le pays des puériles et
toutes petites vanilés; de l’art héraldique nous compre-
nons à peine l’importance et la grandeur, nous n’en es-
timons que la vaine apparence et les misérables hochets.
C’est pour cela que nous avons vu et que tous les jours
nous voyons encore tant de gens s'affubler d’un ütre
d'emprunt sans qu’un rire inextinguible comme celui
des Dieux d'Homère accueille ces transformations
étranges, ni même qu'il se trouve jamais un homme
de courage et de conscience qui les flétrisse et les
repousse par le mot terrible du président de Harlay.
Vous le savez, Messieurs, le grand chroniqueur du
xviie siècle, Saint-Simon, nous apprend que deux frères
du nom de Doublet, tous deux conseillers au Parle-
ment de Paris, ayant acquis chacun une terre litrée
dans les environs de la capitale, se firent annoncer
chez le chef de leur compagnie sous les noms pom-
peux de marquis de Persan et de marquis de Courcy.
Le premier président surpris hésita un instant, puis
jetant sur les deux magistrats ainsi transformés un re-
gard indicible, il les salua de cette foudroyante apos-
trophe : « Masques, leur dit-il, je vous reconnais! »
Il est vrai de dire cependant que la facilité même à
concéder les lettres d’anoblissement avait au moins
l'avantage de diminuer le nombre des usurpations, si
bien que je crois que de nos jours, et surtout depuis
— 302 —
la révision du Code pénal en 18392, on pourrait signa-
ler en France une toute autre quantité de marquisats
de contrebande que l’on en aurait trouvé au temps
du président de Harlay; mais, en tout,cas, le reméde
lui-même comportait de si graves inconvénients et of-
frait une si triste issue, qu’on n’y saurail voir une
compensation sérieuse. Le mal même serait arrivé à
son comble, s’il fallait absolument admettre que cette
prodigalité d’anoblissements n’avait été pour nos rois
qu’un moyen de battre monnaie, et s’il était vrai qu’en
vendant avec la noblesse le privilége des immumités
en matière d'impôt, on avait rejeté ainsi sur la masse
du peuple des charges immenses dont vraiment il ne
pouvait plus porter le faix. La répartition inégale des
charges publiques était sans doute un établissement
‘Inique aulant que désastreux, et son abolition a été
l’une des mesures les plus sages et les plus fécondes
de l’Assemblée constituante. Il est juste cependant de
reconnaître aussi qu'elle la réalisa sans le plus lé-
ger obstacle, et que depuis longtemps déjà les classes
privilégiées s’y étaient résignées et avaient complète-
ment accepté le sacrifice. Ce renoncement volontaire
était d'autant plus méritoire, qu’au moment de la ré-
volution ces castes, tant favorisées, possédaient réelle-
ment la plus grande partie du sol. M. Crépon a vérifié
aux sources officielles qu’à la porte même d'Angers,
la paroïsse de St-Aubin des Ponts-de-Cé, par exemple,
comptait alors sept privilégiés, celle de St-Barthélemi
en comptait cinq, et tout cela indépendamment des
“propriétés protégées encore par les immunités ecclésias-
tiques. C’est en effet une chose malheureusement trop
— 303 —
notoire que dans ce temps le territoire presque en entier
appartenait soit à la noblesse, soit au clergé. Dès le com-
mencement du xvie siècle, Bourdigné, notre vieil anna-
liste angevin le constatait lui-même : « Est à noter, dit-
» il, que toutes les dites églises et mousliers sont de si
» bons revenus et si richement dotés, qu’à ce considé-
» rer et les rentes et gros émoluments qui en viennent
» aux possesseurs d’iceux bénéfices, de léger l’on pour-
» rait penser et dire que tout le bien et revenus d'Anjou
» seraient aux églises et personnes ecclésiastiques, et
» qu’il n’y aurait aucunes grosses maisons, terres et
» seigneuries quine fussent de patrimoine ecclésiastique
» et appropriées aux bénéfices, et d'autre part qui vou-
» drait seulement prendre garde aux seigneurs tempo-
» rels et grands terriers qui y sont el à leurs abondants
» revenus et rentes, l’on penserait qu'il n’y eut qu’i-
» ceux seigneurs de la temporalité qui eussent bien
» en Anjou et que l'Eglise n’y saurait rien avoir. »
De cette statistique fort triste assurément, et qui ré-
duit à peu près à néant la part du tiers-état dans la
propriété foncière, faut-il conclure que le peuple était
foulé en proportion de l’augrmentation du nombre des
privilégiés? Ce serait une très grave erreur. Le trésor
royal souffrait seul de cette prodigalité des grâces. En
accordant des lettres de noblesse moyennant finance,
le prince contractait peut-être une sorte d'emprunt
usuraire, mais en ce sens uniquement qu’il absorbait
un gros capital, tout en diminuant très-peu son revenu.
Il tarissait l’une des sources reproductrices de l'impôt,
et 1l ne retrouvait nulle part rien qui püt ressembler à
une compensation quelconque, nous l’avouons; mais
— 304 —
tout ce qu’il en advenait, c’est que l'Etat s’en trou-
vait un peu plus pauvre, sans toutefois que l’aggrava-
tion fût bien notable, car la détresse du trésor public
était malheureusement permanente, à ce point que
trop souvent le gouvernement se voyait entravé dans
son aclion régulière, et que les services divers demeu-
raient en souffrance. Cependant, comme nous le dé-
montrerons tout à l’heure, l’exemption de la taille ac-
cordée à quelque nombre d’anoblis que l’on veuille
prétendre, n’était à peu près pour rien dans ce déplo-
rable état de choses.
On sait les difficultés que la couronne trouvait tou-
jours dans les parlements pour obtenir l’enregistre-
ment de nouveaux impôts, et il faut reconnaître d’ail-
leurs que le gouvernement était d’une extrême réserve
à les demander, et qu’ainsi la somme des contributions
de tout genre restait toujours des plus modérées. J’o-
serai dire’ que c’était un malheur, et si l’on voulait
m'en faire un reproche, l’art si habile aujourd’hui de
la finance viendrait à mon aide et n’hésiterait pas à ré-
pondre pour moi que la surélévation de l'impôt est la
source la plus puissante de reproduction, tandis qu’a-
vec la pénurie des caisses publiques, l'Etat reste en-
serré dans un cercle étroit et dans les limites exclu-
sives d’une déplorable routine qui ne permet ni les
grandes entreprises ni les améliorations fécondes. C’é-
tait là malheureusement l’une des plus tristes condi-
tions de notre vieille monarchie telle que le temps et
la marche souveraine des choses nous l’avaient faite.
On craignait de surcharger les contribuables, et dès-
lors l’action gouvernementale devenait à peu près nulle
.
— 305 —
et souvent impraticable. Tout, avec l'apparence de la
fortune et d’un laisser-aller brillant et prospère, tra-
hissait les réalités de la gène et du malaise qui pe-
saient sur toutes les classes de la socièté. Les grands,
les gens de cour surtout, pour alimenter leur luxe,
mettaient souvent, pour rappeler un mot de Henri IV
bien connu et cité par M. Crépon, mettaient leurs mou-
lins et leurs bois de haute futaie sur leur dos; le peuple
ne pouvait donner libre essor à ses spéculations in-
dustrielles et ne trouvait nulle voie ouverte pour arri-
ver à la fortune; le roi enfin, dont les nobles scrupules
craignaient de trop peser sur ses sujets, pouvait à peine
subvenir aux charges de sa couronne. Les routes
étaient mal entretenues, les troupes mal payées, mal
nourries, mal vêtues, parce que le trésor public était
à sec et que les parlements n’auraient pas consenti à
enregistrer de nouveaux impôts, quand même la bien-
veillante sollicitude du monarque n’y aurait pas ré-
pugné.
Ce tableau déplorable à tant de titres et malheureu-
sement trop fidèle serait-il autre sans cette multipli-
cité des titres de noblesse qui, nous dit-on, en éten-
dant successivement pendant des siècles les privi-
léges en matière d'impôt, avaient fini par tarir à ce
point les ressources de l'Etat? Messieurs, nous ne
sommes partisan ni de la prodigalité des anoblisse-
ments, ni surtout des priviléges sur la contribution
aux charges publiques; mais la vérité n'en est pas
moins que ces concessions excessives, sans doute, n’ont
pu avoir qu’une influence vraiment imperceptble sur
l’état de choses signalé, et ici nous pouvons invoquer des
— 306 —
autorités graves et même en quelque sorte officielles.
Les textes que nous allons citer sembleraient vraiment
avoir été écrits en prévision directe des objections que
nous avons à repousser aujourd'hui: « Par une con-
> tradiction bizarre, disait le contrôleur général Ca-
» lonne à l’ouverture de l’Assemblée ‘des notables de
» 1787, ces priviléges, ces immunités, ces droits pré-
» tendus qui, s'ils étaient réels, devraient porter sur
» toute nature d'impôt, n’en excluent que quelques-
» uns. Îl n’est pas un seul de tous les sujets du roi,
» prince, noble, ecclésiastique, qui ne paie comme le
» dernier du peuple la capitation, les aides, la ga-
» belle et les droits sur les consommations. »
Cette explication si nette et si catégorique sur l’an-
cienne répartition des impôts, pourrait paraître quel-
que peu suspecte dans une bouche ministérielle, et l’on
hésiterait peut-être à en croire simplement sur parole
un homme d’Etat qui a laissé une assez fâcheuse idée
de son savoir-faire et de tristes souvenirs de sa vaine
et présomptueuse légèreté; mais nous avons une auto-
rité plus grave et moins contestable, c’est celle de
l’Assemblée des notables elle-même. L'année qui sui-
vit celle de sa première convocation et à la veille
même de la réunion des Etats généraux, l’Assemblée
se livra à un examen plus spécial er plus approfondi de
cette question brûlante des immunilés, et voici en quels
termes elle fut résumée par le 6e bureau, dont les
commissaires l'avaient étudiée avec une attention toute
particulière : « Les impôts que la nation supporte,
» est-il dit au procës-verbal que nous citons textuel-
»
© ©
CA
4
— 307 —
lement (1), se divisent en impôts directs et en impôts
indirects. Ces derniers qui résultent des droits exi-
gés sur les consommations sont évidemment suppor-
tés par tous les individus, à raison de leur fortune et
nul ne peut y échapper.
» Les impôts directs sont la capitation, les vingtiè-
mes, la taille et tout ce qui y est accessoire.
» Le clergé et la noblesse ne sont pas exempte de la
capitation, ni du vingtième. Si le clergé paraît n’y
être pas assujetti, il en doit payer la représentation
équivalente et il la paye en effet par ses dons gratuits.
Quant à la noblesse, elle supporte les deux impôts dans
la même proportion et dans la même forme que le
tiers-état.
» Quant à la taille et aux contributions qui y sont
accessoires , le clergé et la noblesse en sont person-
nellement exempts, mais il faut observer d’abord que
dans toutes les provinces cadastrées qui forment une
assez grande partie de la France, ils ne jouissent pas
de cette exemption, puisque la taille est assise sur les
fonds dans quelques mains qu’ils se trouvent. Ce
privilége n’existe donc pour eux que dans les pays
d'élection, mais il est três-connu que presque tous
les fonds qui appartiennent à ces deux ordres sont
mis en valeur par des fermiers qui paient la taille et
les contributions accessoires et qui en font la déduc-
tion au propriétaire sur le prix de leur bail.
» Il ya plus, c’est que dans le fait, les fermiers des
(4) Procès-verbal de l’Assemblée des notables tenue à Versailles en
1788, de l'Imprimerie royale, 1789, in-40, p. 418, 420.
»
)
»
— 308 —
nobles et ecclésiastiques sont taxés en général beau-
coup plus haut qu’ils ne devraient l’être, parce que
les anciens administrateurs ont senti que c’élait un
moyen de soulager la dernière classe et en cela l’ar-
bitraire a eu la justice pour motif.
» Le privilége des deux premiers ordres se réduit
donc pour ainsi dire à cet égard au petit nombre
d’ecclésiastiques et de gentilshommes qui font valoir
leurs propiétés par leurs mains.
» Le bureau a observé que ces ecclésiastiques et gen-
tilshommes sont pour la plupart extrêmement pau-
vres ; que les derniers donnent des citoyens à l'Etat
et des officiers à l’armée, et que l’exemption dont ils
jouissent est pour eux le seul moyen de subsistance. Le
tiers-état convient d'ailleurs que l’exemption restreinte
dans cette classe est d’une légère corséquence et que
par conséquent elle le grève faiblement.
» Il résulte de cet exposé, ajoute le procès-verbal,
que les deux premiers ordres ne sont exempts dans
le fait que d’une très faible partie des charges aux-
quelles le peuple est assujetti. » s
Je ne sais, Messieurs, s’il serait possible d’opposer
quelque chose à ces calculs, mais il en résulte évidem-
ment pour nous que les immunités accordées à la no-
blesse dans une mesure si restreinte n’imposaient,
comme nous l’avons dit déjà, qu’une très faible sur-
taxe aux charges qui grevaient les classes populaires.
S'il est vrai de dire cependant que la révolution a ré-
vélé des fureurs contre le clergé et la noblesse, nous
ne saurions admetire que ces fureurs aient été seule-
ment les tristes représailles de l’inégale et humiliante
— 309 —
répartition de l’impôt. La révolution sans doute à eu
de nombreuses raisons d’être, et il serait difficile de les
résumer sous une définilion unique quand ses causes
et ses conséquences apparaissent à tant de points de
vue multiples et divers. On ne saurait nier cependant
que la révolution ne puisse, à beaucoup d’égards du
moins, être considérée comme une grande journée dans
la guerre des infériorités jalouses contre les supériorités
nécessaires, de la pauvreté contre la propriété, de tou-
tes les passions contre tous les freins destinés à les
contenir, et l’on ne doit plus s’étonner dés lors de ce
que de brutales et sanglantes réactions se soient ma-
nifestées contre les sommités sociales et les grandeurs
tombées. Et toutefois ce n’est pas même-exclusivement
contre les hautes classes que se sont ruées les fureurs
populaires. Le manufacturier Reveillon qui fut la pre-
mière victime de la révolution (1) et le malheureux
boulanger François, qui le suivit de près dans cette
voie funébre, étaient certes loin d’appartenir l’un et
l’autre aux aristocraties privilégiées. Tous deux parti-
cipaient aux charges publiques bien autrement que leurs
meurtriers, tourbe ignoble et féroce de misérables pro-
létaires qui ne possédaient ni ne payaient quoi que ce
fût au monde et qui, dans leur stupide etgrossière igno-
rance des questions politiques à l’ordre dujour, parlaient
bien de mettre le veto à la lanterne, mais qui ne se pré-
(1) Reveillon ne dut la vie qu’à un heureux hasard et ensuite à la
protection du gouvernement, qui lui fit trouver un asile impénétrable
dans l'enceinte même de la Bastille ; mais les vengeances populaires
l'avaient menacé de si près, et avec de telles fureurs, qu’on peut à
bon droit le citer comme la première victime de la révolution.
SOC. D’AG. 23
\
— 310 —
occupaient pas le moindrement de l'assiette des contri-
butions ni des immunités en matière d'impôt, dont on
ne saurait dire même qu'ils aient jamais prononcé le
nom. On concevrait mieux les griefs de la bourgeoisie,
et il est certain que plus d’une fois elle avait dû se sentir
profondément blessée, et que l’inauguration d’un nou-
vel ordre de choses fut vraiment saluée par elle comme
le grand jour de sa réhabilitation et même de ses jus-
tes représailles, mais, comme l’a dit excellement M. de
Chateaubriand, « cette jalousie de la bourgeoisie contre
» la noblesse qui a éclaté avec tant de violence au
» moment de la révolution, ne venait point de l’inéga-
» lité des emplois, elle venait de l’inégalité de la con-
» sidération. Il n’y avait si mince hobereau qui n’eût
» le privilége d’insulte ou de mépris envers le bour-
» geois, jusqu’à ce point de lui refuser de croiser lépée;
» ce nom de gentilhomme dominait tout. Il était impos-
> sible qu’à mesure que la lumière descendait dans les
» classes moyennes, on ne se soulevât pas contre des
» prétentions d’une supériorité devenue sans droits. Ce
» ne sont point les nobles que l’on a persécutés dans
» la révolution; CE NE SONT POINT LEURS IMMU-
» NITÉS d’eux-mêmes abandonnées, que l’on a voulu
» détruire en eux, c’est une opinion que l’on a immoë
» lée dans leur personne, opinion contre laquelle la
» France entière se soulèverait encore si l’on essayait
» de la faire renaître. »
Je puis terminer ici, Messieurs, la tâche qui m'était
imposée et peu de mots me suffiront à la résumer. Il
est certain que la multiplicité des lettres de noblesse de-
vait nécessairement diminuer beaucoup l'importance
— 311 —
de l'aristocratie séculaire, mais on doit peu le regret-
ter, ce nous semble, parce qu’il est incontestable que,
dans nos mœurs et nos traditions nationales, la royauté
fut toujours l’élément véritablement conservateur et tu-
télaire. Il est arrivé, plus d’une fois sans doute, que ces
lettres de relief aient été accordées à des titulaires peu
dignes d’une si haute faveur, et même que l’on ait pro-
digué ces concessions dans une pensée purement fiscale,
mais d’une part, dans toute monarchie bien ordonnée
le droit d’anoblissement est un droit naturel et absolu
de la prérogative royaïe ; de l’autre, il ne faut pas ou-
blier que sous un ordre de choses tel que la série des
siècles l’avait successivement établi dans notre vicille
France, il était impossible que l’entrée de cette. classe
privilégiée qui soulevait tant de ressentiments, tant de
répulsions, tant de défiances, ne restât pas accessible
aux classes moins favorisées et ne se rattachât pas, du
moins sous ce rapport, à quelque côté populaire. Cette
prérogative d’ailleurs que nous revendiquons pour la
couronne, serait bien étroitement limitée si elle ne
pouvait s'exercer que pour rémunération de ces
grands et mémorables services qui sont toujours chose
si rare à toutes les époques, et dont la réserve unique
et exclusive comme titre d’anoblissement aurait vrai-
ment constitué notre noblesse française à l’état de caste
à peu près inabordable et déplorablement fermée. En
fait, disions-nous encore, toute grande position de for-
tune est déjà une distinction préliminaire qu’il appar-
tient toujours à la puissance souveraine d'élever à une
plus haute sommité d'honneur et de considération. Nous
ajouterons que si l’on voulait parcourir le Bulletin
mt es
des lois pendant les six dernières années de cette
grande restauration monarchique accomplie par l’em-
pereur Napoléon, de 1808 à 1814, on verrait que le
plus souvent les titres nobiliaires furent concédés sans
la mention du moindre service rendu, et sur le fait uni-
que et avéré d’une grande propriété territoriale et de
la constitution d’un majorat assis sur des biens-fonds
d’une importance proportionnée aux titres accordés.
Jamais cependant on ne vit l’opinion publique s’élever
contre ces sortes d’anoblissements qu’il suffisait de de-
mander pour les obtenir, et les héritiers des concession-
naires ont recueilli leurs qualifications sans le moindre
obstacle ni la plus légère réclamation. Si les faveurs
accordées au même titre par nos anciens rois ont ren-
contré des difficultés sérieuses et d’humiliantes restric-
tions, on ne peut se l'expliquer qu’en se rappelant
d’abord les dédains calculés de la haute aristocratie, et
peut-être aussi la morgue ridicule et prétentieuse qui
signalait le passage de ces nouveaux anoblis d’une
caste à une autre; mais nous ne pouvons cesser de le
répéter, tout en faisant même la part de ee bizarre et
puéril épanouissement d’une sotte vanité, il faut recon-
naître du moins que l’on vit au jour des grandes épreu-
ves, que la royauté n’avait pas été si mal inspirée dans
ses chaix. Pendant que tant d’héritiers de nos plus
- grandes familles françaises souriaient imprudemment,
connivaient avec un entraînement inqualifiable à l’avé-
nement d’une révolution qui bientôt allait les briser,
les anoblis de date récente se montraient presque
tous immuables et fidèles, et offraient à la royauté ex-
pirante le prix du dévouement et le sacrifice de leur
— 313 —
sang et de leur vie. Enfin, tout en admettant que les
immunités d'impôt aient été une flagrante iniquité, il
faut admettre aussi-que l’exonération de la taille éten-
due successivement à quelques membres de la bour-
geoisie n’avait pu aggraver le poids des charges publi-
ques dans une proportion sensible et ce n’est point là
qu’il faut rechercher la vraie cause des haïnes populai-
res qui se manifestèrent contre les classes élevées dans
les plus mauvais jours de la révolution française.
Il ne nous reste plus, Messieurs, qu’à nous excuser
de la longueur démesurée de ce rapport, mais il nous
semble que le sujet était vaste el comportait une
sérieuse et longue discussion. Nous nous y sommes li-
vrés en toute impartialité et sans aucun esprit de parti,
croyons-nous du moins, comme aussi sans dissimula-
tion et sans nulle réticence. Nous serions heureux
si nous avions atteint le but auquel tendaient tous nos
vœux, celui de rechercher la vérité sans manquer aux
convenances et sans blesser la courtoisie. Nous ne sa-
vons s'il nous a été donné d’y parvenir et si, pour
nous approprier une comparaison brillante et célèbre,
il ne nous serait pas arrivé le malheur même qui ar-
riva à Diomède sous les murs de Troie, à savoir de bles-
ser une divinité en poursuivant un ennemi. Peut-être
se croira-t-on fondé à reprocher soit à M. Crépon, soit
à nous-même d’avoir parlé avec quelque amertume
d’une classe qui a bien cruellement expié les entraîne-
ment de sa fortune passée, qui ne réclame plus de
priviléges et ne revendique plus que l’anneau chevale-
resque de ses pères et la gloire héréditaire de leur
— 314 —
nom. Messieurs, si l’on voulait nous faire un crime de
l’austère franchise de notre langage, mon collègue ré-
pondrait comme moi sans doute que nous n’avons si-
gnalé que les abus, mais que nous n'avons voulu ni
méconnaître lagrandeur, ni contester la gloire, nisur-
tout outrager l’infortune; humbles explorateurs des
siècles passés, nous n’avons point oublié ni l’un ni
l’autre que la noblesse est fille de l’histoire et qu’à ce
titre elle ne peut jamais cesser de participer à son im-
mortalité.
Pour ce qui m'est exclusivement personnel, Mes-
sieurs, j’aurais peut-être à craindre aussi que l’on me
fit grief d’avoir trop insisté sur mes dissentiments avec
M. Crépon, tout en rendant l'hommage que je devais
à la hauteur de ses appréciations, à la virilité de son
esprit, à la vigueur de son talent, mais j'ai cru que
dans une réunion intime on pouvait se permettre des
libertés que lon n’oserait prendre partout ailleurs.
Une causerie académique ne ressemble en quoi que ce
soit à un pamphlet, car c’est pour nous entretenir en
toute franchise et pour parler entre nous à cœur ou-
vert, qu'ont été établies ces assemblées littéraires où
vous m'avez fait l'honneur de m’'admettre. J’ai senti sur-
tout, Messieurs, le prix de votre gracieux accueil, parce.
qu'il me semblait que l’on pourrait toujours appliquer
à notre Société des sciences et arts, ce que l’ingénieux
historien de l’Académie française disait de cette illus-
tre Compagnie, « où sans bruit et sans pompe et sans
» autres lois que celles de l'amitié, ses membres goû-
» taient ensemble tout ce que la société des esprits et
— 815 —
» la vie raisonnable ont de plus doux et de plus char-
» mant. » Vous voyez, messieurs, que je prends de
bien haut mes moyens de justification. Je les livre
avec confiance à la bienveillante amitié de mon col-
. lègue, comme à votre indulgente et sage appréciation.
GUINGAMP
ÉTUDES POUR SERVIR A L’HISTOIRE DU TIERS-ÉTAT EN BRETAGNE.
—
QUELQUES MOTS SUR CET OUVRAGE
PAR M. E. LACHÈSE.
On a signalé souvent et nous devons signaler en-
core, avec de justes éloges, la tendance de la plupart
de nos provinces à s’étudier elles-mêmes. Ce n’est pas
seulement à l’amélioration de leur agriculture, au per-
fectionnement de leur industrie, à la recherche des
richesses cachées dans les profondeurs de leur sol, que
se consacrent leurs soins. Interroger le passé, étudier
non-seulement les vieux édifices, mais aussi les titres
poudreux dédaignés et laissés dans l’oubli pendant des
siècles, tel est le labeur qui s’accomplit autour de
nous comme chez nous-mêmes, et qui, peu à peu, de-
vra nous meltre à même de bien connaître la raison
de certaines habitudes, de certaines croyances, et de
mieux apprécier le progrès ou le déclin moral survenus
dans chaque localité. C’est le cas, en effet, de répéter
pour la centième fois que le présent porte l'empreinte
— 917 —
du passé qui le prépara, et que chaque contrée, pour
se faire pleinement et équitablement juger, doit pou-
voir dire avec le langage du poële :
Interrogez ma vie et voyez qui je suis !
Toutefois, il était, presque sans exception, réservé
aux grandes villes, aux chefs-lieux dotés de sociétés
savantes ou de centres d'instruction, de se livrer à de
semblables travaux. Une petite ville comptant 7,000
habitants au plus, un chef-lieu d’arrondissement des
Côtes-du-Nord, Guingamp, vient de se signaler à cet
égard par une publication que le hasard a mise sous
nos yeux. Des travaux incessants, puis, en 1851, la
rencontre, dans un coin obscur, d’un ballot de vieux
papiers, contenant des titres d’une inestimable valeur
remontant jusqu’à l’année 1498, ont été, pour le sa-
vant M. Ropartz, le moyen et l’occasion de la publica-
tion de deux volumes qu’il intitule : Etudes pour servir
à l'histoire du Tiers-Etat en Bretagne.
- Nous n’aurions rien de plus à dire ici de ces appré-
ciations et de ces récits dont les sujets sont pris évi-
demment hors du domaine ouvert aux investigations de
cette Société, si, en lisant la description de Notre-Dame
de Guingamp, nous n’avions un instant cru nous retrou-
ver dans un des édifices religieux de notre ville. « Voici
» à notre droite, dit l’auteur, la chapelle des Fonts,
» créée en 1850... Les vitraux sont de M. Didron, les
» peintures de M. Alphonse Le Hénaff. M. Le Hénaff
» est né à Guingamp; quand il peignit notre chapelle
» des Fonts, c'était un tout jeune homme, et pourtant
» celte grande page renferme plus que des promesses
S
Ÿ
SO
— 318 —
et laissait parfaitement deviner le peintre futur de
notre chapelle des Morts, de la chapelle de Saint-
Eustache dans l’église de ce nom à Paris, et de l’ab-
side de Saint-Godard de Rouen.
» Sur le fond grisâtre des montagnes désolées de la
Judée, aux rives desséchées du Jourdain, saint Jean,
bruni par le désert, verse l’eau sacrée sur la tête du
Christ incliné. A droite, derrière le Sauveur, un
Ethiopien, un Indien et un Européen se prosternent
et adorent; les Gentils d'Afrique, d'Europé et d’Asie
croient et demandent le baptême. Un Juif, debout,
montre du doigt le ciel ouvert et la colombe, et an-
nonce l’accomplissement des prophéties. À gauche,
derrière le Précurseur, une jeune femme se penche,
avec ce chaste abandon que connaît seule l’épouse
chrétienne, au bras de son époux; à leurs pieds joue
un bel enfant : c’est la famille, créée par le chris-
tianisme, qui conduit son fils aux fontaines régéné-
ratrices. Derrière eux, un philosophe, un riche du
siècle, doute encore, mais ne doutera pas longtemps.
Au second plan, cette tête blonde qui vous regarde
avec un peu d’anxiété, c’est la signature de l’œuvre,
c’est le portrait du peintre. »
En lisant cet éloge que l’annaliste breton donne avec
reconnaissance à l’œuvre d’une main bretonne, qui de
nous, Messieurs, ne porte sa pensée vers cette cha-
pelle Sainte-Marie, qu'au milieu de nous des mains
angevines ont enrichie de si remarquables peintures !
Toutefois, ici l’avantage de la comparaison est entière-
rement, hautement pour nous. Au lieu d’un fils de la
cité consacrant ses travaux à la ville qui vit son en-
— 319 —
fance et encouragea ses premiers essais, Angers en
nomme trois, quatre, devons-nous dire, car nous ne
pouvons oublier, il faut même citer en premier lieu,
cel qui a conçu l’idée de l’œuvre, l’a encouragée par
de si puissants moyens, et a mis, pour ainsi dire, en
action le pinceau des trois artistes qui suivent avec
tant de distinction la voie ‘dans laquelle il a trouvé
avant eux une juste et honorable renommée.
Une autre partie du livre a dù fixer notre attention.
Cest celle dans laquelle l’auteur fait un récit détaillé
des divers siéges que Guingamp, ville placée sous la
domination du duc de Penthièvre et toute dévouée à
la Ligue, a subis à diverses époques. C’est avec une
peine véritable que nous voyons, dans ces événements,
en 1591, un Angevin signalé comme ayant joué le rôle
indigne de traître, après s'être vendu, pour trente
mille écus, au prince de Dombes. Cet Angevin, qui était,
dit l’auteur , fils d’un pâtissier et avait été élevé dans
les cuisines du duc de Mercœur, portait un nom que
nous ne voulons pas écrire, bien que ce nom
ne semble plus vivre parmi nous. Hâtons-nous d’ajou-
ter que l’expiation n’a pas fait défaut à ce grand crime.
« Le traître, dit notre historien, se réfugia sous les
» drapeaux de l’armée royaliste, où il entra comme
» simple chevau-léger. Il fut condamné par le Parle-
» ment de Nantes à être tenaillé, puis pendu sur la
» place du Bouffay. Cet arrêt reçut son exécution quel-
» ques années plus tard, cet homme ayant eu la sot-
» tise de tomber entre les mains des ligueurs. »
Ce même siége de la ville de Guingamp en 1591, a
été célébré dans une ballade bretonne, dont l’auteur
— 320 —
donne la traduction et que nous croyons, en finissant,
devoir vous faire connaître dans toule sa naïve origi-
nalité.
— « Holà! portier, debout! et vite, ouvre ta porte,
Monseigneur de Rohan arrive sur nos pas
Pour assiéger ta ville, avec sa bande, forte
De plus de dix mille soldats. »
— «Ma porte, mes seigneurs, ne s’ouvre pour personne,
Qu'’on vienne en frère, ou bien qu’on vienne en ennemi;
À moins qu’à son vassal autrement n’en ordonne,
La duchesse qui règne ici.
» Madame, pensez-vous qu’il faille ouvrir ma porte
Au prince de Rohan, qu’on dit venir là-bas
Pour assiéger la ville, avec sa bande, forte
De plus de dix mille soldats? »
— « Que dis-tu là? Vois donc tes portes verrouillées,
Rempart de fer, dressé devant nos ennemis;
Vois, dans leurs fossés creux mes hautes tours mouillées;
Guingamp ne sera jamais pris!
» Ils y seraient dix mois, ce serait pure perte;
Mon beau Guingamp jamais ne sera pris par eux.
Charge ton grand canon, à l’œuvre, à l’œuvre, alerte
Voyons qui vaincra de nous deux. »
— « Voici trente boulets, mortels comme la foudre,
Voici trente boulets pour charger le canon;
Et dans notre arsenal, ne manque ni la poudre,
Ni la mitraille, ni le plomb. »
— 3921 —
Le canonnier fidèle allait pointer sa pièce,
Lorsqu'il chancelle et tombe, atteint mortellement
-D’ur coup de fauconneau, que tire avec adresse
Un soldat nommé Goazgarant.
La duchesse pleurait, et disait à la femme
Du canonnier frappé par un si cruel sort:
—« Mon Dieu ! que ferons-nous ? La peur gagne mon âme,
Puisque voilà ton mari mort! »
— « Ne perdez pas courage, en ce moment suprême ;
Mon mari tué, moi je le remplacerai ;
Je connais son canon, je tirerai moi-même ,
Moi-même je le vengerai ! »
Elle parlait encor, quand la grande muraille
Craque et cède, et l’on voit voler en mille éclats
Les deux portes de fer que brise la mitraille :
La ville est pleine de soldats.
— « À vous, mes cavaliers, à vous les belles filles !
Mais à moi les rançons, à moi l’or et l'argent,
A moi tous les trésors de vingt nobles familles,
À moi la ville de Guingamp! »
Et, lorsqu’elle entendait cette clameur sanglante,
La duchesse priait et pleurait à genoux :
— « Dame du bon secours, disait-elle tremblante;
Sainte Vierge, protégez-nous ! »
Et le bruit approchait. Elle court à l’église,
Et laboure le sol de ses genoux meurtris :
— « Sainte Vierge, bientôt, puisque la ville est prise,
Ce sanctuaire sera pris.
— 3929 —
» Et! quoi! vous voudriez que le vainqueur impie
Vienne boire et manger sur cet autel sacré,
Et que, pour ses chevaux, il fasse une écurie
De votre temple vénéré ? »
À peine elle avait dit, quand un coup de tonnerre
Retentit au milieu des Français éperdus :
C’est le canon qui tonne, et pêle-mêle à terre
Neuf cents hommes sont étendus.
Et les cloches aussi se balancent ensemble,
Et le tocsin s’unit à la voix du canon:
L’air en est ébranlé; le sol lui-même tremble,
A cet horrible carillon.
— « Je te sais prompt et vif, page, mon petit page,
Je te sais vif et prompt; prends des jambes, et cours;
Va voir un peu là-haut qui fait tout ce tapage,
2 Et carillonne dans les tours.
» À tes flancs pend un glaive à lame bien trempée ;
Si tu trouves là-bas cet insolent sonneur,
Enfant, pas de pitié ! prends en main ton épée,
Plonge-la toute dans son cœur ! »
Vers la tour aussitôt, le page à mine fière
Se dirige et gravit l’escalier en chantant;
Mais, quand il descendit les cent degrés de pierre,
Le petit page était tremblant.
— « J'ai monté dans la tour, et je n’ai vu personne,
Si ce n’est (que Dieu m'aide! oh! je les ai bien vus!)
Si ce n’est Notre-Dame elle-même qui sonne,
Notre-Dame et l’enfant Jésus. »
— 323 —
Et le prince disait à sa troupe interdite :
— « À cheval! mes amis, j'ai changé de desseins :
Allons coucher ailleurs, et quittons au plus vite
Des maisons que gardent les saints. »
Nous souhaitons que ces citations suffisent pour ap-
peler l'attention sur l’ouvrage de M. Ropartz et sur
l'exemple que cet auteur vient de donner. Nous faisons
remarquer avec une satisfaction sincère, que l’Anjou
et son voisinage sont entrés depuis longtemps déjà et
marchent encore dans la voie que nous signalons. Ac-
cordant à de simples chefs-lieux d'arrondissement l’hon-
neur d’une histoire spéciale, Bodin a pris l’initiative
en partant de Saumur pour nous faire découvrir les ri-
chesses du pays tout entier. M. Emile Maillard vient d’é-
crire la chronique d’Ancenis et des barons de cette an-
cienne ville des Marches de Bretagne. Non loin de là,
M. le docteur Gélusseau achève d'écrire l’histoire du pays
des Mauges, au milieu duquel le chemin de fer touchant
à Cholet, amënera bientôt les voyageurs lointains. Ces
travaux ne servent pas seulement à l'instruction de
tous , ils resserrent encore les liens qui attachent les
hommes au sol qui les vit naître, car on peut dire de la
patrie ce que Bossuet dit de la divinité même : « Plus
on la connait, plus on l’aime. »
MŒURS DES INSECTES
LES CALICURGUS
PAR
M. COURTILLER jeune.
On a cru assez longtemps que linstinct seul suff-
sait aux insectes pour répondre à tous les besoins de
leur existence; que ce qu'avait fait un individu se ré-
pétait constamment chez tous les autres de la même
espèce, et que l'intelligence si nécessaire à l’homme
dans la plus grande partie des actes de sa vie, leur
était inutile, tout chez eux étant invariablement réglé
par avance. Cependant il se trouve bien des circons-
tances où leur avenir eût été compromis si un certain
degré de cette intelligence n’était venu les aider à
vaincre les obstacles et contrebalancer les causes de
destruction qui s’offrent souvent dans le cours de leur
vie.
Les calicurgus, genre de la famille des hymenop-
ières, ainsi que plusieurs genres voisins, approvision-
— 325 —
nent leur nid avec des araignées qui doivent être dé-
vorées vivantes par leurs larves. Or ces larves, petits
êtres dont le corps est sans consistance, sans moyens
d'attaque, sans défense, se trouvent dans l’impossibilité
la plus absolue de se procurer la seule nourriture que
la nature leur ait destinée. La mère a donc été char-
gée de pourvoir à leurs besoins. Dans une des espèces
de ce genre, lorsque la femelle veut se procurer une
araignée, elle se place sur sa toile, l’attire par quel-
ques petits mouvements, et aussitôt que celle-ci pa-
rait, elle se précipite sur elle, la perce d’un coup
d’aiguillon et la pénètre d’un venin si subtil que l’a-
raignée tombe instantanément immobile et dans un
état d’insensibilité complet. Alors le calicurgus, qui
avait découvert avant nous que dans l’anesthésie on
peut faire en toute sécurité et sans douleur les opéra-
tions les plus délicates, lui fait très adroitement avec
ses mandibules l’amputation de toutes les pattes, la
transporte ensuile dans le nid disposé pour la rece-
voir et place un œuf sur son corps. L’araignée revient
bientôt de son état d’engourdissement; mais elle est
alors livrée sans défense à la larve qui doit la dévorer
et qui, en effet, aussitôt qu’elle est éclose, la dévore
avec une rapidité si extraordinaire qu’on ne peut com-
parer ce qui se passe alors qu’à la transfusion d’un
être dans un autre. Puis la larve ainsi repue, gonflée
outre mesure, restera presque pendant une année en-
tière dans une immobilité complète, occupée pour
toute distraction à s’assimiler la nourriture qu’elle a
absorbée si promptement. Elle se transformera enfin
en un insecte parfait qui recommencera à son tour ce
SOG. D’AG. 24
— 326 —
qu'ont fait avant lui tous les calicurgus de la même:
espèce qui l’ont précédé. Si curieux que soient ces
faits, on peut les attribuer à l'instinct seul quand tout
se passe d’une manière aussi régulière ; mais n’y a-t-il
pas quelque chose de plus dans le fait que je vais rap-
porter ?
L'automne dernier je vis sur un mur un calicurgus
d’une autre espèce, la plus grande de toutes, l’'ambu-
lator, autant que je peux me le rappeler, courant avec
une grande rapidité et visitant avec une grande solli-
citude tous les trous qui s’étaient formés dans les joints
des pierres; puis après être resté plus longtemps dans
l’un d’eux, il prit son vol et disparut. Je n’y pensais
plus lorsque passant peut-être une demi-heure après
non loin de ce mur, je vis au milieu des herbes d’un
gazon un calicurgus semblable, traînant une énorme
araignée de maison, grosse au moins trois fois comme
lui. C’est celte même espèce d’araignée qui vient quel-
quefois sur les plafonds ou sur les rideaux de nos sa-
lons, porter la frayeur parmi les enfants ou même
parmi les personnes plus raisonnables qui s’y trouvent
réunies. Le calicurgus se dirigeait en ligne droite vers
le mur et venait au moins d’une distance de cent cin-
quante pas; il n’y avait pas de lieu plus voisin où il
eût pu se procurer l’araignée qu’il avait saisie. Cette
espèce ne fait pas l’amputation des pattes; son venin,
probablement plus puissant, suffit pour suspendre le
mouvement sans anéantir la vie jusqu'au moment où
la larve doit éclore. Arrivé au pied du mur, le cali-
curgus le gravit toujours à reculons sans lâcher sa
proie et gagna enfin le trou pratiqué dans le ciment ;
— 397 —
mais l’entrée en était trop étroite, et tous les efforts
qu’il tenta pour s’y introduire furent inutiles. Il fallut
alors aviser à d’autres moyens. Prenant aussitôt son
parli, il redescend lentement le mur, soutenant avec
grand soin l’araignée, pour que les aspérités de la
pierre ou une chute violente ne viennent pas déchirer
sa peau fine et délicate; car ce vilain insecte, vivant
constamment enveloppé des tissus de la soie la plus
fine, ne foulant que des tapis souples et moelleux, n’a
pas besoin d’une peau dure et rugueuse, la nature,
on le sait, ne fait rien d’inutile. Arrivé au bas du mur,
le calicurgus la déposa sur la terre et se mit en quête
d’un autre gîte avec peut-être plus d’ardeur et de sol-
licitude que la premiére fois. Enfin à une vingtaine
de pas de l’endroit qu'il avait quitté, il s’arrête plus
longtemps, pénètre plusieurs fois dans l’intérieur d’un
nouveau nid, en examine avec soin l’entrée dont il fait
plusieurs fois le tour, puis revient chercher son arai-
gnée, la transporte avec les mêmes précautions et ar-
rive enfin. Cette fois les mesures avaient été bien
prises. L’araignée entra facilement et fut placée au
fond de la cavité d’où le calicurgus ressortit seul après
avoir rempli les conditions nécessaires à la conserva-
tion de son espèce. IL y avait dans ces dernières cir-
constances un développement d'intelligence ; l’instinct
seul n’avait pas suffi pour arriver au but proposé.
PROCÉS-VERBAUX
DES SÉANCES
SÉANCE EXTRAORDINAIRE DU JEUDI 13 SEPTEMBRE 1 860.
Sont présents au bureau, MM. Sorin, président,
E. Lachèse, secrétaire-général, et M. l'abbé Chevallier,
archiviste.
Le procès-verbal de la séance précédente est lu et
adopté.
M. le bibliothécaire fait connaître les titres des pu-
blications diverses adressées à la Société depuis la
même séance. à
M. le Président, analysant la correspondance, fait
connaître que M. Trouillard, nommé récemment mem-
bre correspondant de la Société dont il a cessé d’être
membre titulaire, remercie de cette nomination.
M. Rondot, également nommé membre correspon-
dant, adresse des remerciements semblables et promet
son concours aux travaux de la réunion.
Pour première preuve de ce bon vouloir, M. Rondot
adresse à la Société trois brochures, dont une traite
du commerce de la France avec la Chine, et les deux
autres sont relatives au vert de Chine, riche couleur
qu’il propose d'utiliser dans notre industrie.
— 329 —
M. le capitaine Janin est désigné pour faire un rap-
port sur ces trois publications.
M. le Président de la Société d’agriculture de Chä-
teauroux écrit pour que l’on veuille bien lui faire con-
naître les meilleures provenances du blé de semence
de nos contrées, et les conditions d'acquisition. Après
quelques observations échangées entre plusieurs mem-
bres, il est convenu que l’on indiquera comme pouvant
donner toute satisfaction aux demandes de la Société
de Châteauroux, M. Théodore Jubin, à Châteauneuf,
et M. le docteur Billod, directeur de l’Asile des aliénés,
à Sainte-Gemmes, près Angers.
M. le Président donne lecture de la lettre suivante
de M. André Leroy, président du Comice horticole
d'Angers, lettre dont l’objet a molivé la réunion ex-
traordinaire du jour.
« Angers, le 8 septembre 1860.
» Mon cher Président,
» Vous savez que je m’occupais activement de cher-
cher un terrain convenable pour l'établissement de
notre nouveau jardin fruitier, afin de remplacer l’an-
cien, dans lequel les arbres ne viennent plus.
» Je vous ai dit que nous avions trouvé la campagne
de Bouquet, appartenant aux héritiers Gaultier ; cette
propriété, assez rapprochée de la ville, et d’un prix
modéré, était certainement ce qui convenait le mieux.
» J’ai adressé à M. le Maire de la ville d'Angers la
demande de ce terrain, qui est estimé frente-deux mille
cent cinquante francs, y compris les frais d’appropria-
tion et réparations urgentes.
— 330 —
» Comme ma demande a été faite au nom du Comice
horticole, le Conseil municipal n’a pas cru devoir
s'occuper de cette affaire, attendu qu’il ne pouvait
traiter qu'avec une Société reconnue par le Gouverne-
ment el ayant droit de contracter des engagements;
par ce.fait, le Comice ne peut s'occuper de cette af-
faire. C’est à la Société impériale d'agriculture, scien-
ces et arts, de voir ce qu’elle doit faire en cette cir-
constance pour le Comice horticole. Je me permettrai
de vous faire observer que cette acquisition ne peut
avoir de lenteur, les propriétaires étant pressés de
vendre. Si ce local, parfaitement convenable, nous
échappait, il ne serait pas facile d’en trouver un autre
à aussi bas prix, à moins de s’éloigner dans la cam-
pagne.
» Voilà, mon cher Président, d’où en est cette im-
portante affaire; veuillez la suivre avec persévérance
si vous voulez réussir.
» Veuillez croire aux sentiments affectueux de votre
vieil ami,
» À. LEROY,
» Président du Comice horticole de Maine et Loire. »
À la suite de cette lecture, M. Tavernier, secrétaire
du-Comice horticole, présent à la séance, est invité à
donner connaissance, dans ses détails et dans ses mo-
tifs, de la demande que le Comice a formée.
M. Tavernier lit l’exposé suivant :
Par acte authentique en date du 16 décembre 1834,
l'Administration municipale accorda à la Société d’a-
griculture, sciences et arts, la jouissance pendant vingt
— 331 —
années du jardin de l’ancien séminaire, à la charge
d'y établir un jardin fruitier.
Lors de la formation du Comice horticole, en 1838,
la Société d'agriculture lui livra la direction de ce
jardin.
Le but qu’on se proposait était de réunir le plus
grand nombre de variétés fruitières afin de les étudier,
d’en constater le mérite dans nos contrées, de les dé-
crire et de fixer ainsi leur dénomination et leur syno-
nymie. Cette collection rendrait un immense service
aux pépiniéristes, en leur faisant connaître les variétés
nouvelles, et en leur permettant de s'assurer de leur
identité. En même temps des greffes, distribuées libé-
ralement chaque année, propageraient dans nos cul-
tures et dans nos jardins les meilleures variétés.
On doit reconnaître que pendant vingt ans, le Co-
mice horticole a atteint ce but et a puissamment con-
tribué au progrès de l’arboriculture angevine, qui a
acquis un renom légitime et dont le commerce a une
importance incontestable.
Mais, les vingt années de bail de la ville sont expi-
rées déjà depuis six ans. La ville tient à rentrer en
possession d’un terrain que le voisinage du musée
doit lui rendre précieux. Aussi, depuis six ans, l’in-
certitude a pesé sur le Comice, qui a été forcé de né-
gliger l’acquisition d'espèces nouvelles et le remplace-
ment des sujets épuisés. Les arboriculteurs se plaignent
avec raison de la privation que leur fait éprouver cette
négligence, et ils pressent le bureau du Comice de
solliciter de la ville un nouveau jardin.
En outre, l’année dernière, à la réorganisation du
— 9932 —
bureau du Comice, M. André Leroy, son président, a
pris l'engagement de donner au nouveau jardin sa
collection, rassemblée à grands frais depuis plus de
trente ans, et qui est probablement unique en Europe.
Le bureau du Comice, ainsi mis en demeure et par
les besoins des pépiniéristes, et par la perspective
d’une magnifique collection, s’est préoccupé de cher-
cher un terrain convenable sur lequel il pût établir le
nouveau Jardin fruitier. Après bien des recherches, il
s’est fixé sur une portion non encore vendue de l’an-
cienne ferme de Bouquet, sur la route de Frémur. Il
a rencontré là à la fois un sol favorable à la culture
des arbres fruitiers, des bâtiments tout construits et
un prix d'acquisition et d’approprialion très accessible.
Le plan ci-joint donne une idée de la composition
du jardin projeté. Sa contenance serait d'environ un
hectare et demi, y compris la ferme actuelle, la cour
et un jardin clos de murs.
Le prix d'achat serait : ï
Bâtiments, cour et jardin . . . . . 49,000 fr.
Un hectare et dix-neuf ares . . . . 418,000
30,000
Les droits d’appropriation sont évalués :
Réparations de maçonnerie. . . . . 900
Id. de toiture et gouttières. . 300
Mentriserie: 424 ei) fat 400
Clôture en palissade de chemin de fer. . 900
Total:.25: 9450
La dépense totale s’élèverait donc à la
somme de GE 0 Le ER T. :S2M00ME
— 333 —
Le nouveau jardin ne contiendrait pas seulement la
collection la plus complète possible d’arbres et d’ar-
bustes fruitiers; il servirait encore de jardin d’essai
pour les plantes légumières et autres dont l’expérience
serait trop onéreuse aux horticulteurs. Ce serait ainsi
un centre précieux, complément nécessaire du jardin
botanique, qui aiderait puissamment au commerce
considérable de la ville, et qui serait l'attrait et aussi
l'envie des étrangers.
Le bureau du Comice espère que ces considérations
sont de nature à déterminer la décision de l’Adminis-
tration municipale et des membres du Conseil com-
munal, dont la sollicitude est toujours éveillée quand
il s’agit des intérêts d’une classe nombreuse de con-
citoyens.
Avant de commencer cette lecture, M. Tavernier
explique que l'urgence, vu la prochaine réunion du
Conseil municipal, avait seule empêché le Comice hor-
ticole de soumettre préalablement sa demande à la
Société d'agriculture.
Un des membres présente des observations sur la
demande du Comice. Selon lui, il serait à désirer que
le jardin fruitier ne fit qu’un avec le jardin botanique
de notre ville. Ce projet a été déjà indiqué plusieurs
fois; M. le directeur du jardin botanique devrait être,
avant tout, consulté sur ce point.
En outre, le choix d’un terrain pour la destination
proposée est chose grave el méritant un sérieux exa-
men. Plusieurs emplacements, personne ne l’ignore,
ont été tour à tour proposés. Il y aurait donc lieu de
nommer, avant de statuer, une commission, afin de
= do
connaître les convenances de chacun de ces terrains
et présenter au Conseil municipal une opinion tout à
fait éclairée.
Il est répondu à ces observations que la nomination
d’une commission par la Société d’agriculture, aurait
l'inconvénient de retarder la demande sans aucun
avantage précis, car, très probablement, le Conseil
municipal, avant de statuer, n’en voudrait pas moins
recourir à l'examen d’une commission nommée par
lui.
La proposition tendant à la nomination préalable
d’une commission, est mise au scrulin et rejetée.
La proposition du bureau, tendant à l’adoption im-
médiate de la demande, est soumise à la même épreuve
et adoptée.
M. le Président propose de faire part de cette dé-
termination à l'Administration municipale dans les ter-
mes suivants auxquels l'assemblée donne son plein
assentiment.
« Angers, le 13 septembre 1860.
» Monsieur le Maire,
» Par une lettre en date du 8 de ce mois, M. le
Président du Comice horticole de Maine et Loire a fait
savoir à la Société impériale d’agriculture, sciences et
arts, qu’il vous avait adressé une demande de terrain
à acquérir par la Ville pour y transporter le jardin
fruitier existant sur le boulevard des Lices.
» Le Conseil municipal, saisi de la question, a jugé
avec raison qu’il ne pouvait prendre en considération
— 335 —
cette demande tant qu’elle serait présentée par le Co-
mice horticole, section de la Société d’agriculture, et
non par cette Société elle-même, qui seule a une exis-
tence légale.
» Informée de ces faits, notre Société a pris con-
naissance de la demande du Comice et elle l’a trouvée
fondée sur de sérieux motifs d'intérêt public. Non-
seulement conserver un dépôt permanent des plus
beaux produits d’une importante industrie angevine,
mais encore, grâce à la générosité de M. André Leroy,
donner à-cette précieuse collection un développement
tel qu’elle n’aurait probablement pas d’égale en France,
ni même en Europe, c’est un projet qui ne peut man-
quer d’être bien accueilli par l'Administration muni-
cipale et par le Conseil. La Société d’agriculture vient
donc avec confiance en solliciter de leur bienveillance
éclairée la réalisation. de
» En appelant de tous ses vœux ce résultat, la So-
ciété vous prie, Monsieur le Maire, de trouver bon
qu’elle vous fasse une observation sur ce qui la con-
cerne. Tant qu’on voudra la laisser occuper le pavillon
où elle tient ses séances, elle en sera très reconnais-
sante ; mais si, par suite de nouveaux projets, nous
devions être privés de ce local, nous nous plaisons à
penser que l'Administration municipale reconnaîtrait
que nous ne pourrions pas aller nous établir dans les
bâtiments faisant partie de la propriété dont le Comice
horticole demande l’acquisition. Une compagnie scien-
tifique doit nécessairement avoir son siége dans l’inté-
rieur de la ville. Nous osons donc espérer que, le cas
échéant, l'hospitalité dont nous avons joui dans le pa-
— 336 —
villon du boulevard des Lices, nous serait accordée avec
la même sympathie dans un autre édifice municipal.
» Veuillez, Monsieur le Maire, agréer l'hommage
de mon respect.
» Le Président de la Société impériale d'agriculture, sciences et
arts d'Angers,
» J. SORIN. »
En: prévision de la nomination par le Conseil mu-
nicipal de la commission dont s’agit, trois membres
de la réunion sont désignés pour se joindre aux mem-
bres du bureau dans cet examen, s’il est demandé. Ce
sont MM. Hunault, Le Gris et Moricet.
L’ordre du jour étant épuisé, la séance est levée.
E. LACHÈSE.
SÉANCE DU 28 NOVEMBRE 1860.
Présents au bureau, MM. Sorin, président, E. La-
chèse, secrétaire-général, M. l'abbé Chevallier, archi-
viste.
Le procès-verbal de la dernière séance est lu et
adopté.
L'emploi de bibliothécaire de la Société étant vacant
en ce moment, la lecture de la liste des ouvrages
adressés à la réunion depuis la dernière séance, est
remise à la séance prochaine.
Il est donné connaissance de la correspondance par
M. le Président.
— 331 —
M. le Président de la Société littéraire et philoso-
phique de Manchester demande à échanger avec la So-
ciété d'Angers, ses publications. Il sera fait droit à
cette demande.
M. d’Artaud, payeur du département: de Maine et
Loire, nommé aux mêmes fonctions dans le départe-
ment du Morbihan, adresse sa démission du titre de
membre titulaire de la Société. Sur la proposition de
M. le Président, l’assemblée s’empresse de décerner à
M. d’Artaud le litre de membre correspondant.
M. le Préfet de Maine et Loire rappelle le concours
dont le prix doit être distribué au cours de Pannée
1862, et fait connaître que les mémoires à fournir par
les concurrents à la prime d'honneur devront être dé-
posés à la Préfecture avant le 1er mars 1861. Une cir-
culaire contenant des instructions détaillées sur les
conditions de ce concours, est jointe à la lettre de
M. le Préfet.
M. Callard, de Paris, adresse à la Société le catalo-
gue des produits de sa fabrique de feuilles métalliques
perforées, ainsi qu’un numéro de la Revue des sciences,
dans lequel sont examinés les avantages de cette fa-
brication. à
M. Victor Châtel envoie à la Société deux brochures
traitant de la maladie des pommes de terre et du marc
de pommes comme engrais. Remerciements.
M. Guillory aîné, membre de la Société, président
de la Société industrielle d'Angers, adresse à la réu-
nion une brochure sur les vins blancs d'Anjou et de
Maine et Loire, et les vignobles de la rive droite de la
Loire. Remerciements pour cet envoi.
— 938 —
M. Belleuvre, trésorier de la Société, fait connaître
qu’il ne peut, à raison de nombreuses occupations,
remplir ces fonctions plus longtemps. Cette lettre sera
rappelée lors de l’élection prochaine d’une partie des
membres du bureau d'administration.
La lecture de l'extrait relatif au siége de Guingamp,
annoncée par M. E: Lachèse, est remise à la séance
prochaine, cet écrit n’ayant pu êlre achevé à temps.
M. Bougler donne lecture du rapport fait au nom
de la commission chargée d’examiner le mémoire de
M. Th. Crépon, relatif à la noblesse avant 1789. Nu
l'importance de ce rapport et l'intérêt qui s’attache
aux idées qu’il développe, aux faits qu’il relève, la réu-
nion décide qu’il sera imprimé en entier.
M. le Président annonce qu’il va procéder à la no-
mination de la commission qui devra se réunir aux
membres du bureau pour choisir le sujet du concours
pour le prix de 500 francs, au cours de l’année 1861.
Sont nommés membres de cette commission, MM. Cour-
tiller, Bougler, Couiret, Lemarchand et Léon Cosnier.
M. Klein, demeurant à Angers, est présenté comme
candidat par M. Dolbeau. Sont nommés pour faire un
rapport sur cette candidature, à la séance prochaine,
MM. Léon Cosnier, Th. Crépon et M. l’abbé Chevallier.
L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée.
E. LACHÈSE.
— 339 —
SÉANCE DU 26 DÉCEMBRE 1860.
Etaient présents au bureau, MM. Sorin, président,
E. Lachèse, secrétaire-général, M. l'abbé Chevallier,
archiviste.
M. le Président analyse la correspondance. Il fait
connaître à la Société le titre de deux notices que lui
adresse M. J. Hossard. Ces notices, portant pour indi-
cation : Le Prêtre et le Médecin, forment la première
et la seconde livraison d’un travail que M. Hossard en-
treprend de publier par fragments sous ce titre géné-
ral : Éloge de toutes les classes de la société ou le côté
moral de la position que chacun occupe dans le monde.
La réunion vote à M. Hossard des remerciements dont
il sera fait mention au procës-verbal.
M. le Préfet de Maine et Loire transmet à M. le Pré-
sident le catalogue des végétaux et graines mis en
vente par la Pépinière centrale du gouvernement, éta-
blie près d'Alger, pendant l’automne 1860 et le prin-
temps 1861. Ce catalogue sera, conformément au désir
obligeant de M. le Préfet, déposé au secrétariat de la
Société pour être communiqué aux personnes qui de-
manderont à le consulter. Avis sera donné au public
de ce dépôt.
M. Charil de Ruillé fils, nommé récemment substitut
près le tribunal de Baugé, donne, à raison de son
éloignement forcé, sa démission comme membre #itu-
laire de la Société. La réunion s’empresse de lui con-
férer le titre de membre correspondant. Avis lui sera
donné de cette décision.
— 9340 —
M. de Cock, consul de Belgique à Lille, adresse à la
Société un exemplaire du rapport fait au Comice de
Lille, par M. Jean Dalle, sur un nouveau mode de
rouissage des lins, dont les avantages seraient consi-
dérables et pourraient être obtenus sans grandes dé-
penses. M. Tavernier est prié de faire connaître à la
Société, par un rapport détaillé, les principales con-
ditions dans lesquelles se présente et peut être appli-
quée cette amélioration.
M. E. Lachèse donne lecture d’un extrait fait par lui
de divers passages d’un ouvrage de M. Ropartz, sur
la ville de Guingamp et l'histoire du Tiers-Etat en Bre-
_tagne. Ce travail est renvoyé au comité de rédaction.
M. Janin lit un rapport sur des ouvrages de M. Ron-
dot, relatifs au vert de Chine et à l'application de cette
brillante couleur à la fabrication.
La réunion décide que les ouvrages en question et
le rapport de M. Janin seront déposés ensemble dans
ses archives.
L’époque indiquée pour le dépôt des mémoires sur
le drainage, sujet du concours ouvert pour l’année 1860,
étant passée, la commission chargée de prononcer sur
ce concours sera prochainement convoquée et devra,
pour cet examen, se réunir aux membres du bureau
d'administration. :
La commission chargée de choisir un sujet pour le
concours de 1861 s’étant réunie, a résolu de proposer
à la Société l'Histoire de la Littérature et des Littéra-
teurs en Anjou pendant les xviie et xvine siècles. L’as-
semblée déclare adopter ce sujet et fixe le délai im-
parti aux concurrents pour la remise de leur travail,
— 341 —
au 1er décembre 1861. Avis sera donné au public de
cette décision.
M. Chudeau, nommé récemment membre correspon-
dant de la Société, adresse à la réunion une gracieuse
production poétique, intitulée : La Fleur du thym. Des
remerciements sont votés à l’auteur, après la lecture
de son œuvre.
Il est procédé aux termes du règlement, à la nomi-
nation d’une commission chargée d’examiner les comp-
tes du trésorier pendant l’année qui s'achève et le
projet de budget présenté pour l’année 1861. Cette
commission fera son rapport à la séance prochaine.
Sont nommés pour former cette commission : M. l'abbé
Chevallier, MM. Prévost et Janin.
Il est procédé à la nomination, par scrutins séparés,
du président et du vice-président de la Société.
Sont nommés : président, M. J. Sorin;
vice-président, M. Victor Pavie.
M. Belleuvre ayant déclaré donner sa démission des
fonctions de trésorier, il est procédé à un scrutin pour
son remplacement. Son nom ayant été de nouveau in-
diqué par les suffrages, M. Belleuvre consent à con-
server ses fonctions.
Le rapport relatif à la candidature de M. Klein,
comme membre titulaire de la Société, ne pouvant être
présenté à cette séance, M. le Président le remet à la
réunion prochaine.
L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée.
E. LACHÈSE.
SOC. D’AG. 925
CONCOURS DE 1861.
Lo
La Société a désigné pour le concours de 1861 le
sujet suivant :
« Tableau de l’état successif des Lettres en Anjou
» pendant les xvire et xvine siècles, jusqu’en 1789
» exclusivement, et Etude sur les littérateurs angevins
» pendant cette période. »
Le prix, accordé par le Conseil général du départe-
ment, sera une médaille d’or de 500 fr.
Les concurrents devront avoir remis, le 1er décem-
bre 1861, leur travail, non signé, mais accompagné
d’une enveloppe cachetée et répétant la devise placée
sur l’ouvrage.
Les mémoires seront adressés à M. E. Lachèse, se-
crétaire-général de la Société, rue des Lices, n° 33, à
Angers.
TABLE DES MATIÈRES
DU TROISIÈME VOLUME.
et —
Pages.
Coup d'œil sur les travaux de la Société, par M. J. SORIN, pré-
SCENE ASE EES Sochecaosbnvocenecdtatabhi ab ce UDeDloc 5
Discours prononcé aux funérailles de M. Louis Pavie, vice-pré-
SIdent. par Ne COURTIÉLER 4 040 lente ea tttaia ei mette ds 2 13
Notice sur M. Louis Pavie, par M. E. LACHÈSE .. .......... 16
Notice sur M. le président de Beauregard, par M. COURTILLER. 29
Observations médico-légales sur la mort du colonel de Beaure-
paire, par M. le docteur A. LACHÈSE............,..,..., 39
Rapport sur le mémoire de M. A. Lachèse, par M. A. LEMAR-
CAN Dr lele ect» sVaie cie RES are NE PRE ee DEEE + - 59
Cencours pour le:prix, de 186022. eur, RAT IQuEt 69
Note sur la chaux de falhun, par M. le docteur FARGE........ 711
Position des fossiles dans les derniers étages du terrain crétacé
des environs de Saumur, par M. COURTILLER jeune ........ 80
Quelques mots sur le plain-chant, par M. E. LACHÈSE........ 85
Epître à M. Bodinier, peintre, par M. A. MAILLARD.......... 98
Du droit d’anoblissement et de l’usurpation de la noblesse avant
42180; par M-XPHRGRÉEONR A 02. idne. à: ai 106
Procès-verbaux des séances :
Séance du 18 Janvier 1860244... 2200 161
Séance du 22 février ........... FH Ho cie eee 166
Séance du 22 mars....... ÉRAR) De Me cote 172
Séance du 25 avril.................. RARE ME MEN TE 176
Séance. du 23 mai. 2 MUR. en 180
Etude sur une ode d’Horace et sur la traduction de M. Patin,
par DÉUÉSSORIN RER ne. te, 187
— 844 —
Pages
L'avocat au criminel, fragment, par M. AFFICHARD........... 207
Etude littéraire, par M. BOUGLER.... Re SA SE RAA 221
Description et figures de trois nouvelles espèces d’ammonites du
terrain crétacé des environs de Saumur (étage turonien), et
des ammonites Carolinus et Fleuriausianus à l’état adulte,
par M. COURTILLER jeune...................... RCA 246
Les Ponts-de-Cé, par M. Paul BELLEUVRE.................. 253
Procës-verbaux des séances :
Séance du 18 juin, sous la présidence de M. Villemain. 258
Séance du 25 juillet.......... Re LS AA A 267
Séance du 22 août ........ NS UE SO LM « rex Lo 272
Rapport sur le mémoire de M. Th. Crépon, intitulé : Du droit
d'anoblissement et de l’usurpation de la noblesse avant 1789,
par/M-VBOUGLER, 1eme. He A Ce ASE AS 271
Guingamp, Etudes pour servir à l’histoire du Tiers-Etat en Bre-
tagne. — Quelques mots sur cet ouvrage, par M. E. LACHÈSE. 316
Mœurs des insectes. — Les Calicurgus, par M. COURTILLER
jeunete ten een Ras, SE HRPAA LS RE . 324
Procès-verbaux ai séances :
Séance extraordinaire du 13 septembre............... 928
Séance du 28 novembre. .... REA AR AE SE SABRE 330
Séance du 26 décembre. .........................% 339
Concours pour le prix de 1861................ ISF ... 342
)
À
| MÉMOIRES
| NOÉ HIPÉRIALE D'AGRICULTERE |
SCIENCES ET ARTS
HR D'ANGERS dl
(ANCIENNE ACADÉMIE D'ANGERS)
. NOUVELLE PÉRIODE
| ‘XOME QUATRIÈME — PREMIER CANIER.
ANGERS
IMPRIMERIE DE COSNIER FT LACHÈSE À
EST $ Chaussée-Saint-Pierre, 13 |
Ÿ Mae D 3 1.1
fie eee
; 1861 RS
SOMMAIRE
Résumé des travaux de la Société pendant l’année 1860, par M, J.
SORIN, président.
Réflexions sur le Drainage, et sur son application dans le département
de Mame et Loire, par M. Louis TAVERNIER.
Note sur un procès criminel jugé à Saumur en 1714, par M: Cour-
TILLER.
Concours de 1861,
SOCIÉTÉ IMPÉRIALE
D'AGRICULTURE, SCIENCES ET ARTS
D’'ANGERS
(ANCIENNE ACADÈMIE DANGERS).
MEMOIRES
DE LA
OCIÈTÉ IMPÉRIALE D'AGRICULTURE
SCIENCES ET ARTS
D'ANGERS
(ANCIENNE ACADÉMIE D’ANGERS)
NOUVELLE PÉRIODE
TOME QUATRIÈME
ANGERS
IMPRIMERIE DE COSNIER FT LACHÈSE
Chaussée-Saint-Pierre, 13
1861
RESUME
DES TRAVAUX DE LA SOCIÉTE
PENDANT L'ANNÉE 1860,
lu dans la séance du 23 janvier 1861
PAR M. J. SORIN, PRÉSIDENT.
MESSIEURS ,
Appelé par vous à prendre de nouveau la direction
de nos communes études, je me suis demandé com-
ment je vous témoignerais ma reconnaissance d’une
faveur deux fois reçue avec une trop légitime défiance
de mes forces, quoique deux fois déférée avec la ras-
surante bienveillance de la plus affectueuse confrater-
nité. J’ai pensé que je ne pourrais vous rernercier mieux
qu’en jetant avec vous un coup d’œil rétrospectif sur
nos travaux de l’année qui vient de finir. Si votre pré-
sident sent ce qui lui manque, sous plus d’un rapport,
pour remplir dignement la tâche dont vous persistez à
honorer, il doit chercher du moins à soutenir votre
zèle et à l’animer de plus en plus. Or, une revue an-
nuelle de nos efforts et de leurs résultats me paraît
être un efficace moyen d’atteindre ce but. L’usage de
récapituler ainsi, au commencement de chaque année,
A ,
ce que la précédente lui lègue, à la fois comme un dé-
pôt et comme un exemple, existe dans plusieurs des
sociétés en correspondance avec nous. Il sera bon, ce
me semble, de leur en emprunter l'habitude. Gelte es-
pèce d'inventaire périodique offrira toujours, Je l’es-
pére, à notre compagnie, l’occasion de se rendre le té-
moignage d’une conscience satisfaite. Dans le cas con-
traire, il agirait puissamment sur elle par la généreuse
franchise avec laquelle les esprits droits s’avouent leurs
propres torts. En un mot, il nous imposera l'obligation
salutaire de nous amender, si nous avons failli, de faire
mieux encore, si nous croyons avoir bien fait : Possunt
quia posse videntur (1).
L'année 1860 s’est ouverte pour nous sous d’heureux
auspices; une agréable surprise en a marqué le début.
M.'Ad. Lachèse nous avait annoncé des Observations
médico-légales sur un fait historique contemporain. Sous
sa forme volontairement un peu vague, ce titre sans
doute promettait une communication intéressante, mais
peut-être d’un intérêt restreint et s'adressant surtout
à quelques-uns de nous. Il en était bien autrement.
Notre collègue nous apportait, il est vrai, des observa-
tions de médecine légale; mais elles avaient pour but
d’éclaireir un fait auquel se rattachent les souvenirs
de l’amour-propre angevin, l’exactitude de l’histoire
nationale contemporaine, les traditions de l’honneur
militaire et les principes de la morale religieuse. Il
s’agissait de savoir si le défenseur de Verdun en 1799,
le commandant Beaurepaire s'était réellement donné
(1) Virg., Æn., v. 231.
LP
la mort ou sil l'avait reçue d’une main autre que la
sienne.
Vous n’avez pas oublié, Messieurs, comment M. La-
chèse, prenant pour point de départ l’examen appro-
fondi des procès-verbaux dressés par le chirurgien et par
l'officier judiciaire chargés de constater le genre de mort
du commandant, puis jetant sur la discussion de ces do-
cuments la lumière de renseignements puisés à d’autres
sources, arrive à cette conclusion que le brave chef des
Volontaires de Maine-et-Loire ne s’est pas suicidé. Vous
aimez en outre à vous rappeler avec quel honorable éloi-
gnement de tout ménagement pour l'opinion publique
égarée, l’auteur du mémoire dont je parle n’hésite pas
à établir que, si, contrairement à sa conviction, Beaure-
paire s'était tué lui-même, loin de préconiser cette mort
comme un exemple, on pourrait tout au plus l’excuser
un peu comme le résultat d’une déplorable erreur.
Félicitons-nous, Messieurs, de ce que parmi nous
une voix s’est élevée pour opposer aux sophismes bril-
lants d’une admiration d’abord calculée, puis trop fa-
cilement devenue traditionnelle, l’inflexible réprobation
due à la double impiété d’un soldat qui, en présence
de l'ennemi, déserte à la fois le poste que lui confia
la patrie et la vie qu’il tient de Dieu.
Le même sentiment sur la question de principe ne
pouvait manquer de se retrouver dans le rapport fait
par M. Lemarchand au nom de la commission chargée
d'examiner le mémoire de M. Lachèse. Quant à la
question de fait : Ÿ a-t-il eu suicide ou assassinat ? la
commission, par l’organe de son rapporteur, a con-
servé des doutes. Il est bien désirable que les nouvelles
A. QU
recherches auxquelles se livre sur ce point M. La-
chèse le conduisent à des découvertes qui rendent in-
contestable ce qu’il croit être la vérité. Quoi qu’il en
Soit, le rapport de M. Lemarchand offre aussi une étude
sérieuse du fait controversé. C’est un appendice néces-
saire au travail primitif. Le mémoire et le rapport for-
ment un ensemble du plus haut intérêt. Aussi avez-vous
Jugé, Messieurs, que ce rapport devait être l’objet d’une
des rares exceptions faites par vous à lärègle d’après la-
quelle les travaux des rapporteurs n’ont pas-place dans
les publications de la Société.
Une semblable décision à été prise au sujet d’un
rapport de M. Bougler, et c'était justice. En 1859,
M. Th. Crépon avait présenté à la Société un remar-
quable mémoire sur la Noblesse en France avant
1789 (1). L’étendue de cet ouvrage, dont la lecture
avait occupé en partie plusieurs de nos séances, n’avait
pas permis à la commission appelée à l’examiner d’en
rendre compte au cours de l’année qui l'avait produit.
M. Bougler à fait en 1860 le rapport, très-développé
aussi, qui est réellement un second ouvrage, digne
complément du premier. L’un et l’autre résument tout
ce qu'on peut dire de plus solide et de plus curieux
sur les origines de la noblesse française, sur ses dé-
veloppements, le rôle qu’elle a joué aux différentes
époques de notre histoire et les vicissitudes que le
temps lui a fait subir comme à toutes les institutions
humaines. Ce n’a pas été pour nous une médiocre
(1) Du droit d'anoblissement et de l'usurpation de la noblesse avant
1789.
430)
source d'intérêt et d'agrément que cette étude gémi-
née (passez-moi le mot) d’une belle question historique
par deux magistrats, d'accord sur certains points, dé-
sunis sur d’autres, éclairés sur tous, également capa-
bles de charmer l'esprit et de l’instruire {delectando
pariterque monendo (1)) par leurs concordances d’opi-
nions el par leurs divergences,
Et narrare pares, et respondere parati (2).
Notre compagnie, Messieurs, peut être fière des deux
mémoires de MM. Lachèse et Crépon et des rapports
auxquels ils ont donné lieu de la part de MM. Lemar-
chand et Bougler. Je ne crains pas de le dire, une so-
ciété, dans l’espace d’un an et même un peu plus (puis-
que le travail de M. Crépon remonte à 1859), ne pro-
duisit-elle que quatre écrits de ce genre, elle aurait le
droit de se considérer comme tenant sa place, non sans
honneur, parmi les associations d'hommes studieux
qui font an utile emploi de leurs loisirs.
Il est une autre œuvre à laquelle je n’adresserai
pas mes éloges; quoique bien sincères, ils seraient
trop pâles à côté de ceux qui lui sont venus de plus
haut. Nous avons tous entendu M. Villemain honorer
M. Affichard des plus encourageantes félicitations sur
son travail concernant le ministère de l’Avocat au cri-
minel. Un seul mot est permis auprès d’un si précieux
suffrage. Disons donc que nous, concitoyens de M. Af-
fichard, nous connaissons bien le secret de la distinc-
(1) Hor. De arte poet. 244.
(2) Virg. Buc. vu. 5.
AIDE
tion avec laquelle notre collègue a traité son sujet, se-
erel d’ailleurs facilement soupçonné par M. Villemain.
Cest que, pour mettre sous nos yeux le portrait de l’a-
vocat aussi consciencieux qu'habile, plein de cœur
comme de talent, plus docile même aux inspirations
d'une âme généreuse qu’ambitieux des triomphes de
l'esprit, M. Affichard n’a eu, sans que sa modestie
lui permit de s’en apercevoir, qu’à produire sa propre
image. La modestie a beau faire, son pouvoir ne va
pas jusqu’à empêcher les plus nobles qualités de se
trahir.
Toujours prêt à ajouter de nouvelles preuves de zële
à l’accomplissement scrupuleux de ses obligations
comme membre du conseil d'administration de la So-
ciété, notre Secrétaire général nous a fait profiter deux
fois des ressources variées de son érudition.
La Méthode élémentaire et pratique de plain-chant,
récemment publiée par M. l'abbé Tardif, a donné à
M. E. Lachèse occasion de signaler, avec l'autorité de
ses profondes connaissances musicales, la valeur artis-
tique et religieuse du chant grégorien (1). De là s’éle-
vant, dans le même ordre d’idées, à des aperçus pleins
de justesse, 1 a fait saisir les intimes rapports qui
lient entre elles les manifestations de la pensée chré-
tienne sous toutes les formes qu’elle emprunte au gé-
nie des arts.
L’heureuse union de ce génie avec la religion a, dans
(1) Quelques mots sur le plain-chant, tel est le titre, beaucoup trop
modeste, du travail de M. E. Lachèse.
Re —
une excursion historique sur la Ligue (1), suggéré à
M. E. Lachèse de curieux rapprochements entre les mo-
numents d’une ville bretonne et ceux de notre Angers.
Cest également à la Bretagne et en même temps à
l'Ecosse que M. Lemarchand, dans sa Notice sur le
château de la Chaperonnière, à demandé des couleurs
pour peindre, à la manière de Walter Scott, un pay-
sage vendéen. Il s’est souvenu en outre des procédés
de l’illustre Ecossais en faisant intervenir tour-à-tour
dans cette notice l’histoire, la légende et la poésie.
La poésie aussi comme l’éloquence, l’antiquité
comme l’histoire moderne et même contemporaine,
ont été appelées par M. Bougler (2) à mettre en relief,
dans une réunion de frappants exemples, cette belle
maxime de Quintilien : Pectus est quod disertos facit (3),
rendue plus belle encore par la forme que lui a donnée
Vaavenargues : Les grandes pensées diennent du cœur.
Il vous a été lu, Messieurs, quelques observations
sur Horace et sur un de ses traducteurs (4). Je n’ose-
rais rappeler cette lecture, si je n’avais à dire qu’elle
a partagé avec trois autres communications (95) une
bonne fortune qui a rejailli sur nous tous. Elles nous
ont valu de l’illustre secrétaire perpétuel de l’Acadé-
mie française, le jour qu’il nous a fait l'honneur de
(1) Le siège de Guingamp pendant la Ligue.
(2) Etude littéraire.
(3) Instit. orat. x. 7.
(4) Etude sur une ode d'Horace et sur la traduction de M. Patin,
r M. J. Sorin.
(5) L'avocat au criminel, par M. Affichard, — Efude littéraire, par
M. Bougier, — Le mois de Marie, poésie, par M. V. Pavie.
pa
Ho
nous présider, une de ces allocutions où les saillies
d’une verve toujours courtoise, quoique parfois un
peu malicieuse, se mêlent avec tant d’éclat à toutes les
séductions du savoir, de l’éloquence et du goût.
Des productions aussi différentes entre elles qu’é-
loignées par leur nature de celles dont j'ai parlé jus-
qu’à présent, témoignent, Messieurs, de la variété de
vos études.
Par des recherches nombreuses, résumées et pré-
sentées avec ce talent de lucide exposition qui lui est
propre, M. le docteur Farge nous a fait connaitre l’é-
tat actuel, les développements possibles et les avanta-
ges réalisables de la Culiure du colza dans le départe- Ÿ
ment de Maine et Loire.
Le même membre a, dans une autre lecture, si-
gnalé à nos agriculteurs les riches ressources qu'ils
peuvent demander à la Chaux de Falhun, abondam-
ment fournie par l’établissement que vient de créer
M. Ch de la Guesnerie dans le canton de Thouarcé.
M. Dainville nous a donné une série, soigneusement
élaborée, de considérations et de calculs sur la Cons-
truction des voûtes en briques. La valeur, à la fois spé-
culative et pratique, de cette œuvre considérée au dou-
ble point de vue de l’observation et de la théorie, va
être aujourd’hui même établie, dans un rapport de
M. Godard-Faultrier, par des détails que ne comporte
pas un résumé.
Nous tiendrons três-volontiers à la disposition de nos
industriels trois brochures qui nous ont été adressées
par un de nos membres correspondants, M. Rondot,
de Lyon, et dont M. Janin nous a présenté l’analyse,
LAON
après nous avoir déjà fait connaître un travail du même
correspondant sur la création, à Lyon, d'un musée d'art
el d'industrie. Les trois nouvelles brochures de M. Ron-
dot peuvent être fort utiles comme source de rensei-
gnements sur le vert de Chine, destiné à jouer main-
tenant, plus que jamais, un rôle très-important dans les
arts industriels, spécialement dans la teinturerie.
Nous sommes redevables à M. Courtiller jeune de
trois précieuses communications d'histoire naturelle :
une sur la Position des fossiles dans les derniers étages
du terrain crétacé des environs de Saumur ; une autre
sur Trois nouvelles espèces d'ammonites du terrain cré-
lacé des environs de Saumur (étage turonien), et sur les
ammoniles Garolinus et Fleuriausianus à, l'état aüulte ;
puis une troisième sur les Mœurs des insectes, en géné-
ral, et sur celles du calicurgus, en particulier.
Dans ces trois notices, on retrouve, comme dans tout
ce qui sort de la même plume, la rigueur de l’obser-
vation scientifique, parée de l'animation d’un style qui
touche à la poésie. Aussi, des productions de M. Cour-
tiller à celles de nos poëtes il n’y a qu’un pas. Nous
allons le franchir, si vous voulez bien, Messieurs, pen-
dant quelques instants encore, m’accompagner sur ce
terrain, qui n’a pas été plus stérile pour nous cette an-
née que les précédentes.
M. V. Pavie a, sous le simple titre Paysage, uni la
fraîcheur de l’idylle antique à la grave mélancolie de
lélégie chrétienne.
Le Mois de Marie lui a fait trouver, dans le riant
aspect de la campagne angevine au printemps, dans les
pieux souvenirs d’une amitié plus forte que la mort et
4e
dans les épanchements de la tendresse paternelle aû
foyer domestique, l'accent doublement ému d’une poé-
sie que M. Villemain a si bien caractérisée par deux‘
de ces mots qui n’appartiennent qu’à Ini, en l’appe-
lant une poésie indigène et personnelle.
Le Château des Ponts-de-CGé, tel est le sujet qu’a choisi
M. Belleuvre. C’est le pendant de son Château d'Angers,
- mentionné honorablement, en 1857, dans le remarqua-
ble concours dont Angers n’a pas perdu le souvenir. Il
y à un an, notre collègue avait chanté l'Italie. Aujour-
d’hui, il revient avec amour à la France et surtout à ce
point privilégié de la France où la Loire, prés d’attein-
dre le terme de son cours, semble sé plaire à en déployer
la splendeur. En lisant les vers de M. Belleuvre on sent
que, véritable enfant de l’Anjou, s’il peut porter ail-
leurs l'admiration de son esprit, c’est ici qu’il éprouve
les plus douces émotions de son cœur. Car, nous tous
Angevins, si disposés que nous soyons, avec quiconque
a le sentiment du beau, à entourer de nos hommages
læ poétique Italie, ramenés par le cœur vers le sol na-
tal, comme le vieux chantre de Liré, nous aimons
mieux encore
Notre Loire Gaulois que le Tibre Latin (1).
M. Belleuvre ne se contente pas de consacrer ses
trop courts loisirs au culte des Muses (pardonnez à mes
vieilles habitudes cette expression, si dédaignée main-
(1) Tout le monde connaît et cependant, à Angers, notre patrio-
tisme local, comme l’appelle M. Villemain, ne peut résister au plaisir
— 151—
tenant et qui au fond vaut bien, pour le moins, toutes
celles qu’on y substitue); notre collègue cherche aussi
à encourager ce noble goût chez les autres. Il nous a
fait connaître les essais littéraires de M. C. Chudeau,
de Saint-Rémy-la-Varenne, ce jeune homme si digne
d'intérêt, qui, n'ayant reçu d’autre instruction que celle
de l’enseignement primaire, est parvenu, seul , à se
rendre capable d’adoucir, par de petites compositions
poétiques, les ennuis auxquels le condamne une grave
et incurable infirmité. Nous les avons lus, ces modes-
tes essais, enfants de la douleur et consolation de leur
père; nous les avons lus, je ne dis pas seulement avec
sympathie, mais avec une sorte de respect. Car on
de reproduire, chaque fois que l’occasion s’en présente, ce déhcieux
sonne :
Heureux qui, comme Ulysse, a faict un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son age.
Quand revoiray-je, hélas! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison |
Revoiray-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province et beaucoup davantage ?
Plus me plaist le séjour qu'ont basty mes ayeulx
Que des palais romains le front audacieux :
Plus que le marbre dur me plaist l’ardoise fine,
Plus mon Loyre Gaulois que le Tybre latin,
Plus mon petit Lyré que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la Goulceur angevine.
Joachim Du BELLAY.
— A6 —
doit plus que de la commisération à l’homme qui, ac-
ceptant avec résignation les épreuves imposées par
la Providence, met résolument à profit les ressources
d'intelligence et de courage qu’elle lui a départies en
compensation du malheur. Vous vous êtes empressés,
Messieurs, d'entrer dans la pensée de M. Belleuvre, et
vous avez conféré à M. Chudeau le titre de membre
correspondant. De son côté, 1l n’a pas tardé à témoi-
gner sa reconnaissance. Il nous à envoyé, sous le ti-
tre La Fleur du thym, une petite pièce qui, comme
ses aînées, en faisant désirer que le jeune auteur
s’exerce par la réflexion à donner à .sa pensée un ca-
ractère net et fortement arrêté, se recommande d’ail-
leurs par un amour naïf et pur des beautés simples de
la nature, par un vif sentiment du rhythme poétique et
par une élégante facture de vers.
M. Jules Hossard nous à lu deux pièces de sa com-
position. La première avait pour titre : L’Amitié fra-
ternelle. Il était facile de voir qu’elle avait été écrite
sous la dictée du cœur. La seconde est un extrait
d’une traduction en vers, déjà fort avancée, du Præ-
dium rusticum de Vanière, que M. Hossard avait an-
térieurement traduit en prose. Je lui demanderai, ainsi
qu’à vous, Messieurs, la permission de hasarder quel-
ques observations sur ce sujet. Si elles vous parais-
saient trop inspirées par mes traditions de collége, je
vous prierais de m’accorder un peu d’indulgence, fon-
dée sur la difficulté de dépouiller entièrement le vieil
homme. 4
De nos jours, on ne lit guère les poètes latins mo-
dernes. Loin de là, 1l n’est pas rare de rencontrer des
DE; de
personnes, fort instruites d’ailleurs, qui connaissent à
peine de nom: Vanière et son Prædium ; —Rapin et ses
Jardins, bien supérieurs comme poésie latine à ceux de
Delille comme poésie française; — le jésuite allemand
Masenius et sa Sarcothée, ouvrage auquel on a fait
l'honneur de supposer, non sans une certaine vraisem-
blance, qu’il avait pu fournir à Milton l’idée première et
quelques épisodes du Paradis perdu ;—Vida, doué d’un
talent assez souple pour chanter habilement tour à tour
la Rédemption du genre humain (1), l'Art poétique, les
Echecs et les Vers à soie; — Sannazar qui, en s’atti-
rant le reproche d’avoir avec peu de goût introduit dans
un sujet chrétien (2) les souvenirs de l’antiquité payenne,
prouva du moins quelles heureuses qualités de style
on rapporte d’un intime commerce avec elle; — le car-
dinal de Polignac, dont l’Anti-Lucrèce a mérité que
Voltaire mît dans la bouche du disciple d’Epicure cet
éloge de son adversaire :
Tu m'as vaincu, je cède, et l’âme est immortelle,
Aussi bien que ton nom, mes écrits et tes vers (3);
— Coffin dont les chants sacrés soutiennent la compa-
raison avec ceux de Santèuil; etc... — les Hymnes
même, véritablement lyriques, de Santeuil sont bien
moins conmues que l’épigramme dans laquelle Boileau
dit qu’en voyant ce poëte joindre à la déclamation em-
(4) Christiades.
(2) De partu Virginis.
(3; Volt. Temple du goût.
- SOG. D’AG. 2
_
LLOe
phatique de ses vers des gestes d’énergumène, il est
tenté de le prendre pour
le diable
Que l’on force à louer les Saints,
Beaucou» moins encore sait-on généralement qu’il
existe, sous le titre de Poemata didascalisca, un volu-
mineux recueil de petits tours de force littéraires, dont
les auteurs ont abordé, avec une hardiesse mêlée de
bizarrerie, et résolu, avec une patience plus ou moins
couronnée de succès, le problème de traiter en vers
latins les sujets les plus variés et parfois les plus re-
belles. Ils ont en effet contraint de se soumettre aux
caprices de leur imagination : ceux-ci la Tragédie, la
Musique, la Peinture, la Sculpture, la Gravure, l’Ar-
chitecture, l’Imprimerie, et même l'Agriculture, ma-
tière devant laquelle il semble pourtant qu'après Vir-
gile eussent dû reculer les plus audacieux; — ceux-
là le Style épistolaire, Action oratoire, la Plaisan-
terie, la Conversatio ion (sujet que Delille ne pouvait ou-
blier de faire passer dans notre langue) ; — plusieurs
les Oranges, le Café, le Thé et jusqu’à l'Eau de gou-
dron (1); d’autres le Cerveau, le Monde Cartésien, l’Ai-
(1) Agua picatu, carmen, auctore Joan. Lud. Courtois, S. J. —
On sait que, dans un temps, l’eau de goudron a été emgrande faveur
comme médicament. Voici le début du poème de Courtois. Il peut
donner une idée de la mamière dont les auteurs de ces petits ouvrages
imitent les poètes anciens :
Balsameos latices, cœlestia pocula, nostrum
Nuper ab usque novo devectum munus in orbem,
LE AR
mant, le Baromètre, le Feu, l’Arc-en-ciel, les Comètes,
Aurore boréale; — d’autres encore la Poudre à canon,
le Verre, la Montre, le Cabinet des médailles, les Amours
des plantes (agréablement chantés en français par Cas-
tel); — que dirai-je enfin? les Moutons, les Papillons,
les Serins, les Poules, la Volière, l’Art de prendre les
oiseaux, etc.
Quand on lit ces ouvrages, si divers, et ceux que j'ai
d’abord indiqués en rappelant le nom de leurs auteurs,
on regrette que les uns et les autres soient pour un
trop grand nombre de personnes, capables de les ap-
précier, l’objet d’un injuste dédain. La lecture en est
curieuse et piquante. Elle procure à l’esprit le même
agrément qu’une galerie de peinture, quand on y cher-
che, dans les œuvres d’artistes secondaires, mais for-
més aux meilleures écoles, le reflet de la touche des
grands maîtres. Il est donc tout naturel qu’un homme
de goût se plaise à les étudier; mais je m'explique
moins, je l’avoue, qu’on s'impose l'ingrat labeur de les
traduire. En effet, si l’on fait abstraction de ceux qui,
comme les Hymnes et l’Anti-Lucrèce, présentent un
intérêt spécial au point de vue philosophique ou reli-
gieux, le principal, pour ne pas dire l’unique, mérite
des autres, consiste dans une ingénieuse reproduction
de couleurs et de formes empruntées à l'antiquité. Si
habile que Soit le traducteur, il y aura toujours pour
Exequor, inventum felix mortalibus ægris,
Invideat cui Bacchus . aquam dixere picatam.
Undè illi nomen, medicandæ quis modus, et quas
[la potestates habeat, quos præbeat usus,
Summa sequens leviter rerum fastigia, dicam.
ER Dee
lui impossibilité de conserver le véritable charme de
son modéle, je veux dire les traits saillants de ressem-
blance, l'air de parenté, signe héréditaire auquel on
reconnaît que la poésie latine moderne est fille de l’an-
cienne poésie latine. Ces descendants lointains de la
muse romaine, ceux mêmes qu’elle avoue le mieux pour
sa postérité, se sentent toujours trop du mélange des
races. Pour reprendre notre comparaison tirée de la
peinture, ce ne sont guëêre après tout que des pastiches.
Or, on peut faire cas d’un pastiche, quand il est réussi ;
mais, si je ne me trompe, on ne le copie pas.
Voilà une digression déjà bien étendue, Messieurs, et
pourtant, si j’osais, je la prolongerais encore un peu.
Je ferais remarquer qu’il faut que ces pauvres vers la-
tins, dont on dit tant de mal par rancune d’écolier, soient
néanmoins capables d’exercer sur l’esprit une séduction
bien vive, puisque tant d'hommes de talent sesont faitun
plaisir d’en composer. Sur ce point, je serais heureux
de pouvoir invoquer l'autorité de l’éloquent orateur qui,
cette année, pour la dernière fois malheureusement (1),
portait la parole dans la solennité de la rentrée de
notre Cour impériale. Amené par son sujet à citer
comme modèles aux plus jeunes membres de l’ordre ju-
diciaire les grands lettrés (c’est son expression) qui sont
la gloire de l’ancienne magistrature française, et dont
il est si digne lui-même de faire l'éloge, M. le premier
avocat général de Leffemberg disait : « Ces mignons de
(1) On sait que M. de Leffemberg vient, au grand regret de tout
Angers, de quitter le parquet de cette ville pour entrer dans celui de
Rouen.
PRO) VU
» Thémis, comme ils se nommaient entre eux, sacri-
» fiaient aux muses. » Or, Messieurs, ce n’est pas seu-
lement des muses françaises qu’il s'agissait, car lé
minent magistrat ajoutait, en terminant, il est vrai,
par un trait de spirituelle malice : « Imitez-les, jeunes
» gens, faites comme eux... moins les vers latins. »
Que nos jeunes magistrats s’abstiennent donc de faire
des vers latins, assurément ce ne sera pas un grand
mal; mais qu'ils en lisent, même des modernes, ne
füt-ce que pour mieux sentir la valeur des anciens
et pour se rendre par là plus aptes à marcher sur les
traces de M. de Leffemberg. Car lui aussi, comme
les mignons de Thémis, il a évidemment sucé le lait
vivifiant de l'antiquité, à laquelle il fait honneur en
s’honorant lui-même, quand il s’écrie dans un élan de
filial enthousiasme : Antiquam exquirite matrem (1) !
Revenons à la muse française. Constatons avec plai-
sir que, parmi nous, elle n’a pas peur de la robe du
légiste, et que, dans l’occasion, de la même plume qui
libelle au palais une pièce de procédure, elle fait cou-
ler ici une élégante et gracieuse pièce de vers.
Jamais M. Adrien Maillard ne le prouva mieux que
(4) « Aimez surtout, cultivez les lettres , elles sont l’homme tout
» entier; goûtez-en le charme dans l'étude des grands siècles, cher-
» chez-en la source, en remontant jusqu’à l’antiquité. Veferem ex-
» quirite matrem (Virg. Æn. 11. 96.). » M: de Leffemberg cite ainsi
veterem, au lieu de antiquam, ce qui rend le vers faux. Cette légère
inadvertance ne prouve que mieux combien l'honorable et docte ma-
gistrat est familiarisé avec les écrivains de l'antiquité, puisqu'il les
cite de mémoire, sans recourir aux textes. Se tromper comme il l’a
fail ici, c’est encore donner une preuve de savoir : Felix culpa!
Dre Que
dans cette épitre où il s’est fait le digne interprète des
sentiments de la cité entière envers l’artiste, au noble
cœur, dont la main semble ne pouvoir quitter un pin-
ceau, gloire d'Angers comme le ciseau de David, que
pour répandre sur Angers les largesses d’une libéralité
également empressée à nous conserver les anciennes
productions du génie des arts et à stimuler ses nou-
velles et brillantes mani‘estations. Aussi, Messieurs ,
permeltez-moi de le dire, si, comme président, je
dois vous remercier des compensations que vous avez
ménagées pour moi aux petits soucis inséparables d’une
direction même facile, il n’est pas un de ces dédomma-
gements dont j'aie été plus fier et qui m’ait été plus
agréable que la mission d’aller, avec le poète lui-même,
présenter, en votre nom, à M. Bodinier un hommage que :
nous étions lous heureux de lui offrir.
Arrêtons-nous un instant sur ce grand nom de David,
que je viens de prononcer. En notre qualité de Société
d'arts, nous pouvons, je crois, non par vanité, mais
par conscience d’un acte de haute convenance accom-
pli, nous faire honneur d’un vœu exprimé par nous, au
mois de mai dernier, dans une lettre adressée à M. le
Maire et au Conseil municipal. Nous demandions que
le nom de David, enlevé avec raison à une des rues
d'Angers, à laquelle on avait eu tort de le donner puis-
que déjà elle en portait un autre, vint promptement,
par une juste compensation, briller au front d’une des
rues que, sur divers points, on ouvre dans cette ville.
€ Nous n’avons pas, Messieurs, disions-nous, la préten-
» lion de vous suggérer une idée.qui assurément existe
» dans vos esprits; mais notre Société se félicite de ce
98
» que la nature de ses études semble lui permettre de
» se faire, auprès de vous, l'interprète d’un sentiment
» général d’admiration et de reconnaissance pour un
» homme qui fut si grand, comme artiste, et si généreux,
» comme angevin. » Dans sa réponse (1), en nous in-
formant que notre vœu avait été « pris en très sérieuse
» considération par le Conseil municipal, » M. le Maire
ajoutait : « J'ai le plaisir de vous annoncer que l’Ad-
» ministration, qui partage les sentiments de reconnais-
» sance des habitants pour l’éminent el généreux ar-
» tiste qui à illustré sa ville natale, saisira la plus
» prochaine occasion de donner le nom de David à
» l’une des places ou rues nouvelles de la ville. » Es-
pérons, Messieurs, que les intentions si formellement
exprimées par l'Administration ne tarderont pas à être
réalisées. Puisse également leur exécution entrainer
celle d’une autre décision, prise il y a plusieurs années
déjà et d’après laquelle une inscriplion commémorative
doit être placée sur la façade de la maison où est né
l’immortel sculpteur!
Je ne puis, Messieurs, donner ici sur les travaux de
notre Commission archéologique et de notre Comice
horticole des détails dont la place est dans les publications
spéciales de ces deux importantes sections de notre
compagnie; mais je ne dois pas omettre de mentionner
leurs succès.
Si M. le ministre de l'instruction publique a, cette
année, classé notre Société parmi celles qu’il à honorées
de ses encouragements, c’est pour nous un plaisir,
(1) 47 juillet 1860.
STONES
comme un acte de justice, de reconnaître que nous
devons surtout cet avantage au jugement flatteur porté
sur les études de notre Commission archéologique par
le Comité impérial des travaux historiques et des So-
ciélés savantes (1).
De son côté, notre Comice horticole a mérité une
médaille d'honneur au congrès de Berlin, en y présen-
tant une magnifique collection de fruits de l’Anjou.
Ajoutons que le cours d’arboriculture, professé sous
nos auspices par M. Audusson aîné, continue de pro-
duire d’excellents résultats. Le nombre moyen des au-
diteurs est de deux cents. Ils appartiennent à toutes
les conditions sociales. Tous suivent avec assiduité les
leçons du professeur et les expériences sur lesquelles
il appuie son enseignement. Trente d’entre eux envi-
ron, sous sa direction, répêtent les expériences, en y
joignant les explications qu’elles comportént. Un tel
zèle mérite d’être soutenu. Le Comice horticole l’a
compris. Tout à l’heure nous allons avoir à prononcer
sur la proposition de délivrer, en séance générale de
la Société, des médailles accordées par le Comice, avec
des brevets de capacité ; aux élèves jardiniers qui ont
le plus profité du cours.
Cette proposition ne peut manquer, Messieurs, d’être
bien accueillie par vous (2). Car, si notre Société .s’ho-
(1) Dix-huit sociétés ont obtenu cette distinction. La Société impé-
riale d'Agriculture, Sciences et Arts d'Angers est la huitième sur la liste
(Revue des Sociétés savantes des départements. — 2e série, tome li,
p. 689.)
(2) Cette proposition a été en effet accueillie favorablement par la
Société,
Le GS Ene
nore d'obtenir des récompenses, elle est plus heureuse
encore d’en décerner ; nous pourrions dire avec le poëte
latin :
.… petimusque, damusque vicissim (1).
Depuis plusieurs années, nous avons ouvert des con-
cours et décerné des prix, d’abord grâce à la généreuse
initiative de notre vénérable et bien regretté vice-pré-
sident, M. Pavie père, puis ensuite sous les auspices
et avec le secours du Conseil général du département.
Dans ces premiers concours, nous avons voulu honorer
tour à tour la poésie, les études littéraires et artisti-
ques. L'agriculture ne devait pas être oubliée. Peut-être
même pensera-t-on qu’il eût été convenable: de commen-
cer par elle. Nous avons tâché du moins de faire qu’elle
n'ait pas perdu pour attendre. En 1860, nous avons
désigné la question du drainage, considéré surtout au
‘point de vue de ses applications faites ou possibles dans
le département de Maine el Loire. Aujourd’hui même
vous allez, Messieurs, entendre le rapport de la com-
mission du concours. Il lui est agréable de venir, avec
la certitude anticipée de votre assentiment, vous pro-
poser de décerner le prix à l’auteur d’un excellent mé-
moire sur le sujet indiqué (2):
Nous avons dû déterminer pour 1861 le sujet du
concours, à ouvrir dans des conditions nouvelles. Jus-
(1) Hor. De arte poet. 11.
(2) La Société a ratifié le jugement de la commission. Le lauréat
est M. Louis Tavernier, rédacteur en chef du Journal de Maine et
Loire.
He, Ca
qu’à présent, le Conseil général avait partagé entre
quatre sociétés angevines les cinq cents francs annuel-
lement votés par lui pour les prix. Il est arrivé qu’il
n'y à pas toujours eu lieu à faire emploi des fonds
alloués. Le Conseil a pensé qu’on serait plus sûr d’6h-
tenir des résullats satisfaisants en affectant la somme
entière de cinq cents francs à un seul prix, décerné
alternativement par chacune des quatre sociétés. La
nôtre a élé désignée pour faire la première expérience
de ce nouveau système. Notre programme de concours,
arrêté dans la séance mensuelle de décembre, a paru
au commencement de janvier. Nous demandons une
histoire des lettres et des littérateurs en Anjou pendant
les xvire et xvine siècles (4). L'intérêt du sujet et l’im-
portance agrandie du prix semblent promettre des con-
currents nombreux. Nous nous plaisons à penser que
d’une matière féconde, pour qui l’aura bien étudiée,
quelqu'un d’eux fera sortir un ouvrage riche de faits
habilement mis en lumière, ouvrage honorable pour
son auteur, comme pour notre compagnie, et digne
sous fous les rapports de la munificence du Conseil
général : Exoriare aliquis… (9)!
Je finis, Messieurs; mais pour compléter ce résumé
de nos souvenirs de 1860, il me reste à remplir le triste
devoir de rappeler que, dans le cours de cette année,
notre Compagnie a vu mourir deux de ses membres,
M. Thierry père et M. Le Gris.
Un légitime hommage a été rendu par le président
(1) Voir à la fin de cette brochure le programme du concours.
(2) Virg. Æn. 1v. 625.
2 97 Le
de notre Commission archéologique (1) au caractère
et au talent de M. Thierry, ce modeste et habile en-
fant de ses œuvres, qui avait, pour ainsi dire, deviné
plutôt qu’appris la peinture sur verre et par qui notre
ville a été enrichie d’un établissement consacré à la
culture de ce bel art.
Nous avons perdu en M. Le Gris un collègue dont
nous regretterons surtout de ne pouvoir plus invoquer
le concours, quand nous aurons besoin des conseils de
l'expérience acquise dans l'application, si louable, d’une
grande fortune à l’étude pratique des questions agri-
coles.
Quelques autres collègues nous ont quittés parce
qu’ils ont cessé d’habiter Angers. Leurs noms du moins
n’ont fait que passer de la liste de nos membres titu-
laires sur celle des honoraires ou des correspondants.
Ces membres, presque présents encore, bien qu’éloi-
gnés , nous restent unis par les liens d’une mutuelle
sympathie, et nous pouvons espérer qu’ils continueront
d’être avec nous en communauté de travaux.
À plus forte raison, devons-nous attendre le même
concours dévoué des membres nouveaux qui sont venus
combler les vides faits dans nos rangs par le change-
ment de résidence ou par la mort,
Tous ensemble, Messieurs, nous redoublerons de
zèle pour acquitter, de notre mieux, le tribut de col-
laboration que j'appellerais volontiers dette d'honneur,
contractée envers une société d'étude, par quicon-
que a désiré et obtenu l’agrément d’être admis dans son
sein.
(1) M. Godard-Faultrier.
REFLEXIONS
SUR LE DRAINAGE
et
SUR SON APPLICATION
dans le département de Maine et Loire.
PAR M. LOUIS TAVERNIER.
À fructu frumenti, vini et olei
sui multiplicati sunt.
Psaume 4,
INTRODUCTION.
Ce mémoire ne peut prétendre à l'importance d’un
traité sur le drainage. En produisant quelques notions
générales et en exposant les divers modes usités, nous
n'avons d'autre butque celui d'expliquer l'utilité de l’o-
pération, d’en faire comprendre les dfficultés et les avan-
tages, afin que nos avis soient profitables. Nous vou-
lons surtout prémunir les propriétaires contre un en-
thousiasme exagéré comme contre une indifférence
coupable.
Le drainage n’est pas un travail qu’on puisse entre-
— 99 —
prendre à la légère ni qu’on doive confier au premier
ouvrier venu. Une étude sérieuse du terrain doit pré-
céder toute autre opération. Ce n’est qu'après s'être
bien rendu compte de la nature du sol et du sous-sol,
des pentes, des causes de l'humidité, des moyens d’é-
gouttement, etc., qu’il est possible de fixer le meilleur
mode à employer, et, par suite, de déterminer le prix
de l’œuvre.
Parmi les drainages exécutés dans le département
de Maine et Loire depuis environ six ans, quelques-
uns ont servi d'école. Ce sont surtout ceux qui ont été
opérés par des ouvriers qui séduisaient les propriétai- :
res par un bon marché apparent. D'ailleurs on a dû
tâtonner. Tous les débuts sont dans le même cas. Les
ingénieurs les plus habiles ont été trompés dans leurs
prévisions. Ces erreurs ont découragé quelques pro-
priétaires. Il nous sera facile de démontrer que c’est à
tort. On a voulu aller trop vite et on a subi la peine
de sa précipitation.
Nous avons donc le désir d'éclairer les propriétaires,
de les guider en leur offrant les moyens de juger par
eux-mêmes des avantages que le drainage doit leur
procurer, et de les mettre en garde contre des erreurs
dont d’autres ont été les victimes. Nous serons aussi
bref que possible, et nous renvoyons dès à présent ceux
qui tiendraient à réunir des connaissances plus com-
plètes, aux traités spéciaux, tels que ceux de MM. Bar-
ral et Mangon.
Re"
Le drainage a pour but d'enlever à la terre son ex-
cès d'humidité. Ce mot dérive du verbe anglais {o drain
qui signifie sécher; 1l a donné naissance au mot
DRAIN, qui s'applique à la fois aux rigoles de dessé-
chement et aux tuyaux de terre cuite qui sont employés
pour l’écoulement de l’eau.
L’excès d'humidité du sol provient de diverses cau-
ses qu’il faut bien se garder de confondre. Tantôt le:
sous-sol est composé d'argile compacte qui retient
l’eau d'autant plus qu’il y a moins de pente ou même
que le terrain forme une espèce de cuvette. Alors les
“eaux de pluie s’amassent dans la terre végétale, y sé-
journent, décomposent les racines des plantes qui y
végêtent et favorisent la croissance de plantes inutiles
ou nuisibles, telles que les jones, les prêles, les lêches,
etc. Tantôt ce sont des sources souterraines qui, en
jaillissant, produisent les mêmes effets. Quelquefois les
eaux viennent des terrains supérieurs et séjournent
par défaut de pente.
Dans tous ces cas, des terres, excellentes par elles-
mêmes, deviennent marécageuses et improductives. Il
-suffit de faire écouler les eaux superflues pour y rame-
ner la fécondité.
Souvent aussi les terres, lavées par un long séjour
d’eau, ont perdu la plupart des sels nécessaires à la
vie des plantes. Alors l’opération de desséchement doit
être suivie d’une culture améliorante, sous peine de
voir l'infertilité persister encore pendant de longues
années. c
RUE 7 | tes
Dans les divers cas que nous venons de citer, le
drainage n’est pas toujours indispensable pour l’assai-
nissement des terres. De simples fossés, des rigoles,
des raizes , suivant l’expression locale, sont suffisants
pour donner l’écoulement de l’eau et pour préserver
le sol.
Le propriétaire d’un bien rural devra toujours exa-
miner scrupuleusement les circonstances, et au besoin
se faire assister d’un homme expert, avant d’entre-
prendre des travaux coûteux dont le résultat ne serait
pas proportionné à ses dépenses. Mais s’il est une fois
convaincu de l'utilité du drainage, il ne devra pas
hésiter; ses frais seront toujours largement compensés
par les produits.
C’est ici le lieu de parler des effets salutaires du
drainage. 1
Outre l’écoulement de l’eau, le drainage offre des
avantages qu'il importe de constater. Dès que l’eau su-
rabondante s’écoule, elle est remplacée par l'air. Aussi
remarque-t-on que les terres drainées ont moins de
consistance, de ténacité, et qu’elles sont, comme on
dit, plus faciles à travailler. Partant, moins de fatigue
pour les hommes et pour les animaux, diminution des
attelages et répartition plus égale du travail, puisqu il
est possible de s’y livrer dans tous les temps.
Un fait très-remarquable qui résulte du drainage
est l'élévation de température du sol, qui provient de
ce que le sol étant moins humide, l’évaporation y est
moins considérable, et qu’il absorbe plus aisément les
rayons du soleil. Par la même raison, les plantes y
supportent plus facilement le froid ; la sécheresse aussi
out
a moins d'effet sur elles, parce qu’elles ont des racines
qui s'étendent plus loin et plus profondément dans la
terre.
Cette dernière considération est très-importante. Dés
que la couche d’eau stagnante s’est abaissée dans le
sol, les racines prennent plus de développement, et il
est permis de cultiver des plantes à longues racines
comme les betteraves, les carottes, la luzerne, etc.
L’échange entre l’air extérieur et l’air chaud contenu
dans les drains contribue aussi à mêler à la terre les
gaz el à décomposer l’humus et les sels minéraux.
Enfin à un autre point de vue, le drainage fait dis-
paraître les eaux stagnantes qui s’élèvent jusqu’à la sur-
face du sol et altèrent la pureté de l'atmosphère. Sous
ce rapport, il a une part importante dans la salubrité
d’une contrée.
Les avantages que nous venons de décrire sont de
nature à séduire; aussi, dans le principe, le drainage
a été pour quelques propriétaires l’objet d’un enthou-
siasme un peu irréfléchi, surtout en présence des ré-
sultats obtenus dans certaines propriétés. Des décep-
tions ont été la conséquence de l’irréflexion, et sou-
vent le découragement a suivi les premiers transports.
. Nous allons essayer de montrer à quoi ont tenu les
insuccés, et nous désirons que ce soit une leçon pour
l'avenir.
I.
Et d’abord en quoi consiste l’opération du drainage ?
On a souvent assimilé le drainage à l’égouttement
d’un pot à fleurs, au moyen d’un trou inférieur. En
Let
effel, si ce trou est bouché, l’eau de la pluie ou de l’ar-
rosement reste dans le pot, se mêle à la terre et fait
pourrir les racines de la plante qui dépérit et meurt.
C’est identiquement ce qui arrive dans un sol qui
repose sur une couche imperméable, dont la pente est
insuffisante.
Pour dessécher ce sol, on creuse des tranchées étroi-
tes à l’aide d'instruments spéciaux. Au fond de cette
tranchée on pose bout à bout des tuyaux en terre cuite,
on les recouvre de gazons retournés ou de pierrailles,
et on achève de remplir la tranchée avec la terre vé-
gétale qu’on en a retirée. |
De cette façon la surface du sol est-uniforme , est
propre à tous les travaux, et cependant l’eau, filtrant
peu à peu à travers les terres, va gagner les tuyaux
ou drains dans lesquels elle pénètre par les joints, et
s’écoule.
Voilà, dans toute sa simplicité, le drainage tel qu’il
est pratiqué généralement.
Mais, avant de l’entreprendre, le terrain a dû être
étudié avec soin. Il a fallu arrêter la profondeur des
tranchées, leur direction, la pente des tuyaux, l’espace
entre les lignes; il a fallu surtout savoir si le drainage
par tuyaux, opération toujours coûteuse, était indis-
pensable.
Tout drainage entrepris sans ces études préalables
est presque assuré d’être vicieux et d’occasionner une
dépense sans compensation. |
Si le terrain n’est inondé que par le flux d'eaux su-
périeures, des fossés bien dirigés suffiront pour arrêter
el écouler celles-ci et pour garantir le sol.
SOC. D’AG. 3
; ee
Si l’on n’a besoin que d’un égouttement partiel, ou si
le terrain est fortement incliné, on creuse encore des
fossés de distance en distance, ce que l’on nomme drai-
nage à ciel ouvert. Les pépinières des environs d’An-
gers offrent des exemples de ce genre de drainage,
qui est employé aussi par les cultivateurs dans leurs
champs.
Mais ce mode de drainage a des inconvénients qui
ne nous permettent de le conseiller que lorsqu'il est
impossible d’agir autrement. D’abord les eaux de fil-
tration s’y écoulent mal et répandent de l'humidité dans
l'atmosphère. S'ils sont assez profonds pour recevoir
les eaux inférieures du sol, les fossés exigent de grands
frais d’entretien ; ils gênent les labours et les charrois,
ils causent des accidents aux gens et aux bêtes, et ils
font perdre une notable surface de la terre enlevée à
l'exploitation.
Cependant on ne doit pas les proscrire absolument,
et ils sont utiles dans certaines circonstances, comme
dans les pépinières que nous avons citées, où ils ser-
vent de garantie, et où d’ailleurs les animaux ne pé-
nètrent pas.
Un mode de drainage, qui paraît être trés-ancien,
el qui est très-recommandable dans les terres basses
garnies de luisettes, d’aulnes, de peupliers, etc., ainsi
que dans les sols où les terres se chargent de sels fer-
rugineux, est celui dans lequel les tuyaux sont rem-
placés par des fascines de bois, des broussailles, des
branchages.
Dans une enquête agricole qui eut lieu en Anjou en
1787, on a constaté que M. Gérard de la Calvinière
er nee
avait obtenu de bons résultats dans des prés situés
dans la paroisse de Mouliherne, qu’il avait drainés avec
des fagots.
Les branchages sont étendus au fond des tranchées,
et recouverts de pierrailles, de gazons et de terre.
Destiné principalement aux prés, ce mode de drai-
nage a l'avantage d’exiger moins de profondeur, et,
s’il ne dure pas aussi longtemps que le drainage avec
tuyaux, il est du moins beaucoup moins coûteux, sur-
tout si l’on trouve le bois sur place. Il devient pres-
qu'indispensable dans le cas d’eaux ferrugineuses dont
les dépôts obstruent les tuyaux. M. Lebannier, auquel
le département doit l’extension des premiers drainages,
a regretté d’avoir employé des tuyaux dans les pro-
priétés de M. D..., en Vendée, où les sels de fer très-
abondants ont causé rapidement des obstructions
dommageables.
Dans une autre circonstance encore, il est avanta-
geux de recourir au drainage par fascines; c’est lort-
que les propriétaires tiennent à conserver des haies ou
des plantations à portée des tranchées. Dans ce cas,
les tuyaux sont encore promptement obstrués par les
racines. M. Lebannier a évalué à 15 mètres la distance
que les racines de boiSblanc peuvent parcourir. Des
obstructions de ce genre ont été constatées notamment
chez M. le comte de Bourmont, à Freigné, par des ra-
cines plantées sur un canal dans lequel les drains col-
lecteurs versaient leurs eaux.
Lorsqu'on a facilement à sa portée des cailloux, des
galets de rivière ou des pierres cassées, on peut les
disposer au fond des tranchées à la place des fascines.
Mere)
Dans ce drainage on couvre les cailloux avec de la
paille, des feuilles, des fougères, sur lesquelles on
dispose la terre retirée du fossé. Ce genre d’opération,
lorsqu'il est bien fait, est d’une durée incalculable. On
a trouvé ce drainage qui remonte à l'occupation des
Gaules par les Romains, et qui fonctionne encore.
Pour compléter les deux modes de drainage que nous
venons de signaler, il importe de rendre solide l’ex-
trémité libre par laquelle l’eau s’écoule au dehors par
de petites constructions en pierre.
Nous ne mentionnons que pour mémoire d’autres
modes de drainage dans lesquels les tuyaux sont rem-
placés par des conduits en briques, par des tuiles demi-
rondes, placées sur des carreaux plats, ou par des car-
reaux disposés en toit également sur un fond plat de
carreaux. Ces modes, qui sont chers, ne sont em-
ployés qu’à défaut de tuyaux, et, Dieu merci! le dé-
parlement possède sur divers points de sa surface assez
de fabriques pour que l’acquisition de tuyaux ne soit
pas une trop lourde charge.
Nous ne parlerons non plus qu’en passant du drai-
nage vertical. Il consiste à pratiquer au fond des tran-
chées horizontales des sondages dans lesquels on en-
fonce verticalement des tuyaux. Il a pour but de faire
remonter dans les drains et écouler au dehors des
couches d’eau profondes qui mouillent les terres en
s’élevant. On a rarement besoin, dans nos contrées,
d'employer ce mode. Quant aux puits perdus, la géo-
logie du département montre qu’ils sont peu applica-
bles, à moins de frais qui dépasseraient toutes les pré-
visions.
É — 81 —
Après avoir indiqué sommairement les modes de
drainage les plus susceptibles d’être pratiqués dans le
département, nous croyons utile d’ajouter quelques
explications sur le drainage par tuyaux. Ces détails
sont de nature d’ailleurs à servir également dans l’ap-
plication des autres modes.
Nous ne décrirons pas les instruments de drainage
ni la manière d’ouvrir les tranchées. L'exemple d’un
ouvrier habile sera beaucoup préférable à une des-
cription qui serait toujours incomplète. Le seul
principe à observer consiste à déplacer le moins de
terre possible, et par conséquent à creuser les tran-
chées très-étroites.
Nous ne nous appesantirons pas non plus sur la di-
rection à donner aux lignes de drains; elle dépend de
la configuration du sol. Un ingénieur ou un draineur
devra toujours être appelé pour tracer le plan général
du drainage ; si le propriétaire instruit voulait opérer
par lui-même, il trouverait dans les ouvrages spéciaux
les principes qu’il serait beaucoup trop long de déve-
lopper ici.
La pente à donner aux drains est importante. Les
théoriciens admettent qu’une pente de 5 millimètres
par mètre, avec des tuyaux de 25 millimètres de dia-
mètre intérieur, est un minimum suffisant pour de
longs drains. Les praticiens, dans le département, es-
timent que la pente d’un centimètre par mètre est fai-
ble. Cela dépend d’ailleurs de la disposition du terrain,
de la nature des eaux. Cependant, à moins de néces-
sité absolue, il convient d'éviter les pentes trop fortes.
Le point essentiel du drainage est dans la profon-
| — 38 —
deur des tranchées. Ici nous insistons tout particuliè-
ment, afin qu’une économie mal entendue ne fasse pas
adopter des cotes qui ne produiraient aucun effet. C’est
précisément ce qui est arrivé à quelques propriétaires
du département (1). Des ouvriers draineurs, se sé-
parant de leur maître, ont offert de pratiquer des drai-
nages à des prix inférieurs. Mais ils n’ont pu opérer
qu’au détriment de la profondeur, et les propriétaires
qui s'étaient laissé surprendre ont éprouvé de graves
déceptions, en voyant le drainage fait sur leurs terres
ne pas produire les mêmes effets que sur les terres où
l’opération -avait été bien conduite. Ils ont accusé le
système lorsqu'ils ne devaient s’en prendre qu’à leur
économie mal comprise.
Une des conséquences principales du drainage doit
être de fournir aux racines pivotantes les moyens dé
se développer dans un sol assaini. Or si l’on observe ce
qui se passe, surtout dans les terrains un peu com-
pactes, on comprendra la nécessité de la profondeur des
tuyaux. En effet l’égouttement de l’eau stagnante ne
se fait pas horizontalement, mais suivant une ligne plus
ou moins courbe, en raison de la compacité du sol.
L’inspection de la figure ci-dessous montre cet effet.
S es 0 NOR)
P
PORN Ut
TO-' à QT
rO-- RSS T’
(1) On conçoit combien il est difficile et délicat de désigner des
noms propres dans le cas dont il s’agit.-Nous devons donc nous bor-
= ABgi
Il est évident que si les tuyaux T ont peu de profon-
deur, la couche de terre O P sera insuffisante pour
certaines racines. Si l’on a besoin d’une épaisseur 0 R
de terre assainie, il faudra descendre les tuyaux à la
profondeur T’. En général, l'expérience de nos drai-
neurs dans le département a démontré qu’il était utile
de ne pas drainer à des profondeurs moindres de 1m
20 à 1m 50, autant que la constitution du sol le permet,
Une autre règle prouve encore l'importance de la
profondeur des drains. Il est reconnu que l’espace-
ment des rigoles de drainage est en raison de cette
profondeur. Ainsi on admet que des drains profonds
de 1n à 1m 30 peuvent être cspacés de 12 à 15m; de
1m 80 à 2m, on peut espacer les drains de 20 à 25m.
On cite même une ferme-école où des drains profonds
de 1m 50 à 2m ont été écartés de 30 à 40m, et ce tra-
vail n’a coûté que 102 fr. au lieu de 240. Nous ne sa-
chons pas que de pareilles tentatives aient eu lieu dans
notre département. En tous cas, si la main - d'œuvre
est un peu considérable dans le creusement des tran-
chées, on retrouve bientôt la différence de frais par
l’écartement de ces tranchées, qui exige à la fois moins
de travail et moins de tuyaux.
Nous croyons utile de déposer ici une observation
importante. Lorsque la couche superficielle d’humus
ou de terre arable est peu profonde, et qu’elle repose
sur un sol complétement imperméable, nous conseil-
lons le drainage à ciel ouvert, car les tuyaux empri-
sonnés dans l'argile ne recevraient pas l’eau qui ne
- ner à citer les faits qui sont constants et qui suffisent pour servir
d'exemple.
Pie
pourrait traverser la terre imperméable. Cette expé-
rience a été faite dans une propriété située à 4 kilom.
d'Angers. La couche arable n’a que 25 à 30 centim.
d'épaisseur; le sous-sol est d'argile presque pure. Des
tuyaux enfoncés d’un mêtre de profondeur n’ont pro-
duit aucun résultat.
La longueur des drains dépend de beaucoup de cir-
constances, telles que le diamètre des tuyaux, la pente,
l’espacement des tranchées, la configuration du sol, etc.
Il vaut mieux éviter les grandes longueurs. Deux cents
mètres sont un maximum qu'il est bon de ne pas dé-
passer. On peut toujours diminuer les longueurs par des
lignes transversales comme dans la figure ci-des-sous:
C’est plus prudent, et on n’a pas besoin de tuyaux d’un
diamètre aussi grand. Il y a donc économie.
On voit d’après ce qui précède que le diamètre des
tuyaux doit être proportionné à leur usage. Les tuyaux
ordinaires ont un diamètre de 25 à 30 millimètres qui
est suffisant. On conçoit que le diamètre des tuyaux se-
condaires, qui reçoivent les eaux des drains primitifs,
doit être plus grand; il est de 4 à 8 centimètres.
Quant à la qualité des tuyaux, si l’on n’a pas pensé -
à exiger une garantie du fabricant, on doit les essayer.
ph pp
Le moyen suivant a été indiqué : Placer un certain
nombre de tuyaux dans l’eau et les y laisser séjourner
quelque temps. S'ils sont bien cuits, si la terre em-
ployée est exempte d'éléments calcaires, les drains
restent en bon état et conservent leur dureté et leur
sonorité; si, au contraire, les drains sont défectueux,
ils se décomposent et s’écrasent en les touchant.
A la suite de ces indications sommaires qui suffisent
à un propriétaire qui désire se rendre compte du drai-
nage, nous recommandons avec instance un sacrifice
indispensable, celui des haies et des arbres plantés dans
le voisinage des parties drainées. Ce sacrifice procure
“à la culture une plus grande étendue de terre, et en
même temps il empêche les obstructions que nous avons
signalées plus haut, par les racines qui envahissent
les drains.
Une autre recommandation est importante. Le culti-
vateur ne doit pas croire que le drainage suffit seul
à l'amélioration de la terre. Qu'il ne néglige ni les la-
bours, ni les engrais et bientôt, aidé par l’égouttement
du sol, il obtiendra de merveilleux résultats. Ceux qui
se sont confiés à la seule opération du drainage, ont
éprouvé des déceptions bien naturelles.
De même dans les prés, on remarque une diminu-
tion de produits au premier abord. Elle s’explique fa-
cilement par la disparition des plantes qui ont besoin
d’eau pour végéter, plantes aqueuses qu’on écarte avec
soin de toute bonne prairie. Ces plantes, il faut les
remplacer par des semis, ou par une fumure qui con-
tribue à former un nouvel herbage.
C’est ce qui est arrivé à M. Parage-Farran. En s’a-
ir
percevant de la diminution de l’herbe dans ses prés, à
la suite du drainage, cet habile agriculteur n’a pas hé-
sité à les fumer, et il a triplé ainsi la quantité de ses
fourrages naturels.
III.
L'un des premiers inconvénients du drainage, dans
l’état actuel de l’agriculture, consiste dans les frais
auxquels cette opération entraîne. La brève durée des
baux interdit le drainage au fermier qui, généralement,
ne possède pas assez de capitaux pour faire une avance
dont il peut croire le produit incertain, et dont, dans
tous les cas, il ne verrait pas une compensation dans
une exploitation trop courte. D'ailleurs, à moins de
conventions particulières, le propriétaire est ordinai-
rement disposé à faire son profit des améliorations que
son fermier apporte à ses terres.
Le drainage doit donc être opéré par le propriétaire
lui-même. Mais celui-ci n’a d’intérêt à le pratiquer
que lorsqu'il exploite son bien directement, lorsqu'il a
un colon partiaire, ou lorsque son fermier consent à
lui payer l’intérêt de ses déboursés. Dans ces trois cas,
l’avantage de l’opération est évident, et si les forma-
lités administratives n’étaient pas si compliquées, nous
engagerions les propriétaires à ne pas hésiter à invo-
quer la loi du 17 juillet 1856, concernant les prêts de
l'Etat pour drainage, si les avances leur faisaient défaut.
C’est en raison des deux premiers cas, qui se pré-
sentent fréquemment dans l’arrondissement de Segré,
que cet arrondissement est si avancé sur le reste du
département dans l’application du drainage.
AN Pret
Mais afin de rendre plus généraux les bienfaits du
drainage, est-il possible de diminuer les-frais de l’o-
pération ?
Le prix moyen du drainage dans notre département
a été jusqu'ici de 225 à 950 fr. par hectare. Ce prix
paraît d'autant plus considérable, que les terres qu’on
draine n’ont, avant l'opération, qu’une valeur relati-
vement faible, Ce sont souvént des marécages qui ne
_ produisent rien et qui, par conséquent, valent à peine
le prix du drainage.
Ce prix est fondé sur deux points distincts : la fa-
bricalion des tuyaux, et la main-d'œuvre sur le ter-
rain, dans laquelle il faut comprendre les honoraires
de l'ingénieur ou du directeur des travaux.
La fabrication des tuyaux, à laquelle on applique
déjà des machines très perfectionnées, ne pourra guère
livrer ses produits à beaucoup meilleur marché. Le
prix des terres tend de jour en jour à s'élever ainsi
que les salaires des ouvriers. Par conséquent, on de-
vra s’estimer heureux que les tuyaux ne deviennent
pas plus chers, à moins de découvertes qu’il n’est pas
encore possible de prévoir.
Quant à la main-d'œuvre sur le terrain, elle tend à
s'élever plutôt qu’à baisser; le travail est pénible et
malsain; les ouvriers spéciaux sont rares et l’œuvre
des ouvriers ordinaires est en général plus longue et
moins réussie. Les honoraires des draineurs sont assez
réduits pour avoir découragé les premiers qui ont en-
trepris ces travaux dans le département. Donc, de ce
côté, on n’a pas non plus lieu d’espérer une diminu-
tion de prix.
De ire
Quelques propriétaires intelligents, entr’autres M. le
comte de Jousselin, ont fait opérer des drainages sous
leur direction. Ils ont économisé ainsi les honcraires
des directeurs; mais ce n’a été qu’au prix d’une sur-
veillance et d’une attention qui ne sont pas à la portée
de tout le monde.
Une réduction sérieuse de prix ne peut être obtenue
que par le choix approprié d’un mode de drainage.
Nous avons cherché à montrer qu’en plusieurs circons-
lances, il était avantageux de ne pas recourir aux
tuyaux. Les propriétaires devront être juges de ces
circonstances. (est principalement quand il s’agira de
drainer des terrains de peu de valeur, que nous con-
seillons d'étudier l'application des modes les plus éco-
nomiques.
Quoique le prix moyen que nous avons mentionné
semble élevé, il ne l’est en réalité qu’en cas d’insuccès.
En effet, si l’on considère les produits obtenus à la
suite de drainages bien faits et améliorés par une bonne
culture, on reconnaîlra que les avances sont en défi-
nitive peu considérables eu égard aux résultats.
Dans le département de Maine et Loire, on évalue en
moyenne l’augmentation des produits due au drainage
du quart aux deux tiers.
Dans de certaines conditions favorables, des proprié-
taires, parmi lesquels nous citons MM. Boutton-Levé-
que, à Beaucouzé, et Parage-Farran, à Loiré, sont ren-
trés dans leurs déboursés dès la première année. Mais
ce sont des exceptions qui tiennent à la nature du sol
et à des circonstances particulières.
Dans une lettre de M. Parage-Farran que nous avons
Mae LS
sous les yeux, à côté de vives félicitations adressées à
M. Lebannier, qui avait dirigé le drainage de 110 hec-
tares, nous lisons que sur la métairie de la Ricaudais
le drainage a donné cent pour cent d’accroissement de
céréales, et que de plus la qualité du grain avait énor-
mément gagné. Les mêmes résultats ont été obtenus
sur la métairie de Launay.
M. le comte de Jousselin, au lieu de 3,960 kilogr.
de foin aigre qu’il récoltait avant le drainage de 1855,
en ramassait 5,000 de première qualité dès 1856, après
l'opération, et en 1859, malgré la sécheresse, il en ob-
tenait encore 4,740 kilogr. En 1854, l’hectare de terre
labourable produisait un revenu de 29 fr.; en 1859, il
rapportait 88 fr., grâce au drainage et à l’améliora-
tion de la culture. Ajoutons que, sur son domaine de
la Bénaudière, M. de Jousselin a fait arracher plus de
6,000 mètres de haies; cette opération, en débarras-
sant ses champs des racines et d’un voisinage destruc-
tif, a ajouté deux hectares et demi à sa culture. Elle
a coûté 1,834; mais elle a rapporté du bois pour une
valeur de 2,873 fr. Il a eu ainsi bénéfice de terre et
bénéfice d'argent, sans compter la sécurité donnée à
ses drains.
M. le comte de Bourmont, qui a fait pratiquer le
drainage dans une grande partie de sa terre, à Frei-
gné, a constaté un rapport de moitié en sus, sur quel-
ques terres, et du double dans d’autres.
M. Paul Chopin, qu’une mort prématurée a enlevé à
l'agriculture, accusait les résultats suivants sur la terre
de la Bourgonnière, dont il était le régisseur : un
champ qui, avant le drainage, ne produisait que 18
PERD en
hectolitres de froment à l’hectare, a donné, après l’as-
sainissement, environ 34 hectolitres. Une prairie a
élevé ses produits de 2,000 à 5,000 kilogr. de foin par
hectare, et le foin, très médiocre avant, était de pre-
mière qualité après.
Nous pourrions citer encore un I nombre de
propriétaires qui ont obtenu de semblables résultats,
à la condition toujours de faire suivre le drainage d’une
culture améliorante, Ce que nous avons mentionné
suffit pour montrer que, même au prix élevé du drai-
nage, l’opération est utile et productive, puisqu’en re-
trouve habituellement plus que l'intérêt de l'argent
déboursé.
Si de ces considérations privées, on veut s'élever à
des idées d’un ordre plus général, on accordera au
drainage la puissance de contribuer au bien-être de
tous, en augmentant les productions du sol et en en-
courageant les progrès de l’agriculture. À ce point de :
vue, on ne saurait trop le propager, au détriment même
de quelques erreurs qui ne prévaudront jamais contre
ses bienfaits.
Nous nous sommes eflorcé de signaler les causes
de ces erreurs que l'expérience fera d’ailleurs dispa-
raître de jour en jour. Autant que possible, nous avons
appuyé nos assertions d'exemples puisés dans le dé-
partement de Maine et Loire. Nous désirons que ces
réflexions soient de quelqu’utilité, et qu’en indiquant
les précautions à prendre, elles restituent au drainage
son véritable caractère.
Le département de Maine et Loire compte environ
1,100 hectares drainés. La sécheresse des deux der-
1,
DS ARE
niéres années a ralenti les travaux, qui reprendront à
mesure qu'on appréciera les avantages du drainage.
Ils y seront d'autant plus faciles que les fabriques de
tuyaux existent en nombre suffisant et que les trans-
ports n’en augmenteront pas le prix. Ces fabriques sont
situées à la Lieue, près d'Angers, à Vern, à Durtal, à
Vernantes, près de Doué, et au Fuilet. :
De plus, l'administration départementale, dont la
sollicitude a toujours encouragé le drainage, tient à la
disposition des propriétaires un draineur spécial,
M. Lallour, ancien élève de Grignon, qui, sous la di-
rection de M. l'Ingénieur en chef des ponts et chaus-
sées, donne des conseils, trace des plans, guide les
travaux, et contribuera ainsi à éviter les fautes qui
ont nécessairement accompagné les. débuts du drainage
dans notre département.
NOTE
SUR UN PROCES CRIMINEL
JUGÉ A SAUMUR EN 1714,
Par M. Courtiller,
Le dernier numéro du bulletin publié parnotre Com-
mission archéologique contenait cette note : « M. Clau-
din, libraire à Paris, mentionne dans les archives du
bibliophile l’ouvrage suivant : Arrêt notable de la Cour
de Parlement qui décharge le mémoire de Phil. Thom.
sieur de Beaupré, de l'accusation contre lui intentée à la
requête du procureur du roi en la maréchaussée de Sau-
mur, condamné par jugement prévôtal à être rompu vif,
ce qui à élé exécuté. Paris 1722, prix 3 fr. (A).
(1) La maréchaussée était un tribunal présidé par le prévôt des ma-
réchaux, juge d’épée, conseiller du roi. Cette juridiction était établie
dans presque toutes les provinces pour la répression de certains
crimes déterminés par les lois de cette époque. Les conseillers de la
sénéchaussée étaient les assesseurs du prévôt. Les fonctions du mi-
nistère public étaient remplies par le procureur du roi, substitut du
procureur général.
Se pou
L'idée d’un innocent condamné à un affreux sup-
plice a quelque chose de si profondément douloureux
qu'il n’est personne qui, en lisant ce peu de mots,
n’ait regretté de ne pouvoir connaître quelle était cêtte
malheureuse victime d’une erreur judiciaire, et les faits
sur lesquels reposait l’accusation. Après un siècle et
demi, on pouvait croire que tous ces détails étaient
ensevelis dans un oubli complet. Le hasard m'a fait
trouver, il y a peu de temps, dans les papiers de fa-
mille d’un des magistrats qui avaient pris part à la
condamnation , des documents sur cette affaire, dont
l’analyse pourra, je pense, présenter quelqu’intérêl.
Le 27 mars 1714, dans la nuit du mardi au mer-
credi saint, un horrible assassinat fut commis auprès
de Saumur, dans un moulin situé à Bournan. On con-
naît celte localité. C’est sur le côteau de Bournan que
s'élève le tombeau de l’historien de l’Anjou, de M. Bo-
din, à peu de distance du grand dolmen de Bagneux.
Les victimes étaient le nommé Pierre Pasquier, meu-
nier, et sa femme, Ce crime ou plutôt ces crimes, car
il y avait eu vol, assassinat et viol, constituaient ce qu’on
appelait un cas prévôtal qui exigeait une promple et
exemplaire répression.
Le prévôt et le procureur du roi se transportèrent
immédiatement dans le moulin de Pasquier, dressérent
un procès-verbal et commencèrent une instruction dans
laquelle de nombreux témoins furent entendus.
Un décret de prise de corps fut lancé contre cinq.
gardes des gabelles prévenus du crime, les nommés
Beaupré, Geneté, Dugast, Boizard et Salmon. On put
arrêler seulement Beaupré et Boizard. Beaupré avait
SOC. D’AG. À
1950 =
eu peu de temps auparavant de vives discussions avec
le meunier et avait dressé un procès-verbal contre le-
quel une poursuite en faux avait été commencée.
Le 6 avril, la compétence de la juridiction prévôtale
fut jugée par le présidial d'Angers, et le 18 août Beau-
pré, déclaré dûment atteint et convaincu d’avoir assas-
siné nuitamment, et de dessein prémédité, Pasquier
et sa femme et de les avoir volés, fut condamné, pour
réparation de ces crimes., à faire l’amende honorable
et à être ensuite conduit par l’exécuteur sur la place
publique pour y être rompu vif et mis sur une roue
pour y finir ses jours, après avoir été préalablement
appliqué à la question, ses biens confisqués et 300 li-
vres d'amende. Un sursis fut prononcé pour les autres
accusés.
A la suite de l’arrêt de condamnation se trouve la
disposition suivante dont l’usage était assez fréquent,
et qui avait pour objet de diminuer l'horreur de ces
supplices : Retentum au bas de la sentence portant que
Beaupré sera étranglé après la première exécution.
Le condamné, appliqué à la question ordinaire et ex-
traordinaire, persista à soutenir qu’il était innocent de
l'assassinat ; il avoua seulerñnent que quelque temps
avant le crime il avait dressé un procès-verbal faux
contre le meunier. Il se reconnut aussi coupable de
quelques exactions; il subit enfin la peine prononcée
contre lui. :
Le 4 mars 1715, une condamnation semblable fut-
prononcée par contumace contre Geneté et un plus
ample informé fut ordonné contre les autres accusés.
lei se place un fait curieux : pendant que les magis-
ART QE
trats délibéraient, et avant que la sentence ne fût pro-
noncée, le bourreau s’occupait déjà à dresser les roues
destinées aux exécutions par effigie. On envoya un
exempt pour faire cesser ce scandale. L’exécuteur pré-
levait alors un droit sur les marchés; ce droit était
augmenté lorsqu'une exécution avait lieu, et c'était
sans doute pour retenir des curieux au profit de cette
perception que se faisaient ces horribles préparatifs.
Tout semblait terminé, et d’après l'opinion publique
qui s'était prononcée avec la plus grande énergie contre
les gardes des gabelles, la justice n'avait frappé qu’un
grand coupable; cependant ce procès allait entrer dans
une nouvelle phase.
Beaupré était le fils d’un simple soldat au régiment
de Navarre dans lequel sa mère avait été vivandière.
La femme Beaupré était la fille d’un pauvre cordon-
nier de Saumur, d’un savelier, pour employer l’ex-
pression qui se trouve dans la procédure. Cette rnal-
heureuse, dans cette humble position sociale, entre-
prit de faire réhabiliter ia mémoire de son mari et elle
y réussit. Par qui fut-elle soutenue? quels protecteurs
trouva-t-elle? c’est ce que nous essaierons de décou-
vrir. Les lois de cette époque autorisaient la révision
des procès criminels. La femme Beaupré sollicite cette
révision. Elle ne se présente pas dans cette procédure
comme la veuve d’un pauvre employé des gabelles,
c’est la veuve de Philippe Thomas, écuyer, sieur de
Beaupré, qui forme cette demande. Convaincue, dit-elle,
de l'innocence de son mari, désespérée de l'horreur
de son supplice, elle ne cherche de consolation que
dans le sein de la justice. Rien au reste ne semble
nd
justifier ces nouvelles qualifications données à Beau-
pré.
Le 31 janvier 1717, arrêt du Conseil qui ordonne
l'apport de toutes les pièces ; le 8 janvier 1718, arrêt
qui ordonne le renvoi de la procédure aux requêtes de
l'Hôtel; 9 mars 1719, arrêt rendu contre l'avis des
maîlres des requêles qui ordonne la révision du procès
et renvoie en la chambre de la Tournelle du Parle-
ment; 2 août 1718, arrêt de la Tournelle qui décharge
la mémoire de défunt Thomas de Beaupré de l’accu-
sation contre lui intentée à la requête du substitut du
procureur général en la maréchaussée de Saumur, per-
met de faire imprimer, publier et afficher partout où
besoin sera.
Nous n'avons pas cet arrêt sous les yeux, mais les
arrêts de cette époque n'étant pas motivés, on ne pour-
rail connaître exactement quelle a été la cause de cette
grave décision. Nous devons le dire; après avoir lu
avec attention les pièces de ce procès, nous sommes
forcé d’avouer que nous n'avons rien trouvé qui éta-
blit l’innocence de Beaupré d’une manière incontes-
table en présence des charges consignées dans l’infor-
mation. Voici les faits les plus importants qui aient
été invoqués : 1° Un certain Bois-Labeille, dans son
testament où il s'était personnellement reconnu cou-
pable de beaucoup ce crimes, aurait dit que lesnommés
Mathurin et François Roger auraient avoué devant lui
qu’ils avaient commis l’assassinat et le vol, qu’ils avaient
violé la femme et que le gabeleux qui avait été rompu
n’élait pas coupable. % Une femme, Marie Chante-
reau, condamnée à mort, aurait aussi déclaré dans
L 2
0
son testament avoir entendu dire à Pierre Moreau, son
mari, condarnné comme elle à être pendu, qu’il avait
assisté avec François Roger et deux limousins à l’as-
sasinat du meunier. Ces déclarations, ces prétendus
aveux faits au moment de la mort par des gens qui
n’ont plus rien à perdre, ne sont pas de nature à ins-
pirer une grande confiance, et la justice a eu plus
d’une fois la preuve qu’ils avaient été le résultat de
manœuvres ayant pour objet de protéger des coupables.
D'un autre côté, une déposition grave venait à l’ap-
pui de la sentence prononcée contre Beaupré. Geneté
s’était réfugié dans l’île de la Guadeloupe, et le fils
d’un honnête marchand de Saumur, entendu depuis
l'exécution de Beaupré, avait déclaré qu’il avait dé-
jeuné avec lui dans cette île, et que Geneté avait avoué
avoir assisté au crime qu’il rejetait toutefois sur ses
camarades. Il avait ajouté qu’ils avaient violé la femme
avant de lui couper la gorge, pendant que lui, Geneté,
faisait la garde au-dehors.
Il est difficile de connaître aujourd’hui la vérité sur
cette triste affaire. Les magistrats de Saumur, entraînés
par l’horreur du crime, avaient-ils admis comme preuves
des indices trop légers? avaient-ils oublié cette éter-
nelle vérité rappelée souvent par les anciens crimina-
listes, que les preuves nécessaires à une condamnation
doivent être plus claires que le jour, luce meridianà
clariores? enfin s’élaient-ils hâtés de terminer cette
procédure sans se conformer rigoureusement à toutes
les prescriptions de la loi? on peut admettre toutes
ces suppositions. D’un autre côté, il est difficile aussi
de ne pas soupçonner que de puissantes influences
1 -
sont venues soutenir et faire triompher la demande
de la femme Beaupré. On sait combien était odieux
l'impôt des gabelles. Sous le règne de Louis XIV qui
venait de finir, cet impôt avait donné lieu dans une
province voisine, en Bretagne, aux plus graves dé-
sordres réprimés avec une cruauté dont les lettres de
Mme de Sévigné ont conservé le souvenir. Les employés
à la perception de cet impôt étaient poursuivis par la
haine générale et leur nom est resté jusqu’à nos jours
comme une injure, un gabeleux, un gabeloux. Dans
les années qui suivirent la mort de Louis XI V, à l’é-
poque de la faveur du banquier Law, les financiers,
les hommes d'argent étaient tout puissants; c'était
parmi eux que se trouvaient les riches fermiers des
impôts. Il ne serait pas étonnant qu’ils eussent em-
ployé leur crédit pour faire triompher une demande
dont lé but était de justifier leurs employés condamnés
pour un affreux assassinat, et qui avaient déjà bien
assez de l’impopularité-et de la haine attachées à leurs
fonctions. Il est remarquable que les arrêts d’admis-
sion à la révision paraissent avoir été rendus contre
l'avis des maîtres des requêtes, et ceux du Parlement,
les premiers au moins, contre les conclusions du procn-
reur général. La malheureuse femme Beaupré aurait-
elle pu seule lutter contre de si puissants adversaires ?
Ce grand procès n’était pas encore terminé. Armée
de son arrêt de réhabilitation, la femme Beaupré de-
mande la cassation de toute la procédure dressée contre
son mari par les magistrats de Saumur et forme contre
eux une prise à partie. Voici ses conclusions : Elle
demande que le corps de Beaupré soit exhumé pour
être enterré dans la principale église de Saumur. A la
sépulture assisteront les prévôt, assesseurs, juges gra-
dués, substitut du procureur général et greffier de la
maréchaussée de Saumur avec chacun une torche ar-
dente à la main, il sera entretenu à perpétuité une
lampe ardente au-devant de la chapelle la plus appa-
rente de ladite église, célébré une messe par chacune
sernaine et un service solennel pour le repos de l’âme
dudit Beaupré tous les ans à pareil jour qu’il a été
exécuté à mort. Il sera élevé une pyramide devant la-
dite église sur laquelle seront inscrits l’arrêt de réha-
bilitation et l'arrêt à intervenir. Enfin elle demande
cent mille livres de dommages-intérêts pour elle et
cinquante mille livres pour ses enfants.
Les magistrats de Saumur durent avec raison s’é-
mouvoir de ces poursuites, et de longs mémoires jus-
tificatifs font connaître les motifs graves que, dans
leur conscience, ils avaient eus pour prononcer la con:
damnation de Beaupré. Ils répondent aux attaques de la
demanderesseé qui les accuse d’avoir négligé les for-
malités prescrites par la loi qui alors étaient la seule
garantie des accusés, et les présente comme des ma-
gistrats prévaricateurs guidés par la passion et la haine
contre les employés des fermes. Cette dernière imputa-
tion ne serait-elle pas la preuve au contraire de la fer-
meté qu'auraient montrée ces magistrats contre les
exactions des employés de la gabelle, et ne viendrait-
elle pas à l’appui de l'opinion que nous avons émise
sur les influences qui se seraient fait sentir dans ce
procès. Cette grave affaire se termina par un arrêt du
conseil du 9 septembre 1722 dont on pourra joindre
— 567%
un jour la copie à ces curieux documents. Cet arrêt
donna gain de cause à la femme Beaupré, ce qui ré-
sulte des quittances qui établissent que les magistrats
qu’elle avait attaqués lui ont payé les sommes auxquelles
ils ont été condamnés et qui paraissent s’élever à treize
mille livres plus une somme considérable pour les dé-
pens. Avec ces quittances se trouve une pièce qui n’est
pas la moins curieuse du procès et qui suffirait seule
pour faire penser que la veuve Beaupré avait trouvé de
puissants protecteurs. C’est une lettre de l’intendant
de la généralité de Tours au lieutenant de roi de Sau-
mur. Elle est ainsi conçue : « Permettez-moi, Monsieur,
» de vous prier de vouloir bien faire prêter main forte
» à l'huissier porteur de cette lettre pour mettre un
» arrêt rendu au conseil le 9 septembre 1722 contre
» les officiers de maréchaussée de Saumur au profit
» de la veuve de feu Beaupré, à exécution contre ces
» officiers et notamment pour leur en faire la signifi-
» cation supposé qu'il se trouve en avoir besoin, ce que
» je ne crois pourtant pas, persuadé que je suis que
» ces officiers ne feront aucune rébellion pour n’être
» pas exposés à des ordres fâcheux qu’ils s’attireraient
» par là du conseil; je profite .avec plaisir de cette oc-
» Casion pour vous assurer de mon dévouement, etc. »
La lecture des pièces de cette affaire donne lieu à
de tristes réflexions. Les magistrats de Saumur, pour
se défendre contre la veuve Beaupré, rappellent la con-
damnation de deux malheureux condamnés et exécutés
dont l'innocence avait été reconnue sans que leurs
juges eussent été condamnés à des dommages-intérêts.
La veuve Beaupré, de son côté, invoque trois condam-
AL
nations prononcées contre des juges dans des circons-
tances analogues ; ainsi à Mantes, le procureur du roi,
deux juges, un exempt et deux archers avaient été, dans
la même affaire, condamnés à cinq ans de bannisse-
ment, le greffier au bannissement perpétuel et tous
solidairement à vingt mille livres de dommages-intérêts,
fondations dans une église, etc.
Une condamnation à des dommages-intérêts avait été
prononcée pour des faits de même nature contre les
officiers et le procureur général du parlement de Gre-
noble.
Les officiers de la monnaie de Paris avaient dû payer
six mille livres de dommages-intérêts pour la condamna-
“tion à mort du nommé Aubry, soldat aux gardes, qui
avait avoué dans les tourments de la question un crime
dont il n’était pas coupable.
Tous ces arrêts sont des dernières années du règne
de Louis XIV. Voilà quels étaient les résultats des formes
de la justice prévôtale, d’une procédure secrète, de la
torture, de jugements rendus sans débats publics et
d’une législation qui refusait des défenseurs aux accu-
sés. Il n’était pas rare de voir condamner à mort et exé-
cuter un innocent, et l’on conçoit que ces déplorables
erreurs Judiciaires et surtout celle qui a laissé un si
long souvenir dans les traditions populaires, aient ins-
piré ces admirables paroles à l’un de nos plus grands
écrivains :
« Tous les matins avant le jour, la Messe de la Pie (1)
(1) Messe qui se disait tous les matins pour le repos de l’âme de
la malheureuse servante de Palaiseau, condamnée comme coupable
d’un vol fait par une pie.
AR
» que j'entends sonner à Saint-Eustache, me semble un
» avertissement bien solennel aux juges et à tous les
» hommes d’avoir une confiance moins téméraire en
» leurs lumières, d’opprimer et mépriser moins la fai-
» blesse, de croire un peu plus à l'innocence; d'y
» prendre un peu plus d'intérêt, de ménager un peu
» plus la vie et l'honneur de leurs semblables, et enfin
» de craindre quelquefois que trop d’ardeur à punir
» les crimes ne leur en fasse commettre à eux-mêmes
» de bien affreux. » :
À
CONCOURS DE 1861.
La Société a désigné pour le concours de 1861 je
sujet suivant :
« Tableau de l’état successif des Lettres en Anjou
» pendant les xvne et xvie siècles, jusqu’en 1789 ex-
» clusivement, et Etude sur les littérateurs angevins
» pendant cette période. »
Le prix, accordé par le Conseil général du départe-
ment, sera une médaille d’or de 500 fr.
Les concurrents devront avoir remis, le 1er décembre
1861, leur travail, non signé, mais accompagné d’une
enveloppe cachetée et répétant la devise placée sur l’ou-
vrage.
Les mémoires seront adressés à M. E. Lachèse, se
crétaire-général de la Société, rue des Lices, n° 38, à
Angers.
AT
OE
‘#
Fate
BTE PAS DAGULTURE |
SuNASEr As |
_ (ANCIENNE ACADÉMIE D'ANGERS) À
NOUVELLE PÉRIODE
4
{ RASE ENS ke 4e, } FA L
DEUXIÈME CAHIER.
DAFRIÈME —
ER FT LACHÈSE
Mere, 83! di
SOMMAIRE
Quelques considérations sur l'imposition des noms et de leur im-
fluence, par M. TEXTORIS.
Antiquités celtiques. — Numismatique angevine, par M. GopAr»-
FAULTRIER.
Observations sur ïa culture et la préparation du lin, par M. Louis
TAVERNIER,
Rapport sur les bois découpés de MM. Raynaly, par M. F. LACHÈSE.
Rapport sur un projet de Banque agricole, par M. COUTRET-
Procès-verbaux des séances du 23 janvier 1861, du 27 février, du
25 mars, du 24 avril et du 22 mai.
Extrait du procès-verbal de la séance du 24 juillet (Lettres relatives à
la restauration de Saint-Maurice, adressées à S. Exc. M. le rninistre
d'Etat, et à S. Exec. M. le ministre de l’instruction publique et des
cultes, par M. GopArD-FAULTRIER et M. l'abbé BARBIER DE Mon-
TAULT). :
RE D EE
QUELQUES CONSIDÉRATIONS
SUR
L'IMPOSITION DES NOMS
ET SUR LEUR INFLUENCE
Par M. M. TEXTORIS,
L’imposition des noms a été pour les anciens un su-
jet qui a souvent excité et préoccupé leur attention.
Platon a fait un traité (le Cratyle) dans lequel il s’at-
tache à découvrir si l'imposition des noms est le résul-
tat d’un systême réfléchi qui a fait adapter les noms à
la nature ou à la propriété des choses, ou bien si ce
nest là qu’une œuvre de convention fondée unique-
ment sur la volonté ou la fantaisie des hommes. Cicé-
ron dans ses Tusculanes, Quintilien dans ses Institu-
tions oratoires et Plutarque, à la vie de Coriolan el à
celle de Marius, ont examiné la même question. Cette
tendance des esprits témoigne du goût des philosophes
de cetle époque pour les recherches étymologiques.
Mais il faut remarquer que beaucoup d’obscurité devait
SOG. D'AG. 6)
TE AE
planer sur les investigations de ces antiques penseurs,
parce que, le fil des vraies traditions ayant été inter-
rompu et altéré, le sens radical de la composition des
mots échappait à la subtilité de leur argumentation et
à la hardiesse de leurs hypothèses. Avant Platon et ses
contemporains, il avait existé sans nul doute des hom-
mes qui avaient approfondi les éléments du langage
eten avaient institué les lois. Ces hommes avaient été
précédés, eux-mêmes, par ces génies initiateurs des na-
tions qui avaient dù être inspirés dans leur œuvre fon-
datrice du souffle des premières traditions, mais la mé-
moire de ces traditions sacrées s'était peu à peu effacée
sous les multiples inventions de l'erreur mythologique.
Toujours est-il que chez tous les peuples, à l’origine,
les noms ont été significatifs. C'était là une émanation
naturelle du premier enseignement de la puissante pa-
role qui avait donné ou inspiré le nom de chaque
chose.
Dans la question dont nous voulons esquisser un des
profils, il est nécessaire tout d’abord de remonter aux
temps primitifs. Cependant le cadre limité de cet aperçu
ne permet pas de revenir sur l’origine du langage; ce
sujet a été suffisamment élucidé par les sérieux la-
beurs de linguistique qui ont élé faits par des mains
de maître et qui sont venus concorder avec les écrits
mosaïques, que, pour notre compte, nous déclarons te-
nir pour bien avérés dans toutes leurs parties. C’est
dans notre pleine conviction qu’en interrogeant cette
première période de l'humanité nous entendons la
Genèse nous dire : « Le Seigneur Dieu ayant formé de
» la terre tous les animaux terrestres el tous les oiseaux
ges a:
» du ciel, il les amena devant Adam afin qu’il vit com-
» ment il les appellerait, et le nom qu’Adam donna à
» chacun de ces animaux est son nom véritable. »
Il est aisé de voir ici que, en obéissant à l’ordre et à
l'inspiration de Dieu, Adam donna à ces animaux di-
vers les noms convenables à leurs genres, à leurs es-
pèces, à leurs instincts et à leurs différentes qualités.
Le don de la parole et la nomination des objets ont
été, en ce moment, des choses analogues.
À cette première aurore de l'humanité nous obte-
nons ainsi la certitude de deux faits très importants :
la parole donnée à l’homme par son Créateur et simul-
tanément le don infus d'intelligence, puisque d’après
l'Écriture, cette distribution de noms faite par Adam
fut une appropriation parfaite du nom de l’animal aux
propriétés de son organisation particulière. Comment
pouvait se faire soudainement une pareille opération
de l’esprit, si ce n’est per l'effet immédiat de l’insuffla-
tion divine et du don intuitif? Nommer alors, nous le
répétons , c'était qualifier, bien que d’abord fe sens
mystérieux de ces qualifications appartint à Dieu seul.
Ainsi nous voyons Adam donner à sa femme le nom
d'Eye — Eouah, vivante — parce qu’elle était mère de
tous les vivants. Nous ne devons extraire du récit gé-
nésiaque que ce qui se rapporte expressément à notre
sujet, mais remarquons, dès cet instant, comme le
nom tent essentiellement au caractère intime du per-
sonnage qui le porte : Adam, homme de terre rouge ;
Eve, vivante, celle qui était virtuellement ou qui devait
être la mère des vivants.
En posant ce jalon culminant comme point de dé-
A
part de la voie que nous allons suivre, nous devons
ajouter que l’étude comparée des noms de la divinité,
chez les divers peuples, a déjà pu conduire à en con-
clure l'identité d’origine et de langage pour tous les
hommes répandus sur la surface de la terre. En effet,
selon l’opinion des plus savants linguistes , il y a eu
une langue primitive de laquelle sont descendues toutes
les autres. Cette unité originelle et cette filiation des
langues prouvent la fraternité universelle et té-
moignent de l’unité d’origine pour toutes les races hu-
maines. Il a été reconnu que l’hébreu, l'arabe, le
syriaque, le chaldéen sont différents dialectes d’une
même langue, et on admet aussi comme très probable,
que ces langues antiques sont les plus voisines de la
langue primitive dont elles paraissent dériver directe-
ment et immédiatement. Depuis la souche primitive,
toutes les langues qui se sont formées successivement
ont eu entre elles un point de contact ou un côté de
ressemblance par leurs racines. Ce type originel a été
constaté par les études comparatives qui en ont été
faites.
Actuellement, pour fortifier de plus en plus notre
opinion sur l'importance et la valeur du nom, nous
devons, en suivant le cours précieux de la parole sa-
crée, rappeler ici que lorsque Dieu voulut choisir par-
mi toutes les nations un peuple à son service particu-
lier, il jeta les yeux sur le fils de Tharé, homme
vertueux et vivant selon l'esprit du Seigneur (1). Il
(1) Abraham descendait de Seth; entre Seth et Tharé, père
d'Abraham, il y eut solution de tradition, mais l’idée du vrai Dieu
subsis{ait,
CN —
dit à Abram, en lui signifiant cette alliance et en lui
annonçant la gloire de sa destinée : « Tu ne t’appelleras
» plus désormais Abram, mais Abraham, c’est-à-dire
» père d’une multitude de nations. » Il devait être en
effet la tige d’une nombreuse postérité et le père des
croyants. — Dieu ajouta peu après : « J'ai changé ton
» nom, je change aussi celui de ta femme, elle ne s’ap-
» pellera plus Saraï, mais Sara, » c’est-à-dire prin-
cesse ou souveraine.
Ceci est clair et précis; mais, à ces commandements
successifs, 1l est impossible de méconnaître le degré de
valeur significative que le Créateur attache au nom des
objets de la création et particulièrement à celui de
l’homme.
Comme la parole de l'Éternel est toujours jeune, tou-
jours fraîche et ne passe point, malgré la succession
des âges, remarquons tout de suite que ce fut par la
même prescience de cette sagesse loujours ancienne et
toujours nouvelle, que Jésus-Christ appelant Simon lui
dit : « Dorénavant, Simon, tu t’appelleras Céphas ou
» Pierre. » Et quelque temps après : « Tu es Pierre et
» sur celte pierre je bâtirai mon Eglise et les portes
» de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. » Dans
cette prophétie de sainte mémoire, la personne est
toujours unie à la chose sigmifiée par son nom. À
Simon renouvelé, transformé par la grâce divine et
posé par le fondateur suprême comme la pierre angu-
laire de l'Eglise, il fallait un nom nouveau qui en don-
nât le témoignage au monde. Après cette consécration
du souverain maître, œuvre et nom doivent aller de
— Gf —
conserve, à travers tous les orages, jusques à la fin des
temps.
En rappelant des faits si connus et d’une si grave
autorité, nous avons cru que nous ne pouvions établir
l'importance de l'imposition du nom et de sa valeur
significative sur des fondements plus solides.
Si nous voulons maintenant consulter les annales
historiques, nous verrons que l'imposition des noms à
toujours été considérée comme un acte essentiel chez
toutes les nations. Toutefois, il est vrai que quelques
siècles après ceux qui suivirent la confusion des langues
et la dispersion des premières familles, il n’y eut plus
entre le nom et le caractère individuel le même accord
qui avait existé au premier âge de la parole. Cette al-
tération est très concevable, mais il n’en demeure pas
moins certain que dès les temps primitifs cette analo-
gie était évidente. Malgré tout, la nation choisie de
Dieu conserva principalement les vestiges de cette rela-
tion entre le signe et la chose signifiée. Les noms hé-
breux, en effet, eurent, en général, une affinité analo-
gique soit avec les événements qui entouraient l’époque
de la naissance, soit avec les qualités remarquables
d’un des proches parents de la famille. Le nom de.
l'enfant lui était donné le huitième jour de sa nais-
sance qui était celui de sa circoncision. Les Hébreux
n'avaient pas l’usage des surnoms, mais ils se distin-
guaient habituellement en exprimant à la suite de leur
nom de qui ils étaient fils. On disait Josué fils de Nun,
David fils de Jessé, Zacharie fils de Barachie. En énu-
mérant quelques noms hébreux avec leurs interpréta-
+ fée
tions, nous trouverons Ruben, premier fils de Jacob et
de Lia, interprété fils de vision, Abdias, serviteur de
Dieu, Barac foudre, Salomon pacifique, Job gémissant,
Samuel préposé de Dieu, Sephora belle, Esther étoile,
Noémi éclat de la beauté, Suzanne lis éclatant, Ra-
chel brebis; Rachel expirante avait appelé son enfant
Benoni, fils de ma douleur — Jacob le nomma Benja-
min, fils de la droite. En interrogeant ainsi successive-
ment tous les noms hébreux, on trouverait qu’une même
loi présidait à leur composition et que tous portaient
un sens significatif.
Si nous examinons ensuite chez les Grecs le même
côté de leurs usages, nous les trouverons en analogie
avec ceux des Hébreux; seulement le peuple grec,
amoureux des accents suaves, témoigne dans ses appel-
lations de tout son attrait pour l’euphonie; dans ces con-
ditions endémiques, les noms grecs continuent à pré-
senter une image significative. Les Hébreux, nous l’a-
vons vu, ne portaient qu’un seul nom, les Grecs en
eurent souvent deux; le second était ordinairement
donné un certain temps après la naissance et servait à
marquer les qualités, à honorer une verlu particulière
ou à mettre la personne sous la protection spéciale
d’une divinité. Quelquefois aussi le choix du nom de
l'enfant exprimait les vœux ou les espérances des pa-
rents. — Le nom de l’aïeul était souvent préféré lors-
que cet ascendant s’était rendu illustre par son mérite
personnel ou par ses belles actions. D'après Aristote
l'imposition du nom avait lieu le septième jour de la
naissance. Cette cérémonie était l’occasion d’une fête de
famille à laquelle étaient conviés les parents et les amis.
— 68 —
L'enfant recevait aussi quelquefois le nom d’une divi-
nité auquel on faisait une légère altération de désinence.
Ainsi Apollonios venait d’Apollon, Démétrios de De-
méter ou de Cérès. Plusieurs noms, par une autre com.
binaison, étaient composés du nom de leurs dieux en
ajoutant Doron qui signifie présent. Tels étaient Théo-
dore, présent des dieux, Diodore, présent de Jupiter,
Olympiodore, présent du dieu d’Olympie, Hérodore,
présent de Junon, Athénodore présent de Minerve, Her-
modore, présent de Mercure, Heliodore, présent du
soleil. b
Quelques familles prétendant descendre des dieux
prenaient le nom de Théogène, né des dieux, Hermo-
gène, né de Mercure, Diogène, né de Jupiter.
Du mot Polémos qui désigne la guerre on fit Tlepo-
lème, c’est-à-dire propre à soutenir les travaux de la
guerre; c’est ainsi que par le jeu de l’association de
quelques syllabes, les Grecs créaient des noms qui sig-
nifiaient la chose même. Ils avaient en quelque sorte
ressaisi instinctivement le vrai principe primitif de l’ap-
pellation des objets. Platon avait donc raison de dire
dans son Cratyle, qu’il y a un rapport certain entre le
nom propre et le personnage qui le porte, et de suppo-
ser qu'en général les noms ne peuvent avoir été
donnés originairement au hasard et au gré d’un ca-
price aveugle, mais qu’ils eurent en principe, une ana-
logie réelle avec le caractère, les vices, les vertus, la
profession etc., des individus qui les reçurent. C’est
sous l’impulsion du même sentiment que l’on vit Aris-
lote donner à Tyrtame, son disciple chéri, le nom de
Théophraste, qui parle divinement bien. On sait que le
ET Ne
choix de ce nom a été justifié par l'auteur des carac-
tères grecs qui a servi de modèle à notre Labruyére.
En poursuivant, au même point de vue, notre exa-
men sur les coutumes romaines, nous remerquerons
que leurs noms furent d’abord très simples et étaient
quelquefois tirés de détails ou de circonstances infimes ;
ainsi les Pisons prenaient leur origine et leur nom
d’un planteur de pois, piswm, les Lentulus d’un semeur
de lentilles, et le fondateur de la noble famille des
Fabius était un marchand de fèves, faba, ou avait in-
troduit à Rome la culture de la fève.
Cependant on dut employer peu à peu de nouveaux
noms pour désigner tous les membres d’ure même
famille; cette multiplicité de noms devint une nécessité
de distinction; dans les classes patriciennes, notam-
ment, on en arriva à porter trois noms. Ils consistaient
à avoir le prénom, prœnomen, pour distinguer les dif-
férentes branches d’une même famille; le nom, n0-
men, qui était le type de la famille; le surnom, cogno-
men, qui tirait son origine de quelque qualité ou de
quelque défaut soit de l'esprit soit du corps, enfin quel-
ques Romains portaient encore un quatrième nom, ag-
nomen, qui était un deuxième surnom obtenu par quel-
que fait extraordinaire par quelque action d'éclat.
C’est ainsi que le nom d’Africain fut donné à Publius-
Cornelius-Scipion, dont le surnom de Scipion, il est
bon de le rappeler ici, lui avait été acquis par la piété
filiale d’un de ses aïeux qui s'était dévoué à prêter
chaque jour son bras en guise de bâton, scipio, à son
vieux père devenu aveugle. On voit donc que l’agnomen
et le cognomen étaient nécessairement significatifs, ce
2 sÿ} 2
qui n'empéchait pas au nom proprement dit d’avoir
souvent aussi un sens indicatif ou mémoratif comme
nous l’avons vu dans les Fabius, les Lentulus, etc.
Le prénom indiquait habituellement l’ordre de nais-
sance comme Quintus, Sextus, Decius ou Decimus. Il
exprimait aussi quelquefois les vertus guerrières, tels
étaient Marcus, Marcellus qui dérivent de Mars.
Les noms de femmes chez les Grecs avaient comme
chez les Ilébreux, une signification gracieuse unie au
son harmonieux et doux à l’orcille; c’était une sorte
d'hommage rendu à la beauté et à la délicatesse du
sexe. Mais la sévère austérité des Romains se borna à
donner à leurs filles des noms simples. L’aînée portait
celui de la famille avec une désinence féminine, telle
que Cornelia, Octavia, Anlonia; celles qui suivaient
portaient le même nom en public, mais dans l’intérieur
domestique, on leur donnait le nom de Secundilla, Ter-
tia, Quartilla, Quintilla, etc. Ce diminutif était tout ce
que les Romains avaient trouvé de plus moelleux pour
adoucir la prononciation quelquefois assez rude du
nom de famille. Cependant quelques auteurs, et parmi
eux Festus et Valère Maxime, prétendent que plusieurs
femmes romaines portaient des prénoms; si cela a été,
il paraîtrait que ce ne fut que par exception.
Chez les Grecs, comme chez les Romains, l’enfant
était déposé, aussitôt après la naissance, aux pieds du
père. Le laisser par terre était un désaveu et un arrêt
de mort. L'action de le relever était une reconnais-
sance formelle et attribuait alors au père tous les droits
et tous les devoirs de la paternité.
Dans les premiers temps c'était au moment de la
men Ge
naissance que les Romains donnaient à leurs enfants
le nom de leur famille, afin qu’ils fussent vus et re-
connus par tous ceux qui étaient de même race. Plus
tard on imposait le nom aux enfants le jour de leur
purification, c’est-à-dire le huitième après leur naissance
pour les filles et le neuvième pour les garçons. Gette
cérémonie, appelée Nominalia, se faisait en présence de
toute la famille sous les auspices de la déesse Nondina
qui prenait son nom de nonus, neuvième. Plutarque
dit que si les filles étaient nommées le huitième jour
et les garçons seulement le neuvième, c’est parce
que l’on pensait que les unes arrivaient à la puberté
plus tôt que les autres, el c'est ce que l’on voulait
probablement indiquer par l'intervalle de cette céré-
monie.
Nous devons ici porter un regard d'intérêt sur cette
partie de l'humanité que les peuples, prétendus libres
par excellence, tenaient pourtant dans une rude servi-
tude. Chez les Grecs ainsi que chez les Romains il était
défendu de donner aux esclaves des noms d'hommes il-
lustres, et l’on ne pouvait faire porter des noms d’es-
claves aux cnfants de condition libre. Les esclaves
n’eurent d’abord d’autre nom que le prénom de leur
maître avec un léger changement comme par exemple,
Lucipor, Marcipor pour Luci puer, Marci puer; es-
clave de Lucius, de Marcus. — Dans la suite on leur
donna des noms grecs ou latins, selon le bon plaisir du
maître, ou bien un nom tiré de leur pays, quand
c'était une nation vaincue, ou enfin un nom créé par
quelque événement mémorable; mais ils ne pouvaient
pen ==
avoir qu’un seul nom, et cette unilé seule était un signe
d’esclavage.
L’esclave affranchi augmentait son nom unique du
nom et du prénom de son maître, mais jamais de son
surnom. Ainsi, par exemple, le poète Andronicus, af-
franchi de M. Livius Salinator, fut appelé M. Livius
Andronicus. Les deux affranchis de Cicéron s’appelérent
Marcus Tullius Tiro, Marcus Tullius Laurea. Le nom
de l’esclave devenait ainsi le surnom de laffranchi.
L’esclave du sexe féminin, à son affranchissement,
prenait le nom de la personne qui lui accordait la li-
berté. |
Les étrangers honorés du droit de Cité prenaient le
nom et le prénom du patron auquel ils étaient rede-
vables de cette faveur. Théophanes qui le devait à
Pompée prit le nom de CN. Pompeius Théophanes.
Après avoir vu les Hébreux, les Grecs et les Romains
nous montrer le caractère particulier de leurs usages
dans le choix et l’imposition des noms, nous allons
arrêter quelques instants nos regards sur le sol de la
Gaule. Ce sont les limites que nous avons dû nous
prescrire dans cet aperçu. Qu'il nous soit permis ce-
pendant d’ajouter, que d’après les savantes recherches
des explorateurs modernes et nommément de J. Schle-
gel, on est parvenu à découvrir dans presque tous les
noms propres des Hindoux des épithètes significatives.
D'un autre côté, les relations de vovageurs dans l'Asie
et les deux Amériques qui ont trait à l'imposition des
noms, sont en concordance avec les coutumes des
peuples de lantiquité. Ces mêmes renseignements
#79 ee.
s'accordent aussi avec les observations publiées sur
les usages analogues de l’Afrique centrale (dans Île
Soudan), par un célèbre voyageur contemporain, M. le
comte d'Escayrac de Lauture, qui, chargé récemment
d’une mission scientifique en Chine, a subi à Pékin
les alroces tortures d’une barbare captivité. De nos
jours quelques auteurs, parmi lesquels Noël et Eusèbe
Salverte, ont écrit sur l’histoire du nom; nous les
avons consullés, en ce qui pouvait confiner à notre
point de vue, dans la proportion réduite du cadre de
ce travail, et nous avons irouvé en ces auteurs mo-
dernes, un semblable accord sur l'antiquité de l’im-
portance et de la valeur significative des noms. Ces
coïncidences remarquables nous ont amené à en con-
clure l’universalité du grand fait de la signification du.
nom. Si nous voulons sonder, en effet, les profondeurs
du cœur humain, nous pourrons y découvrir que ces
appellations ont dû naître ordinairement d’un événe-
ment frappant, d’une certaine situation de l’âme, d’une
impression particulière ou de quelque acte éclatant.
Il est donc naturel de penser que des peuples, d’ailleurs
séparés par de grandes distances, différents par les
institutions, par l'esprit et par les mœurs, aient pu
s’accorder néanmoins à imposer des noms à signi-
fications identiques ou analogues. Il ne doit pas paraître
étonnant qu'il y ait au fond du caractère de toutes les
nations une certaine conformité d’impressions, de vues
et de sentiments, puisque, en définitive, les diverses
branches des sociétés qui se sont progressivement
formées et étendues sur la surface du globe, émanent
toutes d’une seule et même souche. Il paraît certain,
nn,
en outre, que la langue primitive et les langues qui
en descendent immédiatement, toutes éminemment
métaphoriques et imagées, nous ont légué dans leurs
lettres , dans leurs monosyllabes, dans leurs mots et
dans leurs noms une preuve démonstrative et testimo-
niale de leurs rapports intimes et directs avec les ob-
jets indiqués et avec toutes les choses de la création.
En d’autres termes, ces langues avaient la vertu d’ex-
primer par des noms physiques toutes les idées mo-
rales.
Si nous dirigeons maintenant notre attention vers
les temps modernes, et principalement sur la France,
nous trouvons d’abord quelques obscurités sur l’ori-
gine des noms. Les luttes prolongées entre les Romains
et les Gaulois, et un peu plus tard les irruptions des
Goths, des Germains, des Sicambres et des Franks ont
dû nécessairement mélanger les idiomes et amener une
confusion qui devait être dans le caractère de ces
peuplades nomades. Ce ne fut qu'après un certam
temps, et à l'établissement à peu près assuré de la vie
sédentaire, que l’on put renouer les principes élémen-
taires de la formation des noms. Voici, d’après un his-
torien moderne, l'interprétation de quelques noms
gaulois qui paraissent être nés des motifs de guerre
ou des circonstances qui les accompagnaient : Vercin-
gélorix, le grand chef des cent têtes; Orgétorix, le
chef des cent vallées; Boiorix, le chef terrible; Gal-
gacus, le chef des forêts. Un peu plus tard les premiers
chefs des peuplades qui envahirent la Gaule et y do-
minérent, portérent aussi des noms significatifs, dont
nous allons donner l’interprétalion d’après M. Augustin
er ve
Thierry : Mero-Wig, éminent guerrier; Hildérik, fort
ou brave au combat ; Hlodowig (Clovis), célèbre guer-
rier ; Théoderik, brave ou puissant parmi le peuple;
HLodo-mir, chef célèbre; Hilde-bert, brillant dans le
combat; HLot-her, célèbre et éminent; Theode-bert,
brillant parmi le peuple; Hilpe-rik, puissant à se-
courir.
Cependant, au milieu de ce mouvement général des
peuples qui tendait à s’équilibrer, l'événement le plus
important pour les destinées humaines, la splendide
lumière du christianisme s'était levée sur le monde.
L'établissement de cette religion persécutée dés son
origine, el toujours croissante, toujours victorieuse,
malgré tous les schismes et toutes les hérésies qui ont
déchiré son sein, venait redonner à l’homme ses titres
primitifs en le retrempant à sa première source. Ge
fait mémorable à tous les points de vue devait avoir
une immense influence sur la direction des idées. En
nous inclinant devant lui, dans tout son ensemble, nous
y saisirons, autant que possible, les détails particuliers
qui peuvent se rattacher au sujet de cetle étude.
Le monde ancien s'était peu à peu écroulé et avait
fait place à des races neuves, fortes et aptes à s’assi-
miler les nouvelles doctrines. Il y eut donc d’abord
trans‘ormation et ensuite évolution progressive dans le
mouvement intellectuel de ces peuples incultes et
barbares qui aspiraient instinctivement à la civilisation.
La lumière tendait à se dégager de ce chaos. « La
» barbarie, nous dit M. Guizot, c’est l'humanité forte
» et aclive, mais abandonnée à l'impulsion de ses pen-
» chants, à la mobilité de ses fantaisies, à la grossière
a 0-2
» imperfection de ses connaissances, à l’incohérence
» de ses idées, à l’infinie variété des situations et des
» accidents de la vie. » C’est précisément cet état in-
forme que le christianisme était appelé à régénérer, à
discipliner, à moraliser el à perfectionner; ce fut là sa
mission et c’est la glorieuse tâche qu’il a su accomplir.
On connaît la lutte qui s’éleva dans les premiers
siècles de l’ère chrétienne entre les antiques erreurs
du paganisme et le christianisme naissant. Chacun sait
au prix de quel sang généreux, on parvint à triompher
de toute l’opiniâtre et cruelle persistance des païens
qui, durant trois siècles, ont envoyé les martyrs au
cirque. Mais enfin la paix fut rendue à l'Eglise, et,
sous l’action vivifiante de son souffle régénérateur, une
civilisation nouvelle surgit et prit son cours.
Aprés avoir reconnu les motifs ou les circonstances
qui concouraient au choix des noms chez les anciens
peuples, 1l nous reste à examiner sous quelle nouvelle :
influence ont été donnés les prénoms ou noms de
baptème dans le sein du christianisme.
Il paraît que l’imposition du nom de bapième suivit
de près institution du culte des martyrs et des saints.
La coutume s'établit parmi les premiers chrétiens de
rappeler annuellement les combats et la constance des
martyrs au même Jour où ils avaient souffert la mort.
On célébrait le saint sacrifice de la messe à l'endroit
même où étaient ensévelis ces glorieux trophées. C’est
depuis aussi que l'Eglise, dans son langage sublime,
s’élevant par les élans de la foi au-dessus de toutes
les idées terrestres, a appelé le jour de la mort de ses
Saints du nom de Dies natalis, jour de Nativité, parce
==. pme
qu'elle à jugé qu'à l'issue de cette vie orageuse et
pleine de périls, de luttes et de combats, les élus nais-
saient à une vie véritable, immortelle et dotée de
suaves et éternelles joies. Dans ces jours de pieuse
commémoralion, après la célébration de la messe et
l'instruction évangélique, on prit l'habitude de réciter les
noms de ceux qui, ce jour là, étaient morts pour la
défense de la foi. On racontait les périls qu’ils avaient
traversés, les combats qu’ils avaient soutenus, et on
terminait le panégyrique en rapportant le triomphe
qu'ils avaient obtenu. Ces récits se nommaient Le-
genda ou Lectures, d’où est venu le mot Légendes.
Lorsque les persécutions cessérent, les familles chré-
tiennes sentirent le besoin de se retracer souvent le
nom des martyrs qui avaient succombé et de fortifier
leur constance du souvenir des épreuves souffertes par
ces généreux athlètes. L'Eglise se plut à les placer
dans ses annales, pour les honorer et pour les proposer
comme modèles à tous les chrétiens. Il était tout na-
turel que les noms des enfants ou des adultes régéné-
rés par le baptème fussent tirés de ces martyrologes;
on comprend que chaque famille tint à honneur de
compter parmi les noms de ses membres des noms que
le martyre avait illustrés, en un mot, les noms de ces
héros de la foi qui, selon la parole divine, ont dû
recevoir eux-mêmes, en entrant dans les conditions
nouvelles de leur existence immortelle, un nouveau
nom qui est écrit ineffaçablement sur le livre de vie(1).
(4) Vincenti dabo in calculo nomen novum scriptum quod nemo
seit nisi qui accepit (Apocal. chap. 2, vers. 17).
SOC D’AG. 6
Mie ce
L'usage s'était élabli, pendant les nersécutions, de:
donner au néophyte un parrain et une marraine; il
avait paru nécessaire de ne recevoir au rang des fi-
dèles les nouveaux prosélytes, qu'avec la garantie d’un
ou de deux chrétiens bien connus qui consentissent à
répondre de la croyance et des bonnes intentions du
postulant. Quand la persécution eut cessé, la coutume
dont elle avait fait une nécessité persista, alors le par-
rain et la marraine prenaient l'engagement de sur-
veiller linstruction future de l’enfant et de seconder
le développement des principes de foi. L'union spiri-
tuelle qui se formait ainsi entre les parrains et les fil-
leuls donnait lieu aux parrains de faire à l’enfant ou
à sa famille des dons proportionnés à leur fortune.
Les noms de parrain et marraine dérivent de ceux
de père et mère. Leurs fonctions et leurs devoirs sont
naturellement de les suppléer.
Dans l’ancien temps on avait la coutume, en France,
d’avoir quatre parrains, ensuite on n’en donna plus
que deux et une marraine pour un garçon, et seule-
ment un parrain et une marraine pour une fille. Au-
jourd’hui, d’après les règlements du concile de Trente,
dans tous les cas on n’a plus qu’un parrain et une
marraine.
La légende, avons-nous dit, prit naissance sur le
tombeau des martyrs. Peu à peu tous ces récits portés
de bouche en bouche par la tradition durent revêtir
un caractère de- plus en plus vénéré. Ge fut par ce
motif qu'à l’époque du baptëme on continua à venir
chercher auprès d’un de ces noms un chéri patronage,
de là l’origine du nom de baptème, ainsi prévalut la
Re r PE
coutume d'adopter des noms de saints aux fonts bap-
tismaux. Ces noms bénis par l'Eglise et choisis parmi
ceux qu'elle présentait à la vénération des fidèles, de-
vaient être préférés par la raison qu’ils plaçaient le
néophyte sous la protection d’un patron céleste, sur
l’intercession duquel on aimait à se confier. Cette as-
sistance, d’après tous les témoignages les plus certains,
a été souvent invoquée avec un succès merveilleux.
Aussi le nom de baptème a été, généralement, placé au
rang des souvenirs religieux que l’on révère et dont on
se plaît à célébrer le retour annuel en reportant tou-
jours à Dieu le culte que l’on rend au saint. Louis IX,
roi de France, attachait un tel prix au sacrement du
baptème, qu’il disait souvent avoir plus à cœur la
dignité et l'honneur reçus par lui à Poissy, sur les
fonts baptismaux, que tous les hommages de sa cour
et tout l'éclat de son trône. Il aimait à aller à Poissy,
en mémoire de son baplème, et il signait ordinaire-
ment : Louis de Poissy, estimant le titre d'enfant de
Dieu au-dessus du titre de roi de France.
Le nom de baptème, aujourd’hui encore, fait sou-
vent le plus doux charme des pensées d’une mére ou
d’une épouse. N’amène-il pas aussi quelquefois les
roses de la pudeur sur les joues de la jeune fille? ne
fait-il pas, à certaines heures, battre d’un mouvement
plus rapide et plus vif le cœur du jeune homme ?
N’est-il pas, à des jours de fête désirés , l’occasion de
douces et expansives réunions de famille ? Ne réveille-
t-il pas, en un mot, dans toutes les âmes une foule de
sensations diverses selon l’idée du moment et les cir-
constances qui s’y joignent ?
_2 1807
Il est difficile d’assigner une époque précise à l’ori-
gine des noms de famille. D’après Mezeray, ce ne fut
que vers la fin du règne de Philippe-Auguste (1224),
que les familles commencérent à avoir des noms fixes
et héréditaires. Quelquefois les noms de baptème sont
devenus des noms de famille; d’autres fois les noms
sont provenus les uns des défauts du corps, les autres
des bonnes ou mauvaises qualités, ceux-là des mois,
des jours de la semaine ; ceux-ci de l’âge, de la cou-
leur, de la profession, de l'office, etc. : ainsi se sont
formés les noms suivants : le Bêgue, le Bel, Ménager,
le Doux, le Fort, Petit, le Brun, le Blanc, le Riche,
le Jeune, Janvier, Février, etc. Un certain nombre est
üré de l’agriculture, tels sont : Buisson, Hautefeuille,
de Lorme, du Fresne, du Pin, Rosier, etc.
Les possesseurs de fiefs ajoutèrent bientôt à leurs
noms de baptème celui de leur terre, ce qui est devenu
insensiblement le nom de famille. Quelquefois aussi,
dans certaines familles nobiliaires, le prénom arrivait
à remplir l’office du nom et le nom de la terre ou du
fief celui du surnom. C’est dans cette vague obscurité
et sans date précise que, chez les peuples modernes,
le nom de famille paraît avoir pris son origine. .
En terminant, nous allons jeter un coup d'œil sur
l'influence des noms et sur les changements qui leur
sont faits dans certaines circonstances. Il est généra-
lement reconnu que l’affinité ou la relation accidentelle
d’un nom avec un sentiment de plaisir ou de dégoût,
avec une impression d'intérêt ou de répulsion, exerce
sur les esprits une puissance incontestable. Cette sen-
sation indéfinie qui surgit d’un nom tient à divers
hs RE ee
motifs el surtout à l'association des idées avec cer-
laines consonnances ou certaines images qui ont une
sorte d'influence magique sur l’imagination. Cet effet
a été attesté par tous les siècles et éprouvé dans tous
les pays. On sait de quel prodigieux reflet brillent en-
core certains noms propres qui caractérisent la per-
sonne à laquelle on les applique. Ainsi, après deux
mille ans, on dit d’un capitaine habile et valeureux,
c’est un Alexandre, c’est un César; d’un orateur élo-
quent et disert, c’est un Démosthène, c’est un Cicéron.
De pareilles locutions s’emploient, à aussi juste titre,
pour des célébrités modernes. Nous pourrions désigner
comme types caractérisques usuels, les Bayard, les
Jean-Bart et des renommées analogues dans le clergé,
la magistrature, dans l’agriculture, dans les sciences,
les lettres et les arts; ces noms viennent sur toutes les
lèvres, mais nous devons ici nous borner. Pour abré-
ger donc et pour ne pas mésuser du luxe d’un sujet
avec lequel nous sentons toute la témérité d’avoir me-
suré nos forces, nous ajouterons seulement que le
monde entier sait de quel glorieux prestige a élé en-
vironné et couronné le nom de Napoléon.
D'autre part, il est des noms qui sonnent si mal à
l'oreille qu’ils exposent ceux qui les portent à de fré-
quents sarcasmes ; il est fâcheux que la rencontre dis-
cordante de quelques syllabes produise un pareil effet,
mais on ne peut nier l’évidence. Le nom seul a causé
la disgrâce de bien des personnes, aussi le cas de
changement de nom s’est souvent présenté.
Le roi François Ier avait un médecin italien qui se
nommait Senza Malizia ; celui-ci trouvant son nom ri-
M es
dicule, le traduisit en grec et se fit appeler Akakia.
Le nom vulgaire d’un grand poète italien était Tra-
passi; son puissant protecteur lui substitua un nom
harmonieux et élégant que le poète rendit illustre, ce
fut celui de Métastase.
Le poëte français Viaut, supposant que son nom pou-
vait mettre obstacle à ses succès, parvint à donner un
nouveau prix à ses productions en adoptant le nom plus
poétique de Théophile.
Barbier, précepteur du fils de Colbert, changea son
nom en celui de d’Aucourt, devenu inséparable de
Barbier. Le Père Comère déguisa le sien en changeant
seulement une lettre, et se fit nommer Comire pour
éviter la réunion des mots père et Comère qui avait
quelque chose de grotesque.
Madame de Gomez, femme de lettres, ne voulut pas
renoncer à son nom pour prendre celui de son époux,
nommé Bonhomme.
Dans un autre genre, on rapporte qu’un certain
Gaucher prit le nom de Scevola, parce que Scevola
ayant brûlé sa main droite en devint gaucher. Un
nommé Valet traduisit le sien par celui Servilius. Un
autre qui se nommait Bout-d'Homme ne balança pas à
se faire appeler Virulus.
On sait que la belle Héloïse donna à son fils le nom
d’Astrolabe qui avait quelque rapport avec les étoiles,
comme le sien en avait avec le soleil.
Il est permis de supposer que certains noms peuvent
produire un effet sensible sur les caractères. Par
exemple, la coutume pernicieuse de donner des noms
romanesques à de jeunes filles, surtout dans les con-
—_ 83 —
ditions médiocres, expose à des conséquences funestes,
et l’on serait peut-être dans le vrai en assurant que
beaucoup de jeunes personnes du nom de Velleda,
Atala, Malvina... eussent échappé à de dangereuses
séductions et à de déplorables chutes, sous la dénomi-
nation plus simple de Catherine, Françoise, Julienne.
Quelquefois aussi, lorsque la puissance du nom
wagit pas sur la personne qui le porte, elle peut exer-
cer une grande influence sur la personne qui entend.
En voici un exemple entre beaucoup d’autres. Mon-
taigne cite un jeune débauché qui, épris d’une cour-
tisane et étant sur le point d’en obtenir la possession,
lui demanda son nom; celle-ci répondit se nommer
Marie. Ce nom réveilla soudain dans le cœur de cet
étourdi de si vifs sentiments de respect et de culte re-
ligieux envers la sainte Vierge, que non seulement il
chassa de sa présence celle qui prostituait ce doux et
saint nom, mais il sentit s’opérer en lui une conversion
subite qui persista et il en amenda tout le reste de sa
vie. Montaigne ajoute, dans ce langage que l’on connait:
« Cette correction voyelle et auriculaire, dévotieuse
» tira droict à l’âme. »
L'influence des noms d’une grande longueur remonte
à une époque déjà loin. Lucien parle d’un certain Si-
mon qui, étant parvenu à une grande fortune, crut
qu’il n’était plus d’une nature à n'avoir qu'un nom de
deux syllabes, il prit donc le nom de Simonides. Aussi,
dit Lucien, de dissyllabe qu’il avait été dans la bassesse
de sa première condition, il devint quadrissyllabe après
l’heureux changement de sa fortune. Que de gens, de-
puis, courent encore après une ou deux syllabes ! La
MS
faiblesse humaine en est sur ce point sans cesse à
alphabet, Les Espagnols ont toujours eu un grand at-
trait pour les noms volumineux et longs. Lorsqu'ils
n’ont pas d’autres moyens ils ajoutent les endroits de
leur résidence pour les allonger. On connaît la décon-
venue de cet Espagnol surpris par la nuit qui, se pré-
sentant à une heure avancée à la porte d’une hôtellerie
de village, défila une telle kyrielle de noms à l'hôte,
qui l’interrogeait de l’intérieur, que celui-ci, effrayé
d’une si nombreuse compagnie qu’il ne pouvait loger,
refusa d'ouvrir sa porte et laissa le voyageur coucher
à la belle étoile avec toute sa société nominale.
Il est des noms qui font l’heureuse fortune de ceux
qui les portent. Regillianus fut promu à la souverai-
neté par la seule raison que son nom avait une con-
sonnance royale. Jovien fut acclamé empereur, parce
que le sien se rapprochait de celui de Julien qu’on
venait de perdre et dont la mémoire était chère aux
gens de guerre.
Blanche de Castille fut choisie pour la douceur de
son nom, à l’exclusion de sa sœur Urraca dont le nom
parut trop rude. Blanche dut ainsi à cet avantage eu-
phonique d’épouser Louis VIIT, d’être reine de France
et de devenir l’illustre mère de Louis IX.
Dans des circonstances d’un autre ordre, nous pou-
vons rappeler qu’on a vu quelquefois le nom et le
pavillon d’un vaisseau, le simple numéro du drapeau
d’un régiment être d’un stimulant prodigieux et d’une
immense influence sur les multitudes qui se ralliaient
sous leurs enseignes. Il est bien naturel de penser que
le nom individuel ait la puissance de produire, pro-
portionnellement, un effet analogue sur la personne.
Enfin l'influence des noms se fait sentir même dans
des occasions beaucoup moins importantes. Voltaire
assure que si Pertharites, tragédie de Corneille, eut une
mauvaise fortune, il faut attribuer sa chute surtout à
ce que l’auteur avait choisi des noms dissonants et
barbares tels que une Edwige, un Grimoald, un Gari-
balde, etc. Molière, moins gêné dans ses choix, a été
beaucoup plus heureux en nommant son avare, Har-
pagon, et son imposteur, Tartuffe.
Nous croyons avoir établi d’une manière plausible,
que certains noms font éprouver des sensations douces,
agréables ou pénibles, suivant le mode dont ils s’asso-
cient avec nos idées, selon les traces qu’ils réveillent
dans notre imagination. Notre situation d'esprit tient
souvent ainsi à un simple élément phonétique dont la
vibration remue plus ou moins fortement notre sensi-
bilité. Ceux qui pensent donc que le nom, cette sorte
de médaille intellectuelle qui se joue si victorieusement
de la rouille des siècles, peut avoir, en certains cas,
une influence particulière sur les destinées de la vie,
n’ont assurément pas une opinion qui ne soit digne
d’un sérieux examen.
Nous avons voulu témoigner dans cette revue suc-
cincte que l'importance et l’influence des noms ont
été hautement reconnues en tout Lemps, en tous lieux
et chez tous les peuples. Il semble évident, dès lors,
qu'un usage si universellement observé et une opinion
si généralement répandue doivent tenir à de puissantes
causes. Nous désirons que cette simple esquisse sur
— #0 —
une question qui se rattache à des intérêts intimes el
de tous les instants dans chaque famille, puisse ins-
pirer à de plus habiles de la traiter avec ce cachet de
science et de perfection que nous aurions été heureux
de pouvoir lui imprimer.
ANTIQVITES CELTIQVES
Nümismatique Angenne
ANTIQOVITÉS
Numismatique Angerine
Premitre Para de
Ners lan 800 arantlOjusqu'n 978
Monnaies Autonomes
Première Classe
Planche 9
Rrbiatille
( Anjou)
CELTIOQVES
Quatrième classe
Numismatique Angevine
ANTIQVITÉS
Deuxième Penode de lan 2283 an Marat JC
Monnaies Gallo-Brecques Deuxième classe | Anjou)
Hadrait del'ssaisvrlanunismatqu Gadlose par M Vambeit-Hlandhes aNN
po anbat-Rate 16 & Elise À
alki Corne à Lahie
Troisième
delanli0avant.0 aan 3] de
Monnaies Gallo-Romainés Anjou)
Vida de Visa surVanumematique
Css d Late
ANTIQUITÉS CELTIQUES
NUMISMATIQUE ANGEVINE
par
M V. GODARD-FAULTRIER.
Un excellent ouvrage intitulé : Essai sur la numis-
matique gauloise du Nord-Ouest de la France par Ed.
Lambert, conservateur de la Biblicthèque de Bayeux
(Paris, Derache, rue du Bouloy n° 7), parut en 1844.
_ Dix-sept ans écoulés qui, de nos jours, valent un
siècle tant la science archéologique progresse rapide-
ment, ne lui ont rien fait perdre de sa valeur; les bons
vins ne se gâtent pas à vieillir, et l’on s’empresse de
les servir. Au même litre, notre compte-rendu ne sera
point suranné, il roulera d’ailleurs moins sur l’ensemble
de l’ouvrage de M. Lambert que sur la partie qui se
réfère à l’Anjou, chose pour nous toujours jeune;
nous nous permetltons d’y joindre nos propres obser-
vations. À l’appui de notre analyse, nous donnons trois
planches de médailles que M. Dainville, notre collègue,
s’est empressé de dessiner en les extrayant de l'ou-
LR UE
vrage de M. Lambert qui nous a été communiqué par
M. Renault, employé des postes. Ces trois planches
correspondent à trois périodes différentes.
PREMIÈRE PLANCHE.
La première planche répond à la première pé-
riode qui commence vers l’an 300 ans avant J.-C. et
finit à l’an 278; elle comprend deux classes de mon-
naies autonomes. Dans la première classe on distingue
sept anneaux monétaires dont les originaux, les uns en
plomb etles autres en potin, furent trouvés en Touraine.
Nous en avons découvert de semblables au camp ro-
main de Frémur près d'Angers (voir au Musée des an-
tiquités).
Ces pièces évidées qui pouvaient s’enfiler, comme
aujourd’hui encore, celles des Chinois, ont été coulées
et sont réputées les plus anciennes de l’époque cellique.
N'ayant aucun type particulier, elles n’appartiennent
pas plus à l’Anjou qu’à d’autres contrées de l’ancienne
Gaule. Il y en avait de fer, qui, au temps de César, cir-
culaient dans la Grande-Bretagne, comme le prouve ce
passage des commentaires (liv. V, L. 163, édit. de 1565,
de Bello gallico): « Utuntur (Britanni) autem numo œreo,
» aut annulis ferreis ad certum pondus examinatis pro
» numo. »
Dans la deuxième classe de notre première planche
on distingue sous les nos 8, 22 et 23 (1) trois monnaies
gauloises coulées l’une en airain et les deux autres en
potin. Trouvées à la Chalouëre d'Angers en 1898, elles
(4) Nous avertissons le lecteur, une fois pour toutes, que nous
avons conservé le numérotage des planches de M. Lambert.
—. 89 —
ont. été par les numismates les plus compétents, attri-
buées aux Andecaves.
On y remarque sur l’avers une tête barbare à gauche,
el sur le revers le taureau cornupète, emblème solaire
et imitation de certain type des monnaies de cuivre de
Marseille (page 204). On sait en effet que les premiers
éléments de l’art de fabriquer la monnaie gauloise
paraissent avoir été empruntés à la colonie phocéenne
qui fut établie en cette ville vers l’an 600 avant J.-C.
Le taureau cornupête est un symbole d’Apollon (Nu-
mismatique ancienne, page 92, encyclopédie Roret). Le
bœuf ne Joua pas seulement un grand rôle en Egypte,
on le retrouve aussi sur nos monnaies celtiques et
jusque sous nos rois Mérovingiens dans le tombeau de
Childéric (découverte de 1653). 11 se rattache au culte
du soleil sous divers noms ainsi que le prouve ce pas-
sage des Dionysiaques de Nonnus (1) (liv. XL, vers 390
el suivants). « Soleil, tu es Belus sur les plages de l’Eu-
» phrate, Ammon en Lybie, Apis sur le Nil, en Arabie
» Saturne, en Assyrie Jupiter, en Perse Mithras, à Ba-
» bylone Hélios, Apollon à Delphes, etc, etc. » L’Apis
gaulois est donc d'importation égyptienne. On retrouve
sa tête de front sur une médaille celtique, n° 24,
planche 1re de l’ouvrage de M. Lambert. Ceci nous re-
met en mémoire la découverte qui fut faite à Doué,
vers 1784, d’une tête de bœuf sculptée en tuf blanc,
dans un temple souterrain à plus de 7 mètres de pro-
(1) Nonnus, poëte grec du ve siècle, natif de Panople en Egypte,
est auteur d’un poëme en vers héroïques, en quarante-huit livres,
intitulé les Dionysiaques, et d’une paraphrase en vers sur l'Evangile
de saint Jean,
—0ÿ"—
fondeur. Ce morceau avait plus de 15 centimètres de
hauteur. Nous avons exprimé nos doutes sur l’origine
celtique de cet objet dans nos Monuments gaulois de
Anjou, pages 97 et 98, mais d’après ce qui précède,
nous sommes maintenant tenté d'y voir la figure de
PApis gaulois. Cette tête, qui fut donnée à Bodin, a été
gravée dans son volume du Haut-Anjou, planche 8,
figure 6. Le soleil et les autres astres étaient si bien
les dieux d'autrefois, que c’est de leur cours qu’ils
tirent le nom générique de 8eoç du mot grec derr courir.
Le culte de Belenus, le soleil, même que Baal, Béel,
Bel, Belus est venu de la Babylonie et de l’Assyrie.
Porté à Carthage, il se répandit de ce dernier point
dans les contrées occidentales par la voie du commerce
suivant Parisot (Biograp. mythol.).
DEUXIÈME PLANCHE.
La deuxième planche répond à la deuxième période
qui va de l’an 278 à l’an 100 avani J.-C. Cette planche
passe sous silence la première classe et la troisième,
parce que celles-ci ne renferment aucune pièce angevine.
La deuxième planche ne comprend donc que la deuxième
classe et la quatrième.
Dans la deuxième classe on distingue sous les nos 49,
90 et 21 trois monnaies gauloises, d’or, frappées en style
gallo-grec, attribuées aux Andécaves. On y voit sur
l’avers : 1° une tête à droite d’Apollon-Belenus entourée
de cordons perlés, 2 une sorte d’arc et très distincte-
ment un mors de cheval placé devant la face: sur le
revers : 10 le cheval androcéphale (à tête humaine),
LMP 2
20 une figure conductrice, 3° un génie debout sous le
ventre du cheval; les roues et le char ne paraissent
plus.
Ces pièces d’or, légèrement concaves d’un côté et
convexes de l’autre, sont de grossières imitations des
statères de Philippe II de Macédoine, statères qui
s’introduisire nt dans la Celtique après le retour de la
dernière expédition gauloise faite dans la Grèce
sous le second Brennus (278 avant J.-C.) et voilà pour-
quoi l’on nomme ces pièces gallo-grecques. Elles sont
assez communes mais avec des symboles variés et dis-
tincts pour chaque peuplade particulière de la Gaule
du Nord-Ouest dite armoricaine. Il vient d’en être dé-
couvert 150 dans un vase à Challain-la-Poterie, arron-
dissement de Segré; le Musée des antiquités en possède
deux. Nous venons de voir que les emblêmes de la
monnaie angevine de la deuxième classe de la deuxième
période, sont la tête d’Apollon-Belenus, avec une sorte
d’arc et le mors de cheval placés en avant de la face,
puis le cheval androcéphale avec un génie debout sous
le ventre du coursier, plus une figure conductrice.
Sur les monnaies des Cénomans et des Pictons on
retrouve la même tête d’Apollon et le même cheval an-
drocéphale, mais avec des attributs différents. Ainsisur
la monnaie du Mans, l’androcéphale a des ailes et la
figure conductrice tient un guidon carré, sorte de voile
carré nommé Peplum, symbole de l'air; en outre le
génie placé sous le ventre du cheval est couché.
Sur la monnaie des Pictons , l’androcéphale pareil à
celui de l’Anjou n’est pas ailé, mais la figure conduc-
trice lient une couronne ou un cercle perlé, puis au-
_ qù =
dessous se voit une main étendue au-dessus du mors de
cheval.
Tous ces points de dissemblance d’un côté, et de
ressemblance de l’autre, ont fait dire à M. Lambert
que « les Andécaves paraissent avoir une monnaie
» dont les types participent des uns et des autres. »
L’Anjou en effet par sa situation géographique sur
les bords de la Loire, aux limites de la Celtique et de
l’Aquitaine eul longlemps un caractère mixte.
Passons maintenant à l’explication un peu conjectu-
rale des emblêmes de notre monnaie angevine au type
gallo-grec. M. Lambert voit dans la figure d’Apollon-
Belenus l’image du soleil; dans l’are et le mors, des
emblêmes appartenant au même dieu comme vain-
queur et comme voyageur éthéréen; dans le cheval
androcéphale. le symbole de sa course solaire et dans
le génie debout , Typhon l’emblême des ténèbres et
du mal. Ce type androcéphale a été la base d’une
croyance commune entre des peuples d’une même asso-
ciation. M. Lambert assure que ce’ type est étranger
à toute autre monnaie de l'antiquité, qu'il est
propre à l’art druidique et aux peuplades gallo-kim-
riques de l’Ouest et du Nord des Gaules, comprises entre
la Gironde et la Seine; mais que ce type pour chacune
de ces peuplades fut modifié par l'addition de symboles
spéciaux, et il cile à l’appui de sa thèse les monnaies
des Santones, des Pictones, des Namnetes, des Ande-
cavi, des Cenomani, des Diablintes, des Veneti, des Re-
dones, des Corisopiti (1), des Osismii (2), des Curioso-
(1) Habitants de Cornouailies où Quimper-Corentin (Finistère).
(2) Habitants de la partie orientale du diocèse de Saint-Pol-de-
220
lites (1), des Unelli (2) des Baiocasses (3) et des
Lexovii (4). Puis il fait remonter l'apparition de ce
type_vers l’an 200 avant J.-C.
Quant à la figure conductrice qui fait présumer in-
contestablement l’existence d’un char traîné par l’andro-
céphale, elle est uneimitation certaine des pièces de Phi-
lippe II roi de Macédoine.
Les rapports entre la Grèce et la Gaule furent tels
durant la seconde période qui nous occupe, que les
Gaulois empruntèrent aux Grecs leur division moné-
taire, comme ils avaient imité leurs types; ainsi les
Celtes nous ont laissé ces pièces d’or dont le poids cor-
respond généralement à celui des statères (156 grains),
des demi-statères (76-78 id.), des quarts de statères
(37-39 grains).
César ne nous apprend-il pas dans ses Commentaires,
lib. 4er, cap. 29, qu’il surprit un jour sur les tablettes
du camp des Helvètes des lettres grecques ? « In castris
» Helvetiorum tabulæ repertæ sunt litteris græcis con-
» fectæ et ad Cæsarem relatæ. » Et dans un autre en-
droit ne dit-il pas que les Gaulois employaient des
lettres grecques ? Græcis litleris utuntur. « De l’aveu de
» César, de Pline et de Strabon, les Gaulois se servaient
» de caractères grecs ; cependant ils n’entendaient point
Léon et du territoire du diocèse de Tréguier (Finistère et Côtes-du-
Nord).
(1) Habitants du nord-ouest du Finistère.
(2) Habitants du Corentin, basse Normandie.
(3) Habitants des environs de Bayeux, basse Normandie.
(4) Habitants du Lieuvin, Normandie, Calvados.
SOC. D’AG. 7
— "9 ——
» le grec. » (Cochet, page 9, La Seine-[nférieure au temps
des Gaulois).
N’avons-nous pas trouvé à Lesvières d'Angers une
statuelte de Vénus sur laquelle on lit : Rex tusenos, os
désinence grecque ? La lettre des martyrs de Lyon sous
Marc-Aurèle était écrite en grec (Cochet); ne voyons-
nous pas figurer dans le recueil épigraphique de M. Ed.
Leblanc une foule d'inscriptions chrétiennes en cette
même langue? M. Fauriel nous apprend que cette cou-
tume dura jusqu’au vie siècle de notre ère? Un auteur
ancien ne nous assure-t-il pas que le nom de la ville
d'Angers, ANDECANIS, est essentiellement grec?
Est juxtà æquoreos urbs dura in rupe Britannos,
Andecanis græco sumens à nomine nomen ({).
L'abbé Voisin, dans ses Origines Armoricaines, page
313, Revue de l’Anjou, février 1859, écrit ce passage :
« Ptolémée appelle certains Gallo-Grecs les EN-DIK-
» AvI de ce que leur territoire est entre dix rivières
» EN-DEK-AW, » etil ajoute : «En Armorique les noms
» sont beaucoup plus grecs qu’on ne l’a dit jusqu'ici. »
Cette étymologie va bien à notre ancien nom d'Angers,
Andicavi, ville sise non loin de plusieurs rivières, mais la
désinence AVI est plutôt cornouailloise (2) que grecque.
Quant aux monosyllabes ev dans, d'ex dix, ils sont
grecs.
Rapprochement singulier : l’on a constaté par voie
d'analyse chimique une similitude de composition entre
le bronze de la Bretagne et de la Gaule avec celui de
(1) Dans Hiret, p. 13-14.
(2) Glossaire de Aurélien de Courson, avon rivière.
LRO
la Grèce, de l'Egypte et de plusieurs nations de l’Asie
dans certains instruments (Cochet précité, page 10).
D'un autre côté, il parait acquis que les Druides
étaient initiés aux doctrines de Pythagore; enfin, ül
n’est pas jusqu’à la fable de l’arrivée des Troyens dans
les Gaules après la chute d’Ilion, qui ne témoigne en
faveur de la croyance universellement répandue des
rapports de lä Gaule avec la Grèce.
Mais revenons à nos monnaies d’or de la deuxième
période, pour dire que les Gaulois avaient des mines de
ce métal; l’Ariége, par exemple, qui prend sa source
dans les Pyrénées, doit son nom à l’or qu’il roulait,
aurigera.
Dans notre deuxième planche, qui répond à la deu-
xième période, on voit classe quatrième, sous les nos
27, 28 et 29, trois pelites monnaies gauloises de billon
en style extrèmement barbare ; elles sont attribuées
aux Andecaves et furent trouvées à la Chalouère. Ces
oboles angevines pèsent de 7 à 10 grains. On distingue
sur l’avers du n° 27 une tête de face, emblème da so-
leil ou de la lune, puis au revers un sanglier (sus
gallicus), symbole spécial de la nation gauloise, à
toutes les époques du monnoyage et en toutes régions
de la Gaule. D’après M. de la Saussaye, la valeur reli-
gieuse du sanglier « doit son origine à la vie habituelle
» de cetanimal dans les forêts qui étaient honorées d’un
» culte spécial et où il se nourrissait du fruit même
» de l'arbre sacré par excellence, le chêne placé à la
» Lête de tous les objets d’adoration comme simulacre
» du dieu unique des Druides (1). »
(1) Druide apuidye, du grec due chêne.
06 ee
Le sanglier ne figurait pas seulement sur la monnaie
des Gaulois, on le retrouve sur leurs enseignes, comme
en fait foi un bas-relief de marbre découvert à Nar-
bonne (Lambert, p. 186). |
Le sanglier était le symbole de la terre, ainsi qu’il
résulte de ce passage de Tacite (De moribus Germa-
norum, Cap. 45, traduct. de Dureau de la Maille, t. v,
p. 79): « On trouve, dit-il, sur la côte orientale de la
» mer Suévique (Baltique) les nations des Œstiens
» (Prusse, Samogitie, Courlande, Livonie, etc.), ils ho-
» norent la mère des dieux (magna mater, tilæa, ops,
» tellus, Rhea, Cybele) c’est-à-dire la terre, en portant
» à la main des figures de sanglier. »
Les porcs n'étaient pas en moindre honneur, on les
sacrifiait aux dieux pénates qui, suivant Macrobe, pre-
naient le nom de grondiles, du grognement que font
les pores. Cetté immolation avait lieu le 41 avant les
calendes de janvier, durant la solennité dite des Sta-
tuettes, celebritas Sigillariorum. Ces statucttes-grondiles
de l’époque gallo-romaine sont en terre cuite. Le
Musée d’antiquités d'Angers en possède plusieurs; elles
accusent l'introduction du paganisme dans les Gaules
après la conquête.
Retournons à nos monnaies celtiques-angevines de
la deuxième période, quatrième classe, planche 2.
Les n°5 28 et 29 présentent à l’avers des symboles
de PS et au revers un animal que M. Lambert croit
être un cheval, sous le ventre duquel est un cercle
perlé. Il pense que l’S est un composé de deux crois-
sants opposés l’un à l’autre, superposés et réunis. Il
voit dans cette lettre l’image de la course d’un astre,
Dee (i|7IÈeEES
lune ou soleil, et plus probablement de la lune, le
croissant dans la main du Druide étant l’emblême du
culte lunaire. Le cercle perlé serait le symbole du so-
leil (1) et le cheval celui de sa course.
MM. Lelewel et Jeuffrain s'accordent également à
voir sur nos petites médailles de la Chalouère des
signes astronorniques ; le premier, dans ses Etudes nu-
mismatiques, types gaulois, page 43, dit : « Le coin de
» la Gaule offre non-seulement tous les luminaires cé-
» lestes, mais aussi nombre d’emblêmes qui font de la
» monnaie gauloise une des plus symboliques... Les
» Druides enseignaient bien des choses touchant Îles
» astres ct leurs mouvements, il serait impossible de
» remarquer ailleurs des coins si astrés garnis à tel
» point des corps du firmament. »
Au rapport de César (Comm. de bello gallico, vi, 14)
et de Pomponius Mela (2), 1, cap. 2, les Gaulois ren-
daient un culte religieux aux éléments et aux diffé-
rentes parties du monde visible. Il est constant que
les Celtes plaçaient des divinités dans le soleil, la lune,
l'air et le feu; aussi les numismates n’hésitent point à
chercher sur les monnaies des Gaulois une manifesta-
tion de leurs pensées religieuses.
M. Lambert nous apprend de son côté que Sélène,
conductrice de la lune, ou plutôt la lune elle-même,
Sean, figure sur des pièces celtiques ; c’est, dit-il,
(1) Les Egyptiens veulent-ils écrire le soleil? ils font un cercle.
Clém. Alexan. Strom., v. 657.
(2) Pomponius Mela, géographe, natif de Mellaria dans le royaume
de Grenade, est auteur d’une géographie intitulée : De situ orbis; il
vivait dans le 1er siècle de l'Eglise.
== 06 2
Diane Lucifera, Phaesphoros, c’est Isis, déesse de la
navigation. Les Egyptiens représentaient en effet par
des barques le mouvement des astres. On ne peut
douter qu’Isis n'ait été adorée en Orient, en Italie, en
Espagne, en Gaule et même en Germanie. Tacite as-
sure qu'une partie des Suëèves, nation germanique,
offrait des sacrifices à Isis : « Pars Suevorum et Isidi
» Sacrificat (Germania, cap. 1x). » Il nous apprend que
cette déesse y était adorée sous la forme d’un navire,
in modum liburnæ, symbole de son importation en cette
contrée. Certains archéologues croient que le nom de
Paris vient d’un temple, autrefois situé prés de cette ville
et dédié à Isis, æapa loir; ajoutons que les armes de
Paris sont un navire et qu’Isis était souvent représentée
chez les anciens portant un navire à la main. Du reste,
Isis était une divinité panthée. Apulée (1) la fait parler
ainsi : « Je suis la nature mére de toutes choses, maî-
» tresse des éléments, le commencement des siècles,
» la souveraine des dieux, la reine des mânes, la pre-
» mière des natures célestes, la face uniforme des
» dieux et des déesses, c’est moi qui gouverne la su-
» blimité lumineuse des cieux, les vents salutaires des
» mers, le silence lugubre des enfers. Ma divinité
» unique, mais à plusieurs formes, est honorée avec
» différents noms. Les Phéniciens m’appellent la Pessi-
» nuntienne, mère des dieux; ceux de Crête, Diane
» Dyctyne; les Siciliens qui parlent trois langues,
>» Proserpine, Hygienne ; les Eleusiniens, l’ancienne
(1) Apulée, philosophe platonicien, natif de Madaure, vivait au
He siècle, sous Antonin et Marc-Aurèle.
LE fo
» Cérès ; d’autres, Junon,; d’autres, Bellone ; quelques-
» uns, Hécate, Rhamnusia; les Egyptiens, Isis mon
» vrai nom. »
Isis, dont une tête plus ou moins authentique fut
trouvée à Doué vers 1784 (1), semble avoir été comme
un trait d'union entre les croyances de l'Egypte, de la
Grèce et de la Gaule, exprimées sur les monnaies.
Cependant nous pensons que M. Lambert a eu le
tort de placer nos trois petites pièces angevines solaires
et lunaires, nos 27, 28 et 29, planche deuxième, dans
la période gallo-grecque. Il ne nous est pas possible
en effet d’y trouver la moindre trace d'imitation du
type macédonien. Ces pièces sont tellement barbares
que nous n’hésitons pas à les ranger dans la période
des monnaies autonomes, et en cela nous sommes d’ac-
cord avec M. Jeuffrain qui leur assigne une date an-
térieure à l'expédition faite en Grèce par les Gaulois,
l’an 278 avant J.-C.
TROISIÈME PLANCHE.
La troisième planche répond à la troisième période
qui va de l’année 100 avant J.-C., à l’année 21 de l’ère
chrétienne ; elle ne comprend qu’une classe dite gallo-
romaine et trois pièces angevines n° 1, 2 et 3, le
n° À en argent, les deux autres en bronze. Dans cette
troisième période, l’imitalion grecque est abandonnée,
et les types s’inspirent du monnoyage romain. Les
pièces portent des légendes, auparavant elles étaient
(4) Bodin, haut Anjou, t. 1er, planche troisième, figure 5.
— 100 —
muettes ; la monnaie d’or devient très rare, les pièces
d'argent sont au contraire fort abondantes. On coule
encore les espèces de bronze, mais les pièces d'argent
sont frappées, elles cessent d’être concaves d’un côté
et convexes de l’autre. Le grenetis est plus fréquent,
les formes sont mieux accusées. Les têtes sont souvent
casquées et imitées des deniers consulaires. La tête
d’Apollon-Belenus se trouve remplacée par une tête
allégorique de la cité ou du peuple. Au revers le che-
val beaucoup mieux fait, est libre ou monté d’un ca-
valier. Le flan paraît plus épais. Sur les quinaires on
voit quelquefois la tête casquée de Pallas. L'on adopte
la division monétaire des Romains, par deniers, demi-
deniers ou quinaires. Le denier d'argent gaulois pêse
de 58 à 63 grains, le demi-denier varie de 34 à 39
grains.
Sur l’avers du n° 1 on lit : ANDECOM, tête à gauche;
sur le revers, même légende ANDECOM, nom primitif de
la peuplade angevine, cheval libre courant à gauche,
au-dessous le sanglier marchant du même côté.
Sur l’avers des n°5 2 et 3 on lit : ANDEC (1), tête
casquée à gauche, derrière un signe mystérieux assez
semblable à deux fleurs de lys unies par leur base;
sur le revers, cheval à droite monté d’un cavalier vêtu
à la romaine.
Les têles casquées des nos 2 et 3 paraissent offrir
l'image de la valeur militaire.
Sur d’autres pièces angevines de cette période on
remarque la tête de Diane ornée du diadème.
(1) Sur d’autres pièces gauloises-angevines, on trouve ANDECO,
ANDECOMBO (Voir nos Mon. gaul. de l’Anjou, p. 24, 25).
— AUl —
D’allégorique qu’était la monnaie dans les deux pre-
miéres périodes, elle devient plus réaliste, si je puis
ainsi parler, dans la dernière.
La contrée armoricaine comprise entre la Loire et la
Seine, et dont faisait partie l’Anjou, ne fabriqua de la
monnaie au type romain qu'après la conquête de César.
Alors paraissent les noms de Durat-Julios, chef des
Pictons et de Vercingetorix, chef des Arvernes, noms qui
se trouvent dans les Commentaires. Nos trois pièces,
planche troisième, doivent trouver leur date entre
l'année 59 avant J.-C., fin de la conquête de César, et
l’année 21 de notre ère, et voici sur quoi les numis-
mates se fondent à ce sujet.
Auguste s’efforça le premier de faire cesser l’usage
des monnaies provinciales, et l’on attribue à Mécëne la
tentative de l'établissement de l’uniformité des poids
et des mesures chez les Romains. D’un autre côté,
Suélone dans la Vie de Tibère fait pressentir la sup-
pression définitive du monnoyage au type gaulois, sous
cet empereur. « Ce souverain, dit-il (cap. 49, Tib.
» Cæs.), priva plusieurs villes et plusieurs particuliers
» de leurs anciennes immunités, ainsi que du droit
» d'exploiter des mines et de percevoir des impôts :
» plurimis etiam civitatibus et privatis veteres immunt-
» lales et jus melallorum ac vectigalium adempta. »
De la privation du jus metallorum dérivait logique-
ment la privation du droit de monnoyage, conséquem-
ment plus de monnaie au type gaulois après Tibère,
peut-être après la révolte de Julius Sacrovir, l’an 21
de notre ère.
Durant les trois siècles du monnoyage cellique, cha-
— 102 —
cune des nombreuses peuplades avait sa monnaie
propre, à peu près comme plus tard sous le régime
féodal.
On ne voit pas que durant la domination romaine,
l’Anjou ait frappé monnaie, mais il en fut autrement
sous la race mérovingienne, el le monnoyage angevin
du temps de nos premiers rois sera traité dans un autre
article.
OBSERVATIONS
SUR
LA CULTURE ET LA PRÉPARATION
DU LIN
A PROPOS D'UN MÉMOIRE DE M. JEAN DALLE
Couronné par le Comice agricole de Lille,
Par M. Louis TAVERNIER.
Messieurs,
Vous m'avez chargé de vous rendre compté d’un
mémoire relatif à la culture, au rouissage et au com-
merce du lin dans l’arrondissement de Lille, publié
dans les Archives de l'Agriculture du nord de la France.
Ce mémoire, dont l'auteur est M. Jean Dalle, de
Bousbèque, a été couronné par le Comice agricole de
Lille.
J'ai pensé qu’en me confiant l'examen de ce travail,
vous aviez surtout pour but l'intérêt de la culture du
lin dans nos contrées. Aussi, au lieu d’une froide ana-
— 104 —
lyse du mémoire de M. Dalle, je vous demande la
permission de vous présenter quelques observations
toutes locales dont ce mémoire sera en quelque sorte
la base.
M. Dalle a tracé un historique très complet des lins
récoltés dans l'arrondissement de Lille et rouis dans
la Lys. Il est admirablement pénétré de son sujet et 1l
le traite avec une sorte de passion. On sent, en le
lisant, que le lin est la principale source de la richesse
de cette contrée si industrieuse.
Nous n’avons pas dans notre Anjou une aussi bril-
lante histoire du lin à écrire. Cependant il fut un temps,
encore peu éloigné de nous, où notre lin l’emportait
sur tous ceux de l'Ouest et où l’on venait de loin
acheter la graine des lins dits de Chalonnes, auxquels
on reconnalssait plus de finesse des fibres qu'aux lins
provenant d’une aulre origine. À la vérité, nos lins les
meilleurs n’ont jamais égalé en éclat, en souplesse et
en moelleux, les lins de Courtrai.
Néanmoins la culture en était fort répandue. Non-
seulement le lin était un des produits les plus avanta-
geux des bonnes terres; mais encore il occupait et
retenait à la campagne une nombreuse population, à
laquelle il offrait un travail productif, à l’époque de
l'année où les autres travaux laissaient les bras libres.
Les économistes n’ont pas assez fait attention à cette
circonstance, que la suppression d’une foule de petites
industries de nos campagnes a augmenté le temps de
chômage et réduit les moyens d’existence des ouvriers
ruraux, qui ont dû dès lors chercher dans les villes
des salaires plus assurés.et plus constants. Je suis loin
— 105 —
de faire la guerre au développement merveilleux de
industrie manufacturière ; je l’admire et j’en apprécie
les bienfaits. Mais je voudrais que l’on voulût bien
songer aux conditions de nos paysans et qu’on encou-
rageât le plus possible l'établissement dans les cam-
pagnes de petites industries qui échappent à l’envahis-
sement de la mécanique, et qui fourniraient à l’ouvrier
des champs un travail fructueux durant le temps de
son repos forcé.
Le lin réalisait ces conditions. Comment sa culture
s’est-elle réduite à n’être plus que l’ombre de ce qu’elle
était, il y a un demi-siècle, et à n’occuper que 3,000
hectares environ au lieu de dix à douze mille qui lui
étaient consacrés naguère ?
La première cause est signalée par M. Dalle, car
elle a réagi sur les lins du Nord comme sur les nôtres;
c’est l'importation des fils mécaniques anglais, qui de
56,000 kilog. en 1832 s’est élevée à 3,200,000 kilog.
en 1837. La filature mécanique a tué les quenouilles.
Le cultivateur s’intéressait moins directement à la
beauté des lins et négligeait leur manipulation. Il re-
cherchait surtout la graine qui n’est parfaite et abon-
dante qu’au détriment de la filasse. Il ne trouvait à
vendre celle-ci qu’à des prix peu rémunérateurs, et
comme en définitive, la culture du lin est assez chan-
ceuse, il la délaissait peu à peu pour se livrer à des
cultures plus profitables et plus assurées.
En même lemps, le chanvre trouvait des débouchés
plus faciles, voyait accroître sa consommation et pre-
nait le place du lin dans l’assolement ; car, par sa
— 106 —
rapide croissance, le chanvre expose le cultivateur à
beaucoup moins de déceptions que le lin.
Mais ces motifs sont-ils suffisants pour décourager
le cultivateur? Et n'est-il pas possible de rendre à la
culture du lin en Anjou son ancienne splendeur ?
J'ai la conviction profonde que des efforts bien di-
rigés produiraient d’heureux résultats, et cette convic-
tion est partagée par la plupart des hommes éclairés
qui s'occupent d'agriculture.
Dans son rapport sur l’exposition d'Angers de 1853,
M. Lainé-Laroche, dont vous connaissez la compétence,
s’exprimait en ces termes :
« La filature mécanique, qui partout se substitue à
la filature manueïle, rencontre dans le travail des
chanvres des difficultés que ne lui oppose pas le lin,
dont la fibre souple et fine, se prête docilement à rece-
voir la forme et la ténuité que-la mécanique lui impose.
De cette différence entre les deux textiles, il est résulté
que le fil de lin plus uni, plus souple, moins cher et
presqu’aussi fort que le fil de chanvre, est aujourd’hui
préféré par tous les tisseurs, et que la toile de lin, ré-
pandue dans le commerce sur une vaste échelle, tend
chaque jour à supplanter sa rivale dans presque tous
ses emplois.
» De ce fait industriel si considérable, gardons-nous
de conclure à l’abandon plus ou moins prochain de la
culture du chanvre. Nous sommes, quant à présent,
sans inquiétude; la supériorité bien constatée des
chanvres fins d'Anjou sur tous les chanvres connus,
en assure, en garantit l'usage pour longtemps encore,
— 107 —
et notre conclusion n’a rien d'alarmant pour nos riches
vallées.
» Elle se borne à ceci :
» Que nos cultivateurs soient bien persuadés que les
lins d'Anjou sont classés parmi les qualités les plus mé-
diocres, et ne sauraient obtenir des prix élevés comme
ceux du nord de la France et de la Belgique; qu’en
présence des exigences de la filature mécanique et de
la facilité avec laquelle les grands établissements peuvent
s’approvisionner en Belgique ou en Russie, il y a danger
pour nos lins d’être délaissés, si leur qualité n’est pas
améliorée ;
» Qu'il est d’un grand intérêt pour notre agriculture
de ne pas négliger la culture des plantes textiles, et
qu’elle doit se préparer pour lavenir, à la substitution
que nous avons fait pressentir plus haut ;
» Qu’en conséquence, il faut, dès à présent et sans
relâche, améliorer nos lins, tant par l'introduction des
graines du Nord, que par une fumure plus abondante
et une préparation plus complète. »
Dans l'opinion de l’habile filateur, le débouché de
notre lin est donc assuré, à la condition de l’améliorer.
Comment parvenir à ce but? M. Lainé-Laroche l’in-
dique avec raison : « Introduction des graines du Nord,
fumure plus abondante et préparation plus complète.»
Ce sont en effet les trois points essentiels.
J'ai dit que nos cultivateurs se préoceupaient prin-
cipalement de la récolte de la graine. Il faut d’abord
leur persuader qu’ils sont dans l'erreur. Un simple
calcul devrait le leur démontrer. En moyenne un hec-
tare de lin produit 37 grosses et demie de filasse au
— 108 —
prix de 15 fr. la grosse, soit 562 fr. 50, et 690 litres de
graine au prix de 39 fr. l’hectolitre, soit 241 fr. 50.
Il résulte de là que la graine rapporte moitié moins que
la filasse et qu’il y a tout profit à s'occuper de cette der-
nière.
D'ailleurs la même erreur existait dans le Nord; car
voici comment s'exprime de M. Dalle dans son mé-
moire :
« …. Depuis quelques années , on arrache le lin de
bonne heure, surtout lorsqu'il est versé et en danger de
pourrir. Les lins cueillis un peu plus verts ont plus de
douceur et de qualité que ceux que l’on a laissés mürir
plus longtemps. Il y a vingt ans, les cultivateurs
croyaient qu’il était plus avantageux de laisser mürir
leurs lins, dans l’espoir de mieux récolter la graine,
surtout lorsqu'ils étaient disposés à la semer. Ils ont
maintenant généralement compris qu’il est préférable
de sacrifier la qualité de la graine et d’ensemencer des
graines provenant de lin de Riga, comme nous aurons
l’occasion de le prouver dans la suite, la différence
qui existe entre le prix de ces deux végétaux étant pro-
portionnellement peu considérable. »
Nous avons ici même la leçon de l’expérience. En
1823, je crois, M. Boutton-Lévêque fit venir de la graine
de lin de Riga. Les inconvénients qu’il reconnut aux
produits de cette graine le déterminérent à lui substi-
tuer la graine de Flandre, qui n’est autre que celle de
Russie déjà acclimatée. Le résultat fut tel qu’il conti-
nua depuis lors à user du même procédé. La Sociélé
‘industrielle, encouragée par cet exemple, sert chaque
- année d’intermédiaire entre les commerçants du Nord
— 109 —
et nos cultivateurs. Le lin de Flandre, même traité
comme celui de Chalonnes, donne plus de poids sur
une même élendue et sa filasse se vend plus cher à
poids égal. Il est vrai qu’il produit moins de graine et
c’est ce qui le fait repousser par nos marchands.
Voici donc une première amélioration bien constatée.
Il faudrait y ajouter celle d’une semence plus considé:
rable. Ainsi tandis que dans le Nord, pour obtenir les
lins ramés dits de fin, on sème jusqu’à cinq hectolitres
et demi de graine à l’heclare, on n’en sème guère ici
que 225 à 250 litres. En semant dru, on obtient une
tige plus fine et une filasse plus soyeuse.
Mais avant la semence même, il est une opération
essentielle. M. Lainé-Laroche parle d’une fumure plus
abondante ; il aurait dû se borner à demander une fu-
mure quelconque, car, en Anjou, on ne fume généra-
lement pas la terre avant d’y semer le lin. On prétend
que le fumier provoque une croissance inégale et donne
ainsi plus de déchet. C’est en effet ce qui arrive avec
le fumier de ferme qu’il est très difficile de répandre
également sur le champ. En outre le fumier de ferme
est d’une décomposition trop lente pour agir efficace-
ment sur le lin, pendant le peu de temps que celui-ci
reste sur terre. Mais il est d’autres engrais dont les ré-
sultats sont excellents. A Courtrai, on fume avec des
tourteaux, dans la proportion de 1500 à 1600 tourteaux
par hectare. Ailleurs on se sert de la gadoue ou engrais
humain. Le mieux serait d'employer les engrais li-
quides qu’on répandrait à l’aide d’un tonneau d’arro-
sage. C’est le moyen employé par M. le comte de Jous-
selin pour l’engrais de ses belles prairies.
soC D’AG. 8
— 110 —
Quelques-uns de nos cultivateurs ont cependant une
pratique que je recommande, surtout dans les terres
fortes. Elle consiste à semer le lin sur un trèfle en-
foui, qui maintient la division et la freîcheur du
sol. à
Je dois faire observer ici que je ne m’occupe que du
lin d'été, qui réussit si bien dans nos vallées et dans
nos terres fertiles et meubles des plateaux. Quant an
lin d'hiver, sa rusticité, sa disposition à ramer et l’abon-
dance ainsi que la beauté de ses graines, le rendent
moins propre à donner une filasse fine et douce. Ce-
lui-là, dont je suis loin de contester d’ailleurs l'utilité,
je l’abandonne bien volontiers aux amateurs de graine,
auxquels il offre de très-beaux produits.
Je résume les améliorations que je propose pour la
culture : Engrais liquide, ou à défaut tout engrais
propre à être réparti également et se décomposant ra-
pidement; graine de lin de Flandre, renouvelée au
moins tous les deux ans; semence plus drue sur une
même surface de terrain. Je puis ajouter : récolte après
la floraison et avant la maturité de la graine, ainsi que
l'indique M, Dalle dans le passage de son mémoire que
j'ai cité.
Avec ces conditions qu’il vaut mieux exagérer que
restreindre, à cause du climat plus chaud qui tend à
développer la force de la fibre aux dépens de la sou-
plesse, on est assuré d’obtenir des lins fins et doux.
Il reste à parler de la préparation qui est ici trop né-
gligée, et qui contribue pour une grande part à la belle
qualité de la filasse.
Le mémoire de M. Dalle ne traite pas de la culture
— 111 —
du lin qui est opérée avec beaucoup de soin dans le
Nord. Mais il s'occupe longuement des procédés de
manipulations si essentiels que le même produit change
de qualité suivant la préparation qu’on lui fait subir.
Dans ces rapides observations, je n’insisterai pas sur
des petits détails d'opérations pendant et après la ré-
colle, quoiqu’ils aient leur importance; car des descrip-
tions sont insuffisantes. Une heure d’exemple est pré-
férable à un volume de recommandations. Aussi la
Chambre consultative d'agriculture de l’arrondissement
d'Angers avait-elle sollicité une subvention du Conseii
général, afin de faire venir quelques ouvriers flamands
qui auraient formé rapidement des ouvriers angevins.
La pénurie du budget départemental a sans doute em-
pêché de donner suite à celte demande, qui remonte
déjà à quelques années.
Une opération fort importante qui suit la récolte du
lin et qui est ici peu pratiquée, est le triage. Voici ce
qu’en dit M. Dalle : |
« Cette préparation consiste à partagerlelin en diffé-
rentes qualités, séparer, par exemple, le lin court du
plus long, extraire les veines qui ont versé, etc., elc.
On a vu des fabricants soigneux trier jusqu’à cinq
sortes de lins d’une seule partie.
» On conçoit aisément l'avantage que procure cette
opération. Le lin court est généralement plus difficile à
rouir que le lin long ; si on ne le rouissait pas séparé-
ment, la partie manquerait de régularité. De plus, le
lin qui a versé, ne peut subir autant de jours de rouis-
sage que celui qui est resté droit, et s’il était mis dans
l’eau sans être séparé, on serait exposé à le perdre. Ce
— 119 —
soin de trier les lins s’étend jusqu’après le rouissage,
et il existe tel fabricant qui n’envisageant que les avan-
tages qu’il en retire, ne craint pas de trier le lin trois
fois avant de le teïller, quelqu’importants que soient
les frais que ce travail lui nécessite : d’abord, dans la
grange, comme nous venons de le spécifier, puis après
le premier rouissage, avant de le mettre à l’eau pour
la seconde fois, et enfin, lorsque le lin est suffisam-
ment roui, avant de le teiller. On ne saurait douter,
après tous ces soins, de la régularité que présente ce
lin, et nous ne craignons pas d’assurer que si les lins
de la Lys sont très réguliers, c’est au triage qu’il faut
d’abord l’attribuer, et les différents modes de rouissage
donneraient les mêmes avantages si on leur faisait subir
le même travail. »
Cet exposé est très précis et fait comprendre toute
l'importance de l'opération du triage.
Mais la préparation qui domine toutes les autres est
celle du rouissage. C’est elle qui a donné en grande
partie une réputation si méritée aux lins de Bousbèque
et de Courtrai. On reconnaît que les lins d’Ypres et de
Gand sont moins estimés que l2s premiers, surtout à
cause du rouissage dans la Lys. Des écrivains spéciaux
ont attribué le succès de ce rouissage à la pureté des
eaux de cette rivière. Je ne puis partager absolument
cette opinion. La raison de mon doute se trouve dans
le mémoire même de M. Dalle. Celui-ci dit en effet
« que l'expérience à démontré que les eaux de la Lys
sont plus favorables au rouissage du lin lorsqu'elles
sont unies à la Deüle. » Le lin roui au-dessus de ce
confluent a toujours moins de douceur et de finesse.
— 113 —
Or M. Dalle déclare que la Deüle est chargée des im-
mondices provenant des égoûts de Lille et du résidu
des nombreuses fabriques qui fonctionnent sur ses
bords. Il est donc permis de supposer que la Deüûle
n'apporte pas à la Lys des eaux d’une pureté parfaite.
On doit donc chercher une autre cause à la perfection
du rouissage du lin dans les eaux de la Lys.
D'abord, dans l'arrondissement de Lille, les lins sur
pied sont généralement vendus à des rouisseurs qui, à
une grande expérience, unissent l’appât du bénéfice. De-
puis la création des filatures à la mécanique, la plupart
des fabricants eux-mêmes achètent le lin en vert et se
chargent de toutes les opérations postérieures. Ge sont
des conditions qui assurent le travail le plus parfait,
Ensuite le mode de rouissage usité par les riverains
de la Lys contribue encore à la perfection de la prépa-
ration. Autrefois le rouissage était pratiqué dans de
grandes fosses adjacentes à la rivière et qu’on nommait
montées. Plus tard, les montées sont devenues trop pe-
tites, et on imagina de grands bacs placés dans le cou-
rant même de la rivière et auxquels on a donné le nom
de ballons.
M. Dalle emprunte à l'excellent ouvrage de M. Ma-
reau la description et l'emploi de ces ballons. Je crois
irés utile de reproduire cette description, car l’adop-
tion de cette méthode, dans la Loire, par exemple, se-
rait un grand progrès pour nolre pays.
« Ces ballons, dit M. Mareau, représentent une caisse
carrée sans couvercle, dont le fond et les parois ont
plus de vide que de plein; ils doivent avoir environ
1 mètre 20 c. de hauteur sur 4 mêtres de long et de
— 114 —
large. La dimension de la hauteur est la seule qu'il
soit nécessaire d’observer; elle est commandée par la
longueur des lins. On peut bien mettre des lins courts
dans un ballon plus haut, mais il y aurait de l’incon-
vénient pour le lin, s’il dépassait les bords du ballon
qui sont destinés à le maintenir et à le protéger. Ceux
qui font métier de rouir le lin, ont des ballons à conte-
nir 120 bottes d'environ 5 kilog. chaque botte. Le
rouissage se faisant payer un prix uniforme, 6 francs
par ballon, chacun de ces ballons devrait naturellement
avoir la même capacité. Celui qui ferait rouir pour son
compte, serait parfaitement libre d’avoir des ballons
plus ou moins grands.
» Sauf le cas où le lin serait irès-court, chaque
botte doit être attachée avec trois liens en paille, c’est
dans cet état qu’on le place verticalement dans les bal-
lons. Quoique les eaux de la Lys soient généralement
bien limpides, on a cependant soin de garnir de paille
les parois verticales des ballons, afin que les corps
étrangers apportés par la rivière ne soient pas intro-
duits dans le lin. Quand le ballon est garni de lin, on
met une couche de paille sur le tout. On y place la
quantité de planches nécessaire pour maintenir la
paille, et an moyen de pierres, on charge sur des
planches jusqu’à ce que le ballon soil maintenu sur Ja
surface de l’eau, sans aller cependant jusqu’au fond de
la rivière. »
Il me semble inutile de rien ajouter pour démontrer
l'excellence de ce mode de rouissage, qui est consacré
par l’expérience. Il compléterait les diverses améliora-
tions que j'ai signalées et dont la réunion donnerait
— 115 —
à nos lins une qualité qui les ferait rapidement recher-
cher. Nos filateurs sont prêts; les débouchés sont donc
assurés. Mais il faut que des propriétaires intelligents
attachent le grelot et prêchent d'exemple.
Je ne vous parlerai pas, Messieurs, des divers pro-
cédés de rouissage industriels. Jusqu'ici ils ne parais-
sent pas avoir produit de résultats avantageux, et
M. Dalle qui vit au milieu de ces tentatives ne leur ac-
corde pas une grande confiance. D'ailleurs je ne veux
appeler votre attention que sur des méthodes agricoles ;
je dépasserais le but que je me suis proposé et aussi
les bornes d’un simple rapport.
En résumé, je crois vous avoir fait entrevoir com-
ment il est possible d'améliorer une culture produc-
tive. Je désire que ces lignes puissent déterminer quel-
ques essais, et le bien qui en résulterait füt-il mi-
nime, je remercierais M. Dalle de m'avoir fourni d’oc-
casion de le provoquer.
RAPPORT
SUR LES BOIS DÉCOUPÉS
DE MM. RAYNALY
PAR M. FERDINAND LACHÈSE.
Messieurs,
Par sa lettre en date du 27 février dernier, M. Raynaly,
Charles, a adressé à notre Président un exemplaire des
dessins de bois découpés par lui à l’aide d’une scierie
mécanique, en le priant de lui faire connaître l’opinion
de notre Société sur ces dessins, et M. Sorin a cru de-
voir me demander un rapport sur la proposition de
M. Raynaly.
Pour répondre, le mieux possible, à la confiance de
notre honorable Président, j'ai pensé qu’au lieu de me
borner à examiner la feuille de dessin ci-jointe, il
serait utile autant qu'’intéressant de comparer les tra-
vaux de M. Raynaly avec ceux compris dans l’album
de dessins pour bois découpés, exécutés dans les ate-
liers de MM. Waaser et Morin, à Paris, et de comparer
aussi les prix demandés par ces industriels pour des
— 117 —
dessins exécutés de mêmes dimensions et de mêmes
genres.
En conséquence, je me suis rendu chez M. Raynaly
qui s’est empressé de me présenter son fils, son associé,
et de me montrer l’ensemble et les détails de leur fa-
brication ; cette visite, faite avec l'album de MM. Waaser
et Morin en main, m’a conduit à me former l'opinion
suivante :
Le rapport de la 6e section du jury pour l'exposition
quinquennale organisée par les soins de la Société In-
dustrielle en 1858, nous apprend qu’une mention ho-
norable fut accordée à M. Raynaly pour l’application de
la scie verticale à la découpure du bois.
Depuis cette époque, MM. Raynaly père et fils ont fait
une étude attentive et suivie de toutes les améliorations
obtenues dans cette branche de l’industrie fortement
encouragée par l’activitéimprimée par l'Empereur à l’em-
bellissement des bois de Boulogne, de Vincennes et
d’autres propriélés voisines de Paris, au moyen des
maisons de gardes, de chalets et autres bâtiments rus-
tiques, dans lesquels les bois découpés occupent une
place importante, aussi l’organisation de leurs scies
verticales et autres ainsi que tout l'outillage, tels qu’ils
sont aujourd’hui, m’ont-ils paru fort remarquables, et
l'album dessiné, avec tant de talent, par M. Raynaly
fils, démontre que ces Messieurs peuvent aussi bien que
MM. Waaser et Morin, exécuter en bois découpés toutes
les pièces, telles que lambrequins pour chalets, mar-
quises, pavillons de jalousies , frontons de portes, mo-
tifs de balcons, balustrades de saintes tables, panneaux de
portes , de confessionnaux, de chalets et autres, con-
— 118 —
soles, corniches, rosaces de toutes formes, crêtes de
toitures pour les kiosques et chalets rustiques, galeries
pour marquises, culs de chaineaux, motifs de palis-
sades et de barrières, etc., ct, bien plus, que
MM. Raynaly ont assez perfectionné leur fabrication
pour être à même d'exécuter des balustres ornés desti-
nés à décorer, en leur donnant l'importance conve-
nable, des grands escaliers avec rampes tournantes.
Comparant enfin les prix demandés par MM. Waa-
ser et Morin avec ceux établis par MM. Raynaly, j'ai
reconnu que les prix des premiers étaient un peu plus
élevés que ceux des derniers.
En résumé, Messieurs, je crois que notre Société doit
voir avec satisfaction qu’au milieu des embellissements
et des améliorations de toutes sortes pour lesquels
notre ville d'Angers se montre au niveau des progrès
matériels et artistiques qui sont un besoin de l’époque
actuelle, cette même ville contient des industriels
assez actifs et assez intelligents, pour lui procurer les
objets de décors que, naguères, il lui aurait fallu
demander à d’autres cités voisines ou à la capitale.
Nota. Depuis huit jours MM. Raynaly ont trouvé le
moyen d'apporter dans leur outillage une amélioration
qui leur permet de chanfreiner les découpures des bois,
et l'échantillon que M. Raynaly fils m'a fait voir, dé-
montre que ces chanfreins produisent des moulures pa-
rallèles aux arêtes des dessins, et donnent à l’ensemble
du travail une légéreté et une élégance qui me pa-
raissent un motif de plus pour vous prier d'adopter
les conclusions du rapport ci-dessus.
RAPPORT
sur
UN PROJET DE BANQUE AGRICOLE
PAR M. COUTRET.
Messieurs,
M. le Président, au nom de la Société, m'a fait
l'honneur de me charger d'examiner une brochure im-
primée à Toulouse, et qui lui est adressée par l’auteur,
ancien élève de l’école spéciale de commerce et d'industrie;
je devrais décliner mon aptitude à apprécier une
œuvre de ce genre; je m’efforcerai cependant, dans
une brève analyse, et à l’aide de quelques citations,
de la soumettre au jugement de la Société.
L'auteur énumère lestitres de la terre à notre recon-
naissante sollicitude et à notre confiance : — « Cest le
» sol, dit-il, qui paie l'impôt foncier, l'impôt mobilier, les
» impôts de consommation, la nourriture, le logement,
» le vêtement et jusqu'aux jouissances de tous; le
— 190 —
» sol paie, avec ses produits, les dépenses de toute na-
» ture pour tous; et, par la faculté incessante qu’il a
» de produire tout ce qui se consomme, on peut dire
» qu'il est le capital mère d’où sortent toutes les va-
» leurs, isolées ou accumulées, désignées par les éco-
» nomistes sous le nom de capitaux... C’est des en-
» trailles de la terre que l’homme arrache les métaux
» qui servent à ses machines, à sa monnaie; elle est
en un mot la source de toute richesse matérielle, ce
qui revient à dire qu’elle est la source de tout ca-
pital matériel. »
Puis, après avoir proclamé, comme axiôme, que le
sol, ce capital élernel, est un gage plus sùr, plus solide
que ce qu’il appelle le gage-monnaie, V'auteur déplore
la difficulté qu’éprouvent les propriétaires à emprunter,
et surtout le taux de ces emprunts qui, outre l'intérêt
légal de 5 0}, est aggravé par les frais de contrat,
d'enregistrement, d’hypothèque, etc. Lescommerçants,
n'ayant à offrir qu’une responsabilité toute morale,
trouvent des fonds à un taux inférieur à leurs béné-
fices, tandis que les propriétaires, avec un gage infail-
lible, empruntent à un taux toujours supérieur au re-
venu de l’immeuble. Le remède à ce résultat, qu’on
dit être désastreux pour l’agriculture, est-il dans cet
opuscule? Par quel moyen espère-t-on substituer à
l'emprunt ruineux, le crédit gratuit qui est le but pour-
suivi par l’auteur!
Le Moniteur du 29 janvier 1857 publiait une note
que le comte Mollien, par ordre de l'Empereur, avait
adressée, le 29 mai 1810, à la Banque de France; on
y expose que le privilége de cette banque consiste à
GS Ÿ ©
— ot —
créer, à fabriquer une monnaie particulière pour ses
escomples, que le capital fourni en numéraire est, et
doit rester, élranger à ces opérations d’escomptes,
qu’il n’est qu’une assurance contre les erreurs, les im-
prudences, les pertes, les avaries du portefeuille, au
profit de ceux qui admettent les billets au porteur
comme la monnaie réelle. Après avoir ainsi indiqué
que le capital fourni par les actionnaires n’est qu'une
espèce de cautionnement donné au public, la note
ajoute : « On pourrait presque dire qu’une banque qui
» serait parvenue à se faire une réputation d’infailli-
» bilité n'aurait pas même besoin de capital pour
» exploiter son privilége, c’est-à-dire, pour escompter,
» avec les billets fabriqués par elle, les lettres de change
» qui lui seraient apportées par le commerce. »
C’est sur cette réflexion et sur l'autorité du comte
Mollien que l’auteur base son projet de banque agricole ;
il croit avoir découvert l2 secret de cette infaillibilité
qui peut dispenser de tout capital; son plan est celui
de la Banque de France, toutefois avec d'importantes
modifications :
Il demande, pour son institution, le privilége de fa-
briquer, concurremment avec la Banque de France, des
billets au porteur, non productifs d'intérêt, de mille,
de cinq cents, de cent, de cinquante francs et même
au dessous de cette somme.
Le gage offert sera de beaucoup supérieur au capi-
tal qui peutse trouver dans les caves et dans le porte-
feuille de la Banque; au lieu de rentes eur l’Etat dont
le cours est variable, de créances garanties par trois
signatures de commerçants, et de valeurs métalliques
— 192 —
que le vol, que l'incendie peuvent amoindrir, la nou-
velle banque présentera aux porteurs des billets les
immeubles des fondateurs formant l’apport social, et
les immeubles des emprunteurs, le tout d’une valeur
double du total des billets destinés à devenir papier
monnaie.
Cette substitution d’un capital cautionnement en im-
meubles à un capital social en numéraire, n’aura pas
seulement l’avantage inappréciable d’une plus grande
sécurité; la masse importante de capitaux enfouis dans
les caves de la Banque, outre les soins qu’entraîne leur
conservation, est improductive; tandis que le gage
immobilier, restant entre les mains des fondateurs,
conservera intégralement son revenu; aussi cette
banque, n’ayant à prélever qu’un léger bénéfice et quel-
ques frais de gestion, pourra fournir un crédit presque
gratuit; le maximum de l'intérêt à percevoir est fixé
à 3°. Nous avons parlé de bénéfices; suivant les gé-
néreuses intentions de l’auteur, ils ne seraient point at-
tribués aux fondateurs, trop heureux d’engager leurs
immeubles et de se dévouer pour un si grand œuvre,
ils seraient employés à des travaux agricoles d’un inté-
rêt général; voici, au surplus, un extrait, presque
complet , des statuls proposés :
« Entre les soussignés, il a été formé une Société
» ayant pour objet la fondation d’une institution de
» crédit désignée sous le nom de Banque de la pro-
» priété foncière et de l'agriculture. Elle a pour but :
» 10 de procéder au remboursement des prêts hypo-
» thécaires effectués jusqu’à ce jour... 20 de prêter aux
» agriculteurs sur consignation de denrées; 3° d’avan-
»
»
— 123 —
cer des capitaux aux propriétaires, fermiers et tra-
vailleurs du sol...
» Pour atteindre ce triple but, la Société se propose
de créer des billets de circulation comme ceux de la
Banque de France, par coupures de 1000, 500, 200,
100, 50 fr. et au dessous, jusqu’à la plus petite cou-
pure que pourront exiger les besoins du service.
» Les propriétés foncières des fondateurs sont com-
plétement libres de toutes hypothèques.
» La somme des billets fabriqués par la banque agri-
cole ne pourra dépasser la moitié de la valeur des
immeubles affectés à leur garantie...
> Dès que la première émission de billets sera effec-
tuée, ces billets étant de droit hypothéqués sur les
propriétés des emprunteurs, les fondateurs peuvent
incessamment recommencer les opérations relatives
aux prêts, en créant des billets de circulation au fur
et à mesure que les derniers créés sont placés.
» Le prêt est fait pour une période de dix années.
» Le taux de l’intérêt ne pourra jamais dépasser trois
pour cent... Pendant le 1er exercice annuel, le taux
reslera fixé à 3 °, dont 2 0}, serviront à construire
ou à louer les bâtiments nécessaires au logement de
la banque, à payer les administrateurs et le person-
nel, en un mot à suffire à Lous les premiers frais d’ins-
tallation et d'administration.
» Après le paiement de tous les frais de l’administra-
tion, les bénéfices nets seront remis à l'Etat qui les
emploiera exclusivement en chemins, canaux d’irri-
gation, etc., au profit de l’agriculture, et au prorata,
— 1924 —
» autant que possible, des emprunis faits dans chaque
» département.
» Il sera fait, à la fin de chaque année, une réserve
destinée à couvrir les pertes que la Société peul avoir
» à subir vis-à-vis des emprunteurs sur consignation
» de denrées, et des avances faites aux fermiers et tra-
vailleurs du sol. »
Je n’aurai pas la témérité de porter un jugement, et
suriout un jugement de condamnation sur cette œuvre;
n’eût-elle d'autre mérite que d’appeler l'attention sur
l'industrie agricole, elle aurait, par cela seul, droit à
notre intérêt.
Qu'il me soit permis toutefois de hasarder quelques
objections :
Et d’abord au frontispice de sa brochure, l’auteur a
inscrit deux propositions suivies de la signature comte
Mollien.
La re ainsi conçue : « Une banque qui serait parve-
» nue à se faire une réputation d'infaillibilité n'aurait
» pas besoin de capital, » — doit être relevée en ce
qu’elle a, ici, une portée affirmative qui, dans la note
du comte Mollien, est prudemment atténuée par ces
mots qui la précèdent : « On pourrait presque dire
qu’une banque, etc. »
La seconde est celle-ci : — « Pour ne jamais finir,
» une banque doit toujours être prêle à finir.»
Je comprends très bien cette réflexion appliquée par
M. Mollien à la Banque de France : finir, pour une
banque, c’est liquider, c’est-à-dire, faire rentrer ses
créances et payer ses dettes ; la Banque de France, qui
2
2
— 195 —
ne prête qu’à deux et trois mois d'échéance, pourrait,
en recouvrant ses valeurs de portefeuille ainsi échelon-
nées, et en outre à l’aide de son capital réservé pour
une grande partie dans ses caves, rembourser, en deux
ou trois mois au plus, tous les billets au porteur par
elle créés.
La banque agricole aurait une situation toute diffé-
rente : d’un côté, un capital immobilier dont l’aliéna-
tion exigerait de longs délais et occasionnerait un très
grand trouble; d’un autre côté, des créances hypothé-
caires ayant dix années de terme, et dont le recouvre-
ment, même après l'échéance, serait long et laborieux ;
voilà tout son aclif. Comment donc cette banque tout
immobilière, sans capital métallique, et ne fonctionnant
qu'avec son papier-monnaie, rembourserait-elle ce pa-
pier-monnaie ?
L'auteur a prévu cette grave objection; mais il l’é-
lude bien plus qu'il n’y pourvoit; il dit : « Le rembour-
» sement n’est pas nécessaire, et on pourrait à larigueur
» se passer d'espèces métalliques... Nous n’avons pas
» besoin de prouver que les billets de la Banque de France
» ne seraient jamais échangés contre des espèces, sil
» existait des coupures assez nombreuses et par pe-
tites sommes; car l’industriel ne va guères échanger
un billet de banque que pour en diviser la somme
en parcelles à ses ouvriers ou pour des appoints….
L'organisation de la Banque est si puissante que,
quoiqu'il arrive dorénavant, on ne verra plus de
peureux se précipiter à la fois vers ses coffres pour
échanger ses billets contre des espèces métalliques; …
Nous affirmons, sans crainte d’être contredit, que les
SOC. D’AG. 9
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>
— 196 —
» billets de la banque agricole n’ont pas besoin d’être
» remboursables en espèces. »
J'avoue humblement que, pour moi, ces affirmations
auraient besoin de preuves, et qu’elles me semblent
susceptibles d’être contredites. Alors que la banque
et le gouvernement, si bien en position d'étudier ce
qui convient au public, n’ont pas jugé utile la création
de billets inférieurs à cent francs; alors que l’abon-
dance croissante de l’or fait rechercher avec moins de
faveur même les billets de cent francs, il m’eût paru
irès nécessaire de démontrer l'efficacité absolue de
cette mesure. Jusqu’à preuve contraire, je croirai qu’à
part les avantages qu’offrent les billets de Banque pour
la prompte numération et le transport des sommes de
quelqu’importance, le public leur préférera toujours,
et avec raison, les métaux admis partout et ayant cours
légal en France.
Je ne nicrai certes pas la confiance très justifiée
dont jouit la Banque de France, et qui lui permet de
jeter dans la circulation une somme de billets au por-
teur plusieurs fois égale à son fonds social. La sécu-
rilé est d'autant plus grande que chacun sait qu’en
présentant un billet à la caisse, on obtient à lins-
tant sa valeur en espèces; mais si un seul refus était
exprimé et connu, nous verrions la foule se précipiter
inquiète vers les bureaux de la Banque. En 1848, la
panique fut telle que le gouvernement provisoire dé-
créta le cours forcé des billets pour un certain temps.
Notre auteur ne veut pas que les billets soient échan-
geables contre espèces, et cependant il repousse le
cours forcé, « triste moyen, dit-il, dont on a pu user
— 197 —
» momentanément, mais qui enlève la confiance au
» lieu de la donner. »
Il faut pourtant bien opter entre le cours forcé et
le remboursement à tout porteur qui, à tort ou à rai-
son, le demandera.
Il ajoute : « — Pourquoi ce cours forcé, d’ailleurs,
» puisque le gage représente une somme plus que
» double des billets émis, et que la banque agricole
» possède tous les caractères d’infaillibilité sur lesquels
» repose la plus entière confiance? »
Cette raison n’est pas suffisante : La solvabilité est la
source du crédit, et le crédit est proportionné au degré
de confiance que l’on inspire. Tel banquier ne manque
pas de prêteurs qui se contentent d’un intérêt de 2 ou
8 °/o, quand un autre doit offrir 5 °/, aux capitalistes
qui elimentent sa banque; mais aucun n’obtient l’ar-
gent d'autrui qu’à la double condition de payer un in-
térêt quelconque et de s'acquitter très-exactement.
L'institution du crédit foncier, qui donne à ses bail-
leurs de fonds la garantie de placements hypothécaires,
n’émet ses obligations au porteur facilement transmis-
sibles, mais à échéances éloignées ou incertaines, que
moyennant un intérêt anncel qui, eu égard aux lots et
primes, doit atteindre 5 0/0.
Comment donc espérer que le public acceptera, sans
intérêt, les bons de la banque agricole toujours par-
faitement solvable, mais ne payant jamais, n’ayant pas
dans sa caisse une seule pièce de monnaie, et pouvant
être à tout instant contrainte à liquider par le porteur
d’un seul billet qui, leur cours n'étant pas forcé, use-
rail de son droit en exigeant le remboursement ?
— 128 —
Sans aucun doute la Banque de France n’a pas en
permanence dans ses caisses de quoi solder tous ses
billets en circulation; mais l’encaisse métallique ne
doit jamais être moindre que le tiers de leur valeur;
c’est, d'après sa longue expérience, plus que suffisant
pour satisfaire aux désirs des porteurs de ses billets.
Ce n’est pas tout : parce que la Banque de France a
fait accepter, comme monnaie courante, une certaine
somme de billets, plus faciles à compter, à porter el à
expédier que les espèces métalliques, croit-on qu’en
élevant proportionnellement son fonds social, elle réus-
sit, je ne dirai pas à tripler ou doubler, mais à aug-
menter un peu leur émission? L'émission effective n’est
pas limitée par l'insuffisance des garanties, mais par les
habitudes et les besoins de la circulation.
Ce que la Banque de France tenterait en vain,
banque agricole pourrait-elle le réaliser?
Admettons un instant qu’elle parvint à se substituer,
dans la confiance publique, à la Banque de France, et à
opérer ainsi une révolution financière dont je n’oserais
préciser les conséquences pour le commerce et l’indus-
trie, elle ne ferait pas entrer dans la circulation une
somme de papier-monnaie notablement supérieure à celle
que représentent les billets de la Banque de France. La
valeur de ces billets circulant réellement n’atteint pas
sept cents millions ; que serait cette somme, que serait
un milliard pour les vastes plans de la banque agri-
cole qui veut éleindre toutes les dettes hypothécaires
actuelles — 4 milliards, dit-on — et en outre fournir
les fonds nécessaires à d’immenses améliorations!
D'ailleurs la banque agricole n’échouerait-elle pas
— 199 —
dans sa concurrence avec la Banque de France? N’est-
il pas permis de supposer que le public préférerait la
solvabilité éprouvée d’une banque qui solde à vue ses
billets, et se défierait de la Banque nouvelle qui, re-
tranchée derrière son infaillibilité, n’assurerait ni le
remboursement ni la transmission des titres? Les em-
prunteurs ne craindraient-ils pas sérieusement de ne
pouvoir utiliser un capital en papier sans valeur légale,
et dont ils devraient néanmoins servir l’intérêt à 3 °/o
jusqu’à l’expiration du terme stipulé ?
Ïl existe, dans un pays voisin, un établissement qui
a quelqu’apparence d’analogie avec le projet dont nous .
nous occupons, c’est la banque hypothécaire de Mu-
nich. Elle est autorisée à émettre des billets au por-
teur, mais seulement jusqu’à concurrence des quatre
dixièmes du capital social; cette grave restriction n’a
pas suffi; le capital étant engagé pour de longues
échéances, il a fallu donner cours forcé à ses billets.
En France, et depuis fort longtemps, la question est
à l’étude; je n’essaierai pas d’en faire l’historique; ce
serait sortir du cercle très restreint dans lequel je dois,
à tous égards, me renfermer.
Je rappellerai, toutefois, une tentative faite à la fin
du dernier siècle, et qui, quoiqu’infiniment moins har-
die que celle proposée à notre examen, n’a jamais, que
Je sache, reçu d’exécution; je veux parler des cédules
hypothécaires. Le conservateur devait remettre à tout
propriétaire , jusqu’à concurrence des trois quarts de
la valeur de ses immeubles, des obligations hypothé-
cairement garanties et transmissibles par endosse-
ment.
— 430 —
Ce systême, improvisé et trop légèrement organisé
par la loi du 9 messidor an 3, aurait pu faciliter le cré-
dit basé sur la propriété immobilière; mais, entr’autres
graves inconvénients , il faisait une situation inaccep-
table aux conservateurs qu’il rendait responsables,
sinon de l’origine et de l'établissement de la propriété,
tout au moins de l’estimation donnée aux immeubles de
leur arrondissement.
En évoquant ce souvenir, j'ai voulu montrer com-
bien il faut de prévoyance, de patientes médilations,
d'observations pratiques pour faire passer une idée
généreuse, louable en elle-même, à l’état de projet
réalisable.
Depuis cet essai malheureux, de nombreuses re-
cherches ont été faites en Allemagne, en Belgique,
partout où des expériences avaient eu lieu ; un volume
suffirait à peine pour indiquer toutes les propositions,
tous les mémoires publiés sur ce sujet.
La brochure dont nous rendons compte n’a pas cru
devoir mentionner la caisse hypothécuire, la caisse d’a-
morlissement, le crédit agricole, établissements de créa-
tion plus ou moins récente; si elle parle du crédit fon-
cier, ce n’est pas pour en faire l'éloge; je cite : —
« Quel propriétaire intelligent ira emprunter au crédit
» foncier au taux de 6 c/o, même en y comprenant
» l’amortissement du capital emprunté et qui doit être
» éteint après un nombre d'années déterminé à l’avance?
» À moins d’être besogneux ou aveugle, on évitera d’a-
» voir recours à cette institution : car si un propriétair
» emprunte la moitié de la valeur d’une terre en s’en-
gageant à payer 6 0}, par an, et qu’il n’en retire que
Ÿ
— 131 —
» 3°, il va de source qu’il ne lui reste rien. » Son
revenu y passera, soit; mais il eût été juste d’ajouter
qu'à l'expiration du temps convenu, cet emprunteur
sera entièrement propriétaire de la terre dont il ne
possédait, ou du moins dont il n’avait payé, que la
moitié. ”
Je n’entreprendrai pas de venger le crédit foncier de
ces critiques trop peu mesurées; je dirai seulement
qu’il vit, qu’il rend des services limités mais incontes-
tables ; tandis qu’il nous semble possible, raisonnable
même, de mettre en doute la viabilité de la banque
agricole, telle qu’elle est conçue dans cette brochure.
PROCES-VERBAUX
DES SÉANCES.
SÉANCE DU 93 JANVIER 1861.
Étaient présents au bureau, MM. Sorin, président,
E. Lachèse, secrétaire général. M. Courtiller, président
honoraire, est invité à y prendre place également.
Le procès-verbal de la précédente séance est lu et
adopté.
M. l'abbé Chevalier, archiviste, fait connaïître qu'il
ne peut assister à la séance et demande que l’on re-
mette-à la réunion prochaine la Revue, promise pour
ce jour, des principaux sujets traités dans les ouvrages
envoyés dernièrement à la Société. Cet ajournement
est prononcé.
M. le Président donne connaissance de la correspon-
dance.
M. Janin fait connaître que l’augmentation de ses
occupations de chaque jour lui interdit tout loisir et
l’oblige à donner sa démission, vu l'impossibilité où
il se trouverait d’assisier aux réunions de la Société,
— Insertion au procès-verbal,
— 133 —
M. Alexandre de Vallenent, ou Vallemore, sous le
ütre de Directeur fondateur du systême d'échange inter-
national scientifique, littéraire et agricole, adresse à la
réunion trois publications de Sociétés anglaises, et de-
mande que la Société d'Agriculture d'Angers mette à
sa disposilion des exemplaires d'ouvrages dans tous les
genres pour être déposés dans les établisements pu-
blics des nations faisant déjà partie de sa grande et
pacifique association. L'assemblée, se fondant sur ce
que les présidents el secrétaires de chaque société sa-
vante prennent le soin de veiller aux envois conve-
nables et trouvent, à cet égard, en Son Excellence le
ministre de lInstruction publique, un intermédiaire
obligeant et gratuit, dit que la proposition à elle faite
ne sera nullement prise en considération.
M. Le Président présente un résumé des travaux de
la Société pendant l’année 1860.
Aucun membre de la réunion, assurément, n’a oublié
les analyses présentées par MM. Villemain et de Fal-
loux à la fin des trop rares séances dans lesquels ils
ont mis en exercice leur litre de présidents d'honneur
de cetle Société. On sait avec quelle perspicacité,
quelle finesse dans le jugement, quel éclat dans leur
parole, ils appréciaient les œuvres qui venaient d’être
lues devant eux, les comparaient et achevaient souvent,
on peut le dire, d’en donner à l’auditoire une pleine et
profonde intelligence.
Ce soin pris par les deux célébres académiciens pour
les travaux d’un seul jour, M. Sorin l’a étendu aux tra-
vaux d’une année entière. Chaque auteur a trouvé tour-
à-tour, dans cette revue, sa bienveillante appréciation ;
— 134 —
chaque auditeur y a retrouvé des souvenirs pleins d’in-
térêt. C’est en effet, pour la prose : la notice sur la
Mort de Beaurepaire, par M. le docteur A. Lachése, et
le rapport auquel cette notice a donné lieu; le mé-
moire sur la Noblesse avant 1789, par M. Th. Crépon
et le rapport également provoqué par les hautes consi-
dérations de ce travail; l’Avocat au criminel, par
M. Affichard; une notice sur le Plain chant et un extrait
de l'Histoire de Guingamp, par M. E. Lachèse; la
Chaperonnière, notice par M. A. Lemarchand; des con-
sidérations sur l’Eloquence, par M. Bougler; des obser-
vations sur la traduction de l’une des Odes d’'Horace,
par M. Sorin; des notices de M. le docteur Farge sur
le Colza et la chaux de Falhun ; un mémoire de M. Dain-
ville fiis sur la Construction des voûtes en briques ; plu-
sieurs communications sur des sujets d'histoire na-
turelle, par M. Courtiller, jeune, de Saumur.
La poésie compte deux pièces de vers, Paysage et le
Mois de Marie, par M. V. Pavie; le Château des Ponts
de Gé, par M. P. Belleuvre, qui aime à chanter le beau
fleuve de notre Anjou, ce Loyre gaulois que, sur les
bords du Tibre, regrettait tant le poëte Joachim Du-
bellay; les poésies de M. Chudeau, que M. Belleuvre
a eu le mérite de dénoncer à l’attention de ses conci-
toyens; —— puis, des stances sur l’Amitié fraternelle et
la traduction d’un fragment du Prœdium rusticum de
Vanière, par M. J. Hossard; enfin, une épître à M. Bo-
dinier, par M. A. Maillard.
Tels sont les principaux sujets DOS dans cette
revue détaillée, dans ce fidèle inventaire de nos ri-
chesses, M. Sorin se garde bien d’y oublier la séance
— 135 —
du 12 juin 1860, où l’assemblée eut la bonne fortune
d’être présidée par M. Villemain. Il rappelle que la So-
ciété à fait parvenir à l’administration municipale
d'Angers, une demande, favorablement accueillie, ten-
dant à ce que le nom de David soit donné le plus tôt
possible à l’une des rues ou l’une des places qui se
créent dans notre ville : il espère même qu’une plaque
commémorative viendra indiquer aux étrangers la mai-
son modeste dans laquelle est né le célèbre statuaire.
Une décision déjà remontant à plusieurs années a été
prise en ce sens par l’administralion.
Jetant un regard sur les diverses sections de la So-
ciété mère, il rend un juste hommage aux travaux de
la Commission archéologique, dont l'importance semble
avoir provoqué l'allocation de 400 francs faite dernière-
ment à la Société : il mentionne la médaille d’hon-
neur donnée au Comice horticole à la suite de l’expo-
silion récemment faite à Berlin, et signale les utiles et
nombreux résultats du cours d’arboriculture fait par
M. Audusson.
L'assemblée s’empresse de voter l'impression de cet
intéressant travail.
M. Courtiller, conseiller, lit une notice sur une de-
mande en réhabilitation formée au cours du dernier
siècle, contre une condamnation à mort prononcée par
une juridiction de Saumur et suivie d’exécution. La
Société vote l’impression de ce document, en présence
duquel on doit apprécier avec bonheur et reconnais-
sance les progrès faits depuis ce temps par les lois cri-
minelles.
M. Textoris lit des considératious sur l’Imposition
— 136 —
des noms et sur leur influence, analysant à cet égard les
usages successivement suivis par les hommes des pre-
miers âges, les Hébreux, les Grecs, les Latins, les Gau-
lois, les chrétiens, avec lesquels commence l’habitude
d'ajouter un nom de saint au nom de naissance, et les
nations postérieures à Philippe-Auguste, parmi les-
quelles les noms de famille se transmettent avec une
régularité inconnue jusque là.
Une commission est nommée pour faire un rapport
sur ce travail : elle se compose de M. Coutret, M. l’abbé
Bodaire et M V. Pavie.
M. Godard-Faultrier, chargé de faire un rapport sur
le mémoire de M. Dainville fils, relatif à la construc-
hion des voûles en briques, annonce qu’il ne peut rem-
plir cette tâche aujourd’hui, M. Dainville ayant désiré
compléter son travail. Remise à une séance prochaine.
M. Sorin prend la parole au nom de la commission
chargée de donner son avis sur le concours relatif au
drainage, concours clos le 15 décembre 1860.
Un seul mémoire a été envoyé; mais ce mémoire ré-
pond de la manière la plus heureuse et la plus com-
plète à toutes les données de cet intéressant sujet
Considérations générales sur les avan'ages et les in-
convénients de ce moyen d’asséchement; examen des
diverses conditions que doivent remplir les terrains où
il est mis en pratique; erreurs à éviter, améliorations
à rechercher ; tout est examiné judicieusement et expli-
qué d’une manière pratique dans ce mémoire auquel
la Commission estime qu’il y a lieu d'accorder le prix
voté.
L'assemblée adopte cet avis, et l'enveloppe indiquant
— 137 —
le nom de l’auteur à la suite de la devise inscrite déjà
sur l’ouvrage, est ouverte. La devise est ce passage du
4e psaume : À fructu frumenti, vini et olei sui multi-
plicali sunt. Le nom est celui de M. Louis Tavernier,
rédacteur en chef du journal de Maine et Loire. — Le
prix lui sera remis ultérieurement.
L'ordre du jour appelle le rapport de la commission
chargée d'examiner les comptes de 1860 et de prépa-
rer le budget de 1861.
Vu l’absence du membre de la commission chargé
du rapport, ce double examen est remis à la séance
prochaine.
Un des membres de la commission qui, réunie au
burcau, forme le comité de rédaction, M. Th. Crépon,
nommé Procureur Iinpérial à Laval, doit nécessaire-
ment être remplacé. M. Paul Lachèse est nommé pour
lui succéder. Les 4 membres de cette commission sont
dorénavant MM. Courtiller, Coutret, Béclard et Paul
Lachèse.
La commission nommée pour faire son rapport sur
la présentation de M. Klein, comme membre titulaire,
n'ayant pu se réunir, ce rapport est remis à la séance
prochaine.
L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée.
E. LACHÈSE.
— 138 —
SÉANCE DU 27 FÉVRIER 1861.
Présents au bureau : MM. Sorin, président, E. La-
chèse, secrétaire-général, Affichard, secrétaire, Bel-
leuvre, trésorier.
Le procès-verbal de la dernière séance est lu et
adopté.
M. le Président donne à la Société l'indication som-
maire des ouvrages entrés depuis la dernière réunion
dans notre bibliothèque. Il regrette particulièrement à
cet égard l’absence de M. l’abbé Chevallier, archiviste,
qui devait faire le résumé des divers sujets traités
dans les ouvrages nouveaux. Cette intéressante revue
est remise à la prochaine séance.
La correspondance contient deux lettres : l’une de
M. Gaspard Bellin, de Lyon, membre d’un très grand
nombre de Sociétés savantes; il sollicite, en offrant un
de ses ouvrages à la Société, le titre de membre cor-
respondant. MM. Prou, Pavie et Affichard, sont invités
à prendre communication du travail de M. Belin et à
émettre leur avis sur sa candidature. L'autre lettre est
de M. Duménil-Marignan, de Paris, qui nous fait hom-
mage d’un livre intitulé : Les libres échangistes et les
proteclionistes conciliés. MM. Allain-Targé, Moricet et
Farge voudront bien examiner et apprécier les nou-
velles doctrines Ge M. Duménil, selon le vœu qu’il en
exprime.
M. le Président, en parcourant la Revue des Sociétés
Savantes (n° de janvier 1861), se félicite d2 voir que
nos travaux n’y sont pas oubliés. Une mention spéciale
— 139 —
est donnée aux études de MM. Bonneserre (Recherches
lstoriques sur Châteaugonthier), Barbier de Montault
(Notice sur deux livres d'heures du quatorzième et du
quinzième siècles). Les vers de M. Belleuvre /Ode à l'I-
tale) sont appréciés dans la même Revue d'une manière
flatieuse; s’il se rencontre une légère critique, elle sert
à confirmer le bon aloi de l’éloge.
M. Raynaly fils adresse à la Société des dessins de
bois découpés, sur le mérite desquels M. Ferdinand
Lachèse voudra bien donner son appréciation.
L'ordre du jour appelle la lecture d’un travail sur le
rouissage du lin. Son auteur, M. Tavernier, n’a pu en-
core le terminer; il veut faire des recherches plus com-
plètes, prendre des renseignements nouveaux, afin de
donner sur un sujet qui intéresse l’Anjou tout particu-
hérement, une étude approfondie.
M. Léon Cosnier ne pouvant assister à la séance, nous
attendrons, non sans regret, jusqu’à la réunion pro-
chaine, la Nouvelle substance alimentaire qu’il nous
promet.
La Société a gardé souvenir du travail de M. Dain-
ville sur la Construction des voûtes en briques, aussi
écoute-t-elle avec intérêt et ratifie-t-elle le rapport de
M. Godard-Faultrier qui conclut à l'impression du mé-
moire. L'impression avec la gravure serait nécessaire-
ment onéreuse, à cet égard le conseil d'administration
examinera et avisera.
M. Victor Pavie donne lecture de son rapport sur le
mémoire si justement apprécié de M. Textoris, relatif
à l’Imposition des noms, et conclut à l'insertion de ce
travail dans nos mémoires. La Société souhaiterait de
— 140 —
prendre une même décision à l’égard du rapport, maïs
ce serait une infraction aux règlements. Ecouter, être
charmée, ellene peut rien faire de plus ni de mieux...
à
à
moins d'écouter encore.
« Si les noms de la Bible, écrit M. Pavie, par leur
symbolisme divin, et ceux des nrerniers peuples, par
leur aspiralion religieuse , étaient dirigés vers l’ave-
nir; si le présent résumait toute leur signification
chez les nations de l’antiquité classique, on peut dire
que chez nous ils sont tournés vers le passé. Mais
quel passé que celui aux sources duquel nous buvons
les promesses d’un lendemain sans terme comme
sans nuage! Du berceau à la tombe tout s'oriente
vers la croix; c’est d’elle que partit le mot d’ordre
de la vie; ceux qui étaient morts en le proclamant
le redisent aux générations par les lèvres de leurs
blessures, et l’on vit sur tout front naissant tomber,
mêlée aux ondes du baptême, une goutte du sang des
martyrs! »
« Plus heureux que l’esclave, le serf, libre de par
Dieu, avant de répondre à la domination seigneu-
riale, répondait au souvenir, parfois même à l’exem-
ple d’un Pape, tel que saint Pierre, ou un docteur
tel que saint Paul. »
Le rapporteur s’afflige de la vulgarité de notre temps
l'endroit du patronage donné à nos enfants; cer-
tains noms ne peuvent se faire admettre, dit-il, « que
»
CRC
sous le couvert d’une autre langue, ce qui n’est
guère plus flatteur pour la religion que pour la pa-
trie. Plus d’un enfant de l'Eglise doit à la maladresse
de son parrain un nom fâcheux confié sous le sceau
— AM —
» du secret aux registres de la paroisse, d’où il ne sor-
» tira plus que pour s'inscrire sur la pierre de son
» tombeau. Tout n’est pas éternel; 1l s’opère çà et là
» des retours de faveur, des réhabilitations imprévues.
» Combien de temps le plus doux, le plus auguste, le
» plus efficace de tous les noms eût-il été relégué dans
» l'obscurité des hameaux, si un jour la pensée n’était
» venue à M. Planard d’arranger pour Hérold un opéra
» sous le titre de Marie!.... Mais arrêtons-nous sur la
» pente du réquisiloire. »
L'étude de M. Textoris est renvoyée au comité de ré-
daction.
M. Théophile Crépon, nommé récemment procureur
impérial à Laval, et dont les travaux ne sont pas oubliés,
prendra désormais rang parmi nos membres corres-
pondants.
M. le Président invite M. Guinhut, notre bibliothé-
caire, à donner lecture d’une pièce de vers sur les
Ruines de l'église Toussaint, dont il fait hommage à la
Société.
Cette composition se distingue par l’aisance du
rhythme aussi bien- que par la délicatesse de la pensée.
Le poëte refait en songe, dans le désir pieux de son cœur,
les splendeurs gothiques du temple saint; doux rêve,
au prompt et froid réveil. Les ruines du sanctuaire
mutilé sont là : ;
Je te revois alors tel que te voit notre âge,
Sans voûte, sans vitraux, sans autel pour ton Dieu,
Laissant s’amonceler les débris que l'orage
Jette souvent dans ton saint lieu!
SOC. D’AG, 10
— 142 —
Je te revois, laissant le lierre etla pervenche
Disputer à des morts quelque informe tombeau,
Couvrir, tout en grimpant, la colonne qui penche
En dépit d’un socle nouveau!
+
J’admire, en soupirant, un reste de statue
Que le temps oublia d’emporter avec lui,
Et dont l’ombre du soir, en tes murs descendue,
Semble vouloir cacher l’ennui!
Saint temple tout brisé, divine basilique,
Où neuf siècles durant ont prié nos aïeux,
Tu n’as pu leur survivre et ta voñte gothique
En poussière gît avec eux!
A te voir on dirait qu'un hymne de souffrance
De tes débris sacrés s’élève jusqu’à Dieu!
Hymne mystérieux, chanté par le silence,
Et la nudité du saint lieu!
Ces quelques strophes en disent assez; ce sont là
des vers, grâce à Dieu, c’est aussi de la poésie.
Nonobstant la rudesse de la transition, la Société
n’est pas indifférente à notre budget; la commission
des comptes lui affirme, ce dont elle ne doutait pas,
que tout est pour le mieux dans la meilleure des comp-
tabilités. Des remerciements sont donc votés à qui de
droit.
La séance est terminée par la remise à M. Louis
Tavernier, lauréat du concours ouvert en 1860, de la
médaille votée par le Conseil général du département.
M. le Président se fait auprès de notre collègue l’inter-
prête de la sympathie de tous.
La séance est levée à neuf heures et un quart.
Le secrétaire-particulier.
E. AFFICHARD.
Per —
SÉANCE DU 25 MARS 1861.
Présents au bureau : MM. Sorin, président, Affichard,
secrétaire particulier, Belleuvre, trésorier.
Le procès-verbal de la dernière séance est lu et
adopté.
M. le Président fait connaître la liste des ouvrages
dont la bibliothèque s’est enrichie depuis la dernière
séance, et procède ensuite à l'examen de la correspon-
dance.
M. le Préfet, par une lettre en date du 7 mars der-
nier, invite la Société à donner le plus de publicité
possible au programme du prochain concours des ani-
maux de boucherie, coucours qui doit avoir lieu à
Poissy.
MM. Crépon, procureur impérial à Laval, et Bertin,
récemment nommé professeur de rhétorique à Nantes,
écrivent tous les deux à M. le Président, l’un pour re-
mercier ses collègues d’avoir bien voulu le nommer
membre correspondant, l’autre pour solliciter ce titre.
M. Bertin y a droit à tous égards et la Sociélé s’em-
presse de le lui conférer.
La revue de la correspondance est terminée par la
lecture d’une lettre de Mm° Esther Sezzi, membre de
plusieurs académies, qui désire nous faire entendre
quelques unes de ses œuvres poétiques. La Société
pense qu’elle ne saurait à cette occasion déroger à ses
usages ; M. le Président se propose, en conséquence,
de répondre négativement à la dernande qui lui a été
adressée.
— 144 —
Avant de passer à l’ordre du jour, M. le Président
nous donne communication d’une lettre écrite à M. le
Préfet par les membres du conseil d'administration et
qu’il convient de reproduire en entier :
« Angers, le 28 février 1861.
» Monsieur le Préfet,
» Nous avons l'honneur de vous informer que dans
sa séance mensuelle d’hier, la Société impériale d’agri-
culture, sciences et arts a remis à M. Louis Tavernier,
lauréat du concours ouvert en 1860 sur la question du
Drainage, la médaille votée par le Conseil général du
département.
» Nous saisissons avec empressement l’occasion de
vous dire, Monsieur le Préfet, combien notre Société
été flattée d’être désignée la première pour faire en
1861 l'application de la décision du Conseil général,
portant qu’à l'avenir, au lieu de quatre médailles de
cent vingt-cinq francs décernées par quatre com-
pagnies, il sera délivré chaque année par une seule
Société une médaille de cinq cents francs.
» Notre compagnie a déjà cherché et cherchera en-
core, par tous les moyens en son pouvoir, à stimuler
la production d’un travail digne du prix offert.
» Elle serait heureuse si, aux marques de haut inté-
rêt dont vous l’avez déjà honorée , vous vouliez bien,
Monsieur le Préfet, ajouter celle de vous faire auprès
du Conseil général dans sa prochaine session, l’inter-
prête de la reconnaissance vivement sentie qu’elle lus
doit ainsi qu'à vous.
— 145 —
» Nous vous prions, Monsieur le Préfet, d’agréer
l'hommage de notre profond respect.
» Les membres du conseil d'administration de la Société. »
(Suivent les signatures.)
L'absence de MM. Chevallier et Tavernier prive la
Société d’un résumé sur le caractère et l'importance
des publications récemment entrées dans la biblio-
thèque et d’un travail sur le Rouissage du lin.
M. Cosnier est invité par M. le Président à donner
lecture de l'étude qu’il a faite sur Une nouvelle subs-
tance alimentaire; il s’agit de la viande de cheval.
M. Cosnier avoue, qu’au début, ses recherches lui ré-
pugnaient singulièrement. Manger, se disait-il, de ce
fougueux animal dont les fiêres attitudes et les nobles
allures m'ont tant de fois charmé et subjugué! Non-
obstant, le premier remords vaincu, notre collégue a
pris intérêt à son travail, puis enfin il s’est incliné,
avec une résignation de plus en plus raisonnée, devant
l'autorité des faits. Naturalistes et médecins s'accordent
à dire que la viande de cheval donne à la fois une
nourriture saine et économique. Là où le cheval sau-
vage existe, il est chassé et mangé; le cheval domes-
tique en certains pays sert aussi de nourriture; il y
aurait évidemment intérêt à l’extension de cet usage.
Des expériences nombreuses ont été faites à l’école
d’Alfort, et le résultat a été concluant. D’abord quel-
ques répugnances se sont manifeslées, mais bientôt,
notre collègue le déclare, le succès de la viande de
cheval a dépassé toute prévision. M. Cosnier continuera
— 146 —
cette étude, et il ne désespère pas le moins du monde
de nous convertir à sa nouvelle substance alimentaire.
Entre le réalisme des expériences d’Alfort, et les
grâces poétiques du Champ de blé de M. Mazure, il y
a certes les profondeurs d’un abîme. M. Victor Pavie
n’a gardé de s’en faire souci, à d’autres le vertige!
D'un coup d’aile il franchit l’espace et comble la dis-
tance. M. Mazure est un homme « d’études et de rê-
veries, >» qui aprés avoir vécu il y a trente-cinq ans à
Angers, et en être sorti « par la dernière porte de son
enceinte féodale, » n’a pu oublier ni le charme de ses
paysages, mi la fraîcheur de ses eaux, ni la couleur
de ses épis. Mieux que personne il peut dire : Ande-
gavus sum et nihil andegavi alienum a me esse puto.
Quel est « le secret d’une acclimatation dont plantes
et hommes subissent la magique influence? » MNescis
quid molle, murmure le critique; n’importe ajoute-t-
il, « douceur ou mollesse, ie secret est là. »
Citons un passage du compte-rendu qui nous initiera
d’une façon intime aux sentiments délicats et aux
suaves pensées de l’écrivain :
« Au-dessus des froids calculs du spéculateur ab-
sorbé Gans la conversion en boisseaux et deniers des
merveilles d’une campagne, il y a le vol du poète et le
souffle de l'artiste, s’y mêlant, associant ses impres-
sions personnelles à tout ce qui frissonne et ondule
dans la profondeur des sillons. Mais ces impressions,
en tant qu'humaines, sont trompeuses, le caprice les
transforme, l'humeur les pervertit; au-dessus d’elles et
plus proche de Dieu, il y a la faculté d’interroger
avec droiture les spectacles offerts par la fréquenta-
— 147 —
tion des champs, d’en recueillir les réponses et de les
transmettre autour de soi, dans un langage du
maître... . Dans la série des évolutions parcourues par
le grain de blé, depuis le soc de la charrue jusqu’à la
lance de la faucille, l’auteur n’a pas trouvé matière à
moins de cent... comment appellerai-je ces fraîches et
rapides études où le sentiment éclaire et stimule l’ob-
servation; poème par le mouvement, tableau par la
couleur, cantique par l’enthousiasme et dont les titres
que voici indiqueront mieux que nous la physionomie
et l'accent : Brin d'herbe, l'hiver de l'âme, l'âme sous
de soleil, le chœur des résignés, le Sauveur parmi les
blés, la fleur qui tombe, suprême récolle. »
IL est facile, désormais, de pressentir ce que l'esprit
du moraliste et ce que l’âme du poète ont dû dire et
chanter dans ces gracieuses pages.
La séance est terminée à neuf heures et un quart
par un vote unanime sur l’admission de M. Klein.
Le secrétaire particulier
LE. AFFICHARD.
SÉANCE DU 24 AVRIL 1861.
Présents au bureau : MM. Sorin, président; E. La-
chèse, secrétaire général; Affichard, secrétaire; Bel-
leuvre, trésorier.
M. Affichard, secrétaire, donne lecture du procès-
verbal de la dernière séance; ce procès-verbal est
adopté.
Vu l’absence obligée de M. le bibliothécaire, M. Bel-
— 148 —
seuvre veut bien le remplacer pour donner lecture de
la liste indiquant les titres des ouvrages récemment en-
voyés à la Société.
En l'absence de M. l'abbé Chevallier, archiviste, il
est donné lecture d’un aperçu, tracé par lui, des prin-
cipaux sujets traités dans les publications parvenues à
la Sociélé depuis quelque temps. M. l'abbé Chevallier
signale les deux départements du Nord et du Pas-de-
Calais comme ceux où les Sociétés savantes lui semblent
montrer le plus d’activité dans les recherches et dans
les travaux étendus. Dans le domaine de l’industrie, la
Société de Mulhouse continue à se distinguer par le
nombre, l'importance de ses publications et le soin
extrême apporté à l’exécution des dessins lithogra-
phiés qui les accompagnent. La Société écoute avec
intérêt ce compte-rendu, et tout en remerciant son au-
teur, émet le vœu de voir cet exernple parfois suivi par
quelques-uns de ses membres.
M. le Président donne connaissance de la corres-
pondance : 10 La Société d'agriculture, sciences, arts et
commerce du Puy, adresse à la réunion un volume de
ses annales.
20 M. Montaubin, nommé substitut dans le départe-
ment de la Mayenne, fait connaître son désir de voir
le titre de membre correspondant succéder pour lui à
celui de membre titulaire, que son éloignement l’em-
pêche de conserver. La Société s’empresse de nommer
M. Montaubin membre correspondant, et manifeste son
espérance de voir ce litre devenir une vérité au profit
de ses séances.
30 M. Frederico Lancia di Brolo, secrétaire de l’Aca-
— 149 —
démie des Sciences et Belles-lettres de Palerme, envoie
un exemplaire des deux derniers volumes publiés par
celte Société, et témoigne le désir d’être nommé membre
correspondant de la réunion d'Angers. M. Léon Cosnier
est désigné pour examiner ces volumes et faire un rap-
port sur cette demande.
L'absence de M. Louis Tavernier oblige de remettre
à la séance prochaine la lecture de ses Observations sur
le Rouissage du lin.
M. Ferdinand Lachèse, architecte, fait un rapport
sur les bois découpés de M. Raynaly. Il fait connaître
l'importance de ce nouveau moyen d'ornement, em-
ployé déjà aux chalets, maisons de gardes, et autres
bâtiments rustiques du bois de Boulogne ou des envi-
rons de Paris; puis, comparant les découpures obte-
nues par M. Raynaly à celles exécutées par MM. Waaser
et Morin, qui ont acquis une grande renommée pour
ces sortes de travaux, il établit que les produits
de M. Raynaly arrivent au même degré de précision et
d'élégance, tout en atteignant un prix un peu moins
élevé.
De plus M. le rapporteur fait connaître que, depuis
son premier examen et il y a huit jours à peine,
M. Raynaly et son fils ont trouvé moyen d'apporter
dans leur outillage nne amélioration importante qui
leur permet de chanfreiner, c’est-à-dire d’adoucir dans
leurs angles, à l’aide d’une section en biseau, les dé-
coupures sortant de leurs ateliers. Cette amélioration
donne à leurs produits une grâce et une légèreté toutes
nouvelles.
La Société vote l'impression de ce rapport, qui fera
— 150 —
apprécier à tous l'importance et le mérite de l’indus-
trie nouvelle créée dans notre ville par MM. Raynaly.
M. Prou fait un rapport sur quelques publications
envoyées par M. Bellin, de Lyon, qui demande le titre
de membre correspondant.
M. Bellin, docteur en droit et juge suppléant à Lyon,
a eu l’idée tout à fait utile et bien digne de servir
d'exemple en tou: lieux, de dresser une liste exacte de
tous les membres de la Société littéraire de sa ville, de-
puis sa formation, avec indication des travaux de cha-
cun d'eux. C’est une statistique complète de cette réu-
nion ; c’est l'inventaire fidèle de son présent et de ses sou-
venirs. Dans cette nomenclature, M. Bellin tient lui-
même une place notable, par le nombre de ses écrits
qui touchent à tous les sujets philosophiques, poli-
tiques, historiques, économiques, géographiques ou ju-
diciaires. Parmi ces travaux si divers, se trouve l’é-
loge historique d’un magistrat de Lyon, M. Servan de
Sugny, juge suppléant, éloge écrit par M. Belln et
adressé à la Société. Quelques passages de cette notice
nous apprennent que M. Servan de Sugny était au
nombre de ces hommes privilégiés qui, voués à de
graves et sévères fonctions, savent consacrer leurs
courts loisirs à des distractions d’un goût élevé. Comme
le chancelier de l’Hospital, ce magistrat faisait parfois
des vers; dans quel esprit? Il le dit lui-même :
J'aime à semer de fleurs l’étroit espace
Qui du cercueil sépare nos berceaux ;
Mais si ma Muse est parfois joviale,
Jai toujours su respecter la morale,
Et je me ris des méchants et des sots.
— 151 —
Aprés avoir entendu avec un vif intérêt le rapport
élégant de M. Prou, l'assemblée décerne à M. Bellin
le titre de membre correspondant.
M. le Président expose qu'aucune indication n'étant
donnée jusqu'ici du nom des personnes qui préparent
des travaux pour la Société, il en naît une grande dif-
ficulté pour la composition de l’ordre du jour de chaque
séance el, souvent, la nécessité de démarches nom-
breuses près des membres que l’on présume avoir
quelque écrit préparé. Il pense, et cela d'accord avec
les membres du conseil d'administration, qu’il serait
convenable de connaître les personnes qui, dans le
cours d’une année par exemple, pourraient promettre
de donner à la Société au moins un écrit, et, autant que
possible, l’époque à laquelle ce travail pourrait être
achevé. Une telle promesse ne pourrait qu’activer le
zèle et assurer les bonnes dispositions de ceux qui au-
raient pris cet engagement, en même temps qu’elle
donnerait au Président le moyen d'organiser beaucoup
plus facilement le programme de chaque réunion.
L'assemblée ayant pleinement agréé cette proposi-
tion, une liste est à l’instant commencée et treize
noms y sont inscrits, avec indication, au moins ap-
proximative, de l’époque à laquelle seront lus Îles
écrits des treize membres qui viennent de faire ceite
promesse. Les moyens convenables seront employés
pour que les membres non présents à la séance,
puissent, s’ils le jugent convenable, donner leur pro-
messe également.
M. Chudeau, de Saint-Rémy-la-Varenne, adresse à
la Société deux nouveaux fragments de ses poésies, Un
— 159 —
de ces fragments contient ces vers dont l’assemblée
écoute la lecture avec intérêt :
Le moyen âge avec ses églises gothiques
Aux murs brodés parfois de dessins fantastiques,
Aux voûtes dont la courbe éblouissait les yeux,
A la pensée ouvrait des horizons pieux ;
Ses cloîtres où, muet dans le crin des cilices
Et de la solitude épuisant les délices,
L'homme épris pour la Croix d’héroïques amours,
Pâle exilé du monde, allait vivre ses jours;
Le cimetière, ainsi qu’un empiètement d'ombre,
Jusqu’aux portes du temple allongeant le bord sombre
De son manteau, de croix, d’herbes et de cyprès
Où l’oiseau chante aux morts des psaumes de regrets :
Le moyen âge avec ses ravissements tristes,
Vraiment, fut parmi nous le beau temps des artistes.
Planant dans les blancheurs d’une aube inexplorée,
L'Art, pur comme un enfant lavé par l’eau sacrée,
Au bruit des passions mauvaises et de l'or,
N’avait pas incliné son jeune et libre essor.
Puisqu’à m’entretenir de ceschoses passées,
J’ai cru voir un moment renaître en mes pensées
Tout un monde échappé des ombres du trépas,
Sachant l’art immortel je ne finirai pas
Sans t’adresser un mot de suprême louange,
A toi, le vrai grand homme, & maître, 6 Michel-Ange!
Et sans te demander — moi chétif, mais fervent —
Où tu pourrais avoir laissé ce feu vivant,
Ces éclats de puissance et de beauté sévère
Qu'’avec terreur chez toi l'homme admire et révère.
L'art! le marbre! À ces mots, bouillonnant dans ton sein
Des inspirations le radieux essaim,
— 153 —
La chevelure au vent, fier d’une sainte joie,
Ton Moïse où l'éclair du Sinaï flamboie,
Dans sa majesté forte a su nous révéler
L'homme à qui Jéhovah voulut se dévoiler.
Que ce marbre ou plutôt que cette forme auguste
Atteste vaillamment, sculpteur au bras robuste,
Par les sentiers de l’art ton passage vainqueur!
Quand l'amour vint chanter son hymne dans ton cœur,
Tu ne descendis pas de ta hauteur sublime ;
Ce n’est pas toi d’ailleurs qui dans ce monde infime
Aurais avec l’amour mêlé l’art et la foi,
Homme aux âpres pensers, non, non, ce n’est pas toi!
La sphère est plus sereine où ton esprit s’envole
Dédaigneux de tout bruit, de toute fleur frivole,
Dans les clartés du ciel, comme un aigle divin,
Vers le grand et le beau tu poursuis ton chemin.
L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée.
Le secrétaire général,
E. LACHÈSE.
SÉANCE DU 22 MAI 1861.
Etaient présents au bureau, MM. J. Sorin, prési-
dent; E. Lachèse, secrétaire général; Belleuvre, tré-
sorier; M. l'abbé Chevallier, archiviste.
Il est donné lecture du procès-verbal de la séance
précédente; ce procès-verbal est adopté.
M. le bibliothécaire donne lecture de la liste des pu-
blications récemment adressées à la Société.
M. l'abbé Chevallier lit une Revue indiquant les
principaux sujets traités dans les mémoires dernière-
ment parvenus à la Société de différentes réunions. Il
— 154 —
signale dans les publications de la Société académique
de Nantes, les études de M. le comte Ollivier de Ses-
maisons sur l’agronomie, notamment les idées pré-
sentées par cel écrivain sur la question de savoir s’il
peut exister une littérature agricole, et quelles sont les
conditions de cette littérature, questions auxquelles les
pages de M. de Sesmaisons, sorte de Géorgiques quo-
tidiennes et pratiques au plus haut point, semblent
tout d’abord donner une solution aussi claire que la
marche du philosophe ancien voulant prouver que le
mouvement exisle. — Les annales de la Société d’Agri-
culiure, sciences, arts et commerce du Puy, sont d’une
grande richesse, et doivent beaucoup au zèle éclairé de
M. Calemard de Lafayette, qui a créé dans celte contrée
une commission permanente d’études historiques et de
recherches paléographiques. — L'annuaire de l’Insti-
tut des provinces, résumé des travaux des Sociétés sa-
vantes, mentionne avec éloge les Sociétés d’Agricul-
ture, Industrielle et Linnéenne d'Angers , et adresse des
félicitations au président de cette dernière réunion,
M. Aimé de Soland, rédacteur du Bulletin monumental.
-— Le Comice agricole de Saint-Quentin est dans un
état prospère. Les Veillées du Tourne-bride, publiées
dans son bulletin, sont une œuvre utile dans laquelle
M. de Varennes, agronome distingué, a résumé sous
la forme d’entrelien, les notions les plus générales et
les plus nécessaires de l’agriculture et de l’arboricul-
ture, comme les choix des engrais à employer et les
conditions à exiger dans le progrès de la grande science
qui double pour nous les trésors toujours renaissants
de la terre. M. l’abbé Chevallier signale, en dernier
— 155 —
lieu, un travail sur la Dégénérescence des prairies arti-
ficielles et les moyens d'y obvier, écrit par M. Isidore
Pierre et couronné, le 30 août 1860, par la Société d'a-
griculture, sciences, belles-lettres el arts d'Orléans.
M. Guinhut, bibliothécaire, lit un travail faisant
suite à celui de M. l'abbé Chevallier et signale, en pre-
mier lieu, un mémoire de M. Gustave Saint-Joanny,
avocat, qui donne un avis utile à suivre en toutes con-
trées, en faisant remarquer l’importance pour l’histoire
intime des communes, des actes notariés antérieurs à
1790, et en indiquant les meilleurs moyens .d’assurer
la conservation de ces documents. Maîtrises, popula-
tion, tailles, usages locaux, et même, réparalion ou
construction des principaux édifices publics, on trouve
là le moyen de compléter les renseignements que des
recueils spéciaux comme, à Angers, le journal de Lou-
vet, ou le Billot de l'Hôtel-de-Ville, peuvent donner.
C’est pour la ville de Thiers qu'a été écrit ce mémoire
dont toutes les cités auraient tant d'intérêt à s’appli-
quer les recommandalions.
M. Bertin, dernièrement professeur Jde logique au
Lycée d'Angers, et résidant à Nantes en la même qua-
lité, écrit à M. le Président pour remercier du titre de
membre correspondant que la Société s’est empressée
de lui décerner. La Société se plaît à considérer ces
remerciments comme une promesse de prochaine colla-
boration.
M. le Président donne connaissance d’une circulaire
de MM. les membres de la commission du congrès des
délégués des Sociétés savantes, portant la date du 10
avril dernier, annonçant qu’une souscription esi ou-
— 156 —
verte pour offrir une médaille d’or à M. de Caumont,
en témoignage des mémorables services rendus par lui
aux sciences, à l’agriculture, à la glorification des mo-
numents nationaux, et en général, à la décentralisa-
tion intellectuelle par l’union active et féconde des aea-
démies de province.
M. Tavernier, chargé de faire un rapport sur un
mémoire de M. Dalle, relatif au rouissage, profite de
cette mission pour presenter un ensemble d’obser-
vations et de conseils du plus haut intérêt sur la pré-
paration des plantes textiles, dans notre contrée princi-
palement.
Ce rapport, par la nature des enseignements qu’il
donne, rentrant évidemment dans les cas d’exceptions
prévus, par analogie, dans l’article 26 du règlement,
M. le Président propose le renvoi de ce travail au co-
mité de rédaction, pour qu'il soit ensuite livré à l’im-
pression.
Un des membres présents, ayant demandé la parole,
dit que plusieurs des théories émises dans le rapport
lui semblent fort contestables, et que la Sociéténe doit
pas, sans un plus ample examen, les adopter en or-
donnant leur publication.
Il est répondu à celte observation, aue :a Société, en
faisant imprimer un travail, juge seulement que ce
travail est utile à connaître, mais ne fait nullement
siennes les idées, souvent contradictoires, qui peuvent
se trouver présentées par les divers écrits de ses
membres. À la suite de cette explication, le renvoi du
rapport de M. Tavernier au comité de rédaction, est
prononcé.
— 157 —
M. le docteur A. Lachèse lit une notice sur un fait
de 1796, d’après des renseignements puisés par lui à
une source bien prochaine. Charelte venait d’être fait
prisonnier : les généraux républicains se félicitaient
dans des missives, dont quelques-unes sont reproduites,
de l'arrestation d’un tel chef. Excédé de fatigue, cou-
vert de blessures, Charette fut amené à Angers et en-
fermé dans la maison d’arrêt, qui touchait alors la
place des Halles. Des soins lui étaient nécessaires,
M. Casimir Lachèse, médecin des prisons, vint les lui
prodiguer avec son zèle accoutumé : un jeune aide
l'accompagnail, c'était son parent M. G. Lachèse, qui
en était alors aux premiers grades de la chirurgie mi-
litaire, et qui après soixante-cinq années d’autres soins
si nombreux et si divers, conserve un vif souvenir de
cette entrevue. Le pansement, fait avec tant de soin, de
ces blessures irrilées par le temps et la marche, servit
à rendre moins vives les souffrances du valeureux cap-
tif, jusqu’au moment où, sur la place Viarme de
Nantes, il tomba fusillé.
M. À. Lachèse a peint cet épisode avec un style ani-
mé et touchant : son langage, inspiré par les commu-
nicalions paternelles, a produit sur l’assemblée une
vive hnpression.
La Société s’est empressée de renvoyer cette notice
_au cornité de rédaction.
M. Jules Klein, récemment nommé membre tilu-
laire de la Société, s'excuse de ne pouvoir se trouver
à la réunion, et adresse à M. le Président une piéce de
vers dont il est donné lecture. L'auteur a intitulé ce
court fragment : Larmes de poète.
SOC. D’AG. il
— 158 —
Pleurer, pour le poète a souvent bien des charmes
Sans qu’il ressente même ou plaisir ou chagrin.
Les vulgaires humains, courbés dans la poussière
Ou sur un monceau d’or péniblement penchés
Ne savent s’émouvoir qu’aux terreurs de la guerre,
Qu’'aux fébriles excès de leurs plaisirs cachés.
Mais le poète, lui, n’a pas besoin du drame
Pour voir bondir son cœur sensible et généreux.
A travers le doute
Il poursuit sa route
Et jamais n’écoute
Les complots humains.
Richesse, infortune,
Rien ne l’importune,
Toute sa fortune
Tiendrait en ses mains.
Cinq strophes sont consacrés à développer cette
pensée ; l’assemblée én écoute la lecture avec intérêt.
Plusieurs des membres présents font inscrire leurs
noms sur la liste dont la création a été décidée à la
séance précédente, et dont le but est de constater les
promesses de prochaine collaboration faites par les
Sociétaires.
L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée.
Le secrétaire-général
E. LACHÈSE.
190 —
SÉANCE DU 24 JUILLET 1861.
Nous ne pouvons donner en ce moment le procés-
verbal de cette séance, qui ne sera approuvé par la
Société que dans sa prochaine réunion mensuelle ; mais
le vif intérêt qui s'attache aux pièces suivantes nous
détermine à les publier avant le procès-verbal dont
elles feront partie.
Lettre adressée à S. E. M. le Ministre d'Etat et à S. E. M. le
Ministre de l’Instruc'ion publique et des Cultes, par M. Go-
dard-Faultrier, président de la Commission Archéologique.
« Monsieur le Ministre,
» Des bruits plus ou moins fondés et très-fâcheux,
s'ils l’étaient, circulent sur le remaniement général
que l’on se propose, dit-on, de faire prochainement à
la cathédrale d'Angers. On parle de reconstruire en-
tièrement la charpente; d’abattre plusieurs voûtes ou
parties de voûtes, de remettre, en quelque sorte, à neuf
les vitraux anciens ; de faire disparaître le grand-autel,
la boiserie du chœur et les balcons en fer qui contour-
nent intérieurement l’église.
» Reprenons, l’un après l’autre, chacun de ces ar-
ticles, en vous présentant, avec impartialité, les raisons
qui militent en faveur du prétendu projet, comme
aussi celles qui lui sont contraires.
» Par ce moyen, vous pourrez, M. le Ministre, appré-
cier plus sûrement l’état de la question. Mais, tout d’a-
bord, je ne dois point vous dissimuler que la Commis-
sion Archéologique s'est unanimement prononcée dans
— 160 —
sa séance du 10 juillet 1861, contre ces bruits malen-
contreux.
» Je vous avoueraï, M. le Ministre, que je me range
sans hésiter à son opinion; et pendant que je crois
accomplir mon devoir d’inspecteur correspondant pour
les monuments historiques, en madressant à vous, je
sais que la Commission précitée est en voie de faire
des démarches auprès de nos autorités d’Angers pour
combattre ce nouveau genre de vandalisme plus dan-
gereux que le temps et les révolutions. Le marteau et
la truelle employés avec excès, ont compromis, vous
ne l’ignorez pas, l’existence de beaucoup d’édifices
-pleins d'intérêt au point de vue de l’histoire, de l’art
et de l’archéologie. L'heure est venue de s’em préoc-
cuper. Ce qu’on nomme réparation devient désormais
trop souvent une véritable reconstruction qui, loin de
conserver le monument original, lui substitue une copie
plus ou moins bien exécutée. Et puis pourquoi tous
ces déménagements d’objets précieux? Mais revenons
à nos artiles.
» 10 La charpente. — Est-elle en si mauvais état
qu’il faille la renouveler entièrement ? Non ! Je l'ai fait
visiter par des hommes compétents qui m'ont déclaré
que des réparations partielles suffiraient. Certains en-
traits portent sur l’extrados des arcs doubleaux, mais
sans fatigue aucune pour ceux-ci; au reste 1l serait,
je crois, facile d’éviter cet inconvénient qui, ce semble,
n’en est point un. En effet, la pose de ces entraits
parait être établie là depuis l’origine de la charpente;
aussi pas un des arcs-doubleaux qui sont d'une force
peu commune, n’a souffert depuis plus de six siècles.
— 161 —
On objecte que si la charpente n’est pas entièrement
renouvelée, il existera une grande disparate dans l’é-
tendue de ce qu’on appelle 4 forêt ? Qu'importe, ré-
pondrons-nous, pourvu qu’il y ait so/dité. L’unifor-
mité d’agencement n’est point ici nécessaire.
» 2o Les voutes. — Est-il urgent que plusieurs d’en-
telles soient, en tout ou partie, démolies pour être
reconstruites? Non! car leurs parties, plus ou moins
endommagées, sont encore assez parfaitement saines
pour durer plusieurs siècles. Il suffira d’enlever les
décombres qui environnent l’extrados de ces mêmes
voûtes, chose incroyable ! jusqu’à la hauteur de près
d’un mêtre, en quelques endroits. Ces décombres,
outre qu’ils chargent les voütes d’un poids énorme,
sont de véritables éponges qui s’imprégnant d’eau de
pluie, par suite du mauvais entretien de la toiture et
des chenaux, ont autrefois causé de fâcheuses infiltra-
tions. Ces décombres enlevés, quelques réparations
partielles suffiront. Ce travail terminé, il sera essentiel
de bien entretenir la toiture et les chenaux, puis à cet
effet, de ne jamais manquer de les visiter après les
grandes pluies, les orages et la fonte des neiges. La
négligence apportée dans ces petites choses doit être
sévèrement blâmée.
» 90 Les vitraux. — Inutile de parler ici de l’impor-
tance archéologique de la plupart de ceux de la nef,
qui remontent à l’année 1170, le chanoine Hugues
de Semblançay, les ayant fait placer à cette date ; leur
mérite est suffisamment connu et apprécié. Les vitraux
du chœur, généralement du xure siècle, et ceux des ailes
du xve siècle, ne présentent guères moins d’intérêt.
— 162 —
» C’est assez dire avec quelles précautions ils
veulent être, non pas, en quelque sorte, remis à neuf
comme on l'a fait pour une fenêtre du chœur, il y
aura bientôt quatre ans, mais remis en plomb, Cette
dernière façon de les réparer est vraiment la seule ad-
missible si l’on veut sincèrement obtenir leur conser-
vation. On objectera que par ce procédé, beaucoup de
sujets légendaires resteront mutilés; ce sera fâcheux
sans doute, mais beaucoup moins que de voir dispa-
raître des vitraux la plupart d’une extrême rareté en
France sous le rapport de l'art et de l'antiquité. Il
faut en prendre son parti.
» J'ai prononcé le mot disparaitre et je ne le retire
point, en présence surtout du vitrail du chœur récem-
ment remis à neuf; en effet, malgré les soins minu-
ticux et l’habileté des artistes, un grand nombre des
anciens verres peints n'ont pu être employés; bref,
nous avons une superbe fenêtre en partie nouvelle,
mais où il m’est impossible de reconnaître les verres
primitifs tant ils sont incendiés, si Je puis ainsi parler,
par le rayonnement lumineux d’un fond chauffé au
rouge. Mais la vérité légendaire y aura peut-être gagné?
Il me sera permis d’en douter, car le sujet de l’ancien
vitrail est toujours resté une énigme; malgré les études
qui en furent faites; on pouvait y voir des parties des
légendes de saint Martin, de saint Maurille et de saint
René; de guerre lasse, saint Maurille et saint René ont
été mis de côté et saint Martin seul a prévalu. Eh!
bien, je le demande, dans l'impossibilité de résoudre
l'énigme, n’eüt-il pas été plus convenable de la laisser
subsister, chose facile si l’on se fùt borné à une
— 163 —
simple remise ex plomb. I] y aurait eu, sans doute, une
erreur d'appréciation en moins, et assurément une
économie en plus pour l’État.
» Cette école faite doit nous rendre très-chatouil-
leux à l'endroit de nos autres vitraux, pour lesquels
nous ne réclamons du Gouvernement qu’une simple
remise en plomb, termes sur lesquels j'appuie à
dessein. |
» 4o Le grand autel. — Elevé de 1757 à 1758, d’après
les plans des architectes Denis-Gervais, il se compose
de l’autel proprement dit et de six colonnes mono-
lithes en marbre qui soutiennent un baldaquin de bois
doré. On verra tout à l'heure que ce monument mé-
rite sa réputation.
» Cependant il paraît qu’il ne peut trouver grâce devant
quelques personnes, sous prétexte que son style ne
cadre pas avec celui de la cathédrale; mais est-ce une
raison pour le faire disparaître? Le beau est le beau,
il est de tous les âges, de tous les styles et de tous
les lieux.
» Sous Louis XIV, on repoussait implacablement le
gothique, tombera-t-on, quoiqu’en sens inverse, dans le
même excès aujourd’hui? À ce compte il nous faudrait
éliminer de notre cathédrale d'Angers, le grand orgue,
parce qu’il date du xvine siécle, puis les tombeaux de
nos évêques : Claude de Rueil, xvue siècle, Jean Olivier,
xvie, Jean de Rely, fin du xve. Bien plus, pour ne pas
contrarier le style romano-byzantin de la nef, il fau-
drait sacrifier la majeure partie du clocher, c’est-à-
dire la tour centrale, parce qu’elle est en style renais-
sance, et les deux flèches parce qu’elles sont en style
— 164 —
de la fin du xve siècle. Enfin les partisans exclusifs du
romano-byzantin s’entendraient-ils avec les amis non
moins exclusifs du xrne siècle? il serait pourtant né-
cessaire qu’ils optassent entre les deux styles et qu’ils
consentissent, les uns ou les autres, à voir abattre soit la
nef qui ne répond pas aux ailes, soit les ailes qui ne ré-
pondent pas à la nef. Avec un tel système, on voit qu’il
resterait bien peu de chose de la cathédrale.
» S'il fallait ainsi bannir de nos églises les objets de
différents styles que les siècles y ont déposés, que
deviendrait un jour l’histoire de l’art? elle cesserait
d’être possible.
» Je conviens que cet autel laisse peut-être à désirer
au point de vue religieux, bien qu’il soit à la romaine
et dans le goût de celui de Saint-Pierre. Mais quel
autel mettrait-on à sa place? Le gothique de notre
siéele n’est aucunement propre à nous rassurer, et je
lui préfère de beaucoup le style imposant du balda-
quin de St-Maurice, qui, du moins, n’est pas une copie.
Et puis ne soyons pas plus exclusifs qu’on ne l’est à
Rome où l’on a soin dans les églises de tout respecter,
voir même les monuments d'origine essentiellement
payenne.
» Qu’Angers conserve donc son grand autel de forme
si élégante et si originale que certains architectes l’en-
vient, dit-on, à ce point de vouloir qu’il soit placé sous
le dôme de Sainte-Geneviève, à Paris. Sans doute il y
figurerait bien, mais je ne vois pas qu’il fasse mal
dans notre cathédrale et je vois encore moins pour-
quoi l’on nous en dépouillerait.
» Le Gouvernement ne voudra pas entrer dans cette
vole.
— 465 -—
» Mais il est une objection plus sérieuse que les pré-
cédentes; on dit que la nouvelle liturgie qui devrait
être plutôt nommée la très-ancienne, exige le dépla-
cement de l’autel; information prise, c’est une erreur,
puisque des travaux ont été récemment faits pour ac-
croître le sanctuaire afin de l’approprier au nouveau
règlement. D'ailleurs nous croyons savoir que Mgr l’é-
vêque et la très-grande majorité des membres du cha-
pitre verraient &’un mauvais œil l'enlèvement du grand
autcl.
» 50 La boiserie du chœur. — Ces stalles qui ont été
sculptées sous la direction de David, père, de 1778 à
1783 , sur les dessins de Gaultier, natif de Mayenne,
sont belles (1); cependant elles ne trouvent de Ja part
de quelques personnes pas plus grâce et moins en-
core que le grand autel. Du reste, mêmes objections
et conséquemmept mêmes réponses que nous ne répé-
terons pas. Nous dirons toutefois qu’un précédent
considérable vient à l’appui de notre thèse. Il a été ré-
cemment décidé en haut lieu que la boiserie du chœur
de la cathédrale de Paris ne serait point enlevée, bien
qu’elle appartienne au xvie siècle, tandis que la
cathédrale est pur moyen âge. Cet exemple suffit pour
nous faire désirer que Saint-Maurice ne soit point
dépossédé de sa boiserie.
» Néanmoins il est une objection extrêmement grave
et que je ne veux pas dissimuler. En effet, lorsqu'on
(1) L'exécution de la menuiserie a été commencée par M. Michel
Pouquet, et terminée par M. Jacques-Philippe Duforêt (notes de
M. l’abbé Joubert, custode, qui les tient de Mike Duforèt, fille de
M. Philippe Duforèt).
— 166 —
établit les stalles on se crut obligé de démolir les tam-
bours des grosses’ colonnes jusqu’à la hauteur de la
corniche de ces mêmes stalles, et de soutenir les tron-
çons les plus élevés sur des barres de fer. Ce procédé
est extrêmement vicieux et doit être corrigé, mais le
pourra-t-on faire sans sacrifier la boiserie ? Ici, se
trouve la difficulté : je ne la crois pas au-dessus des
forces de l’architecte diocésain.
» 6° Les balcons de fer. — Posés vers la fin du
xvinre siècle par les soins et aux frais du chanoine
René Rousseau de Pantigny, ils sont d’une grande élé-
gance et très-utiles durant les grandes fêtes, mais ils
sont coupables d’être du xvine siècle; toujours sous pré-
texte d’incohérence de style, on demande, dit-on, qu'ils
soient enlevés. Et par quoi seraient-ils remplacés ?
Serait-ce par une galerie en pierres? Mais cette galerie
diminuerait tellement la largeur du trottoir que per-
sonne ne pourrait plus s’y tenir. Serait-ce par d’autres
balcons en fer plus conformes au style de l’église?
mais on tomberait dans l'inconvénient que l’on veut
éviter, car je ne sache pas que l’on fit au moyen-âge
des appuis en ce métal.
» Le seul moyen serait de les suppriiner, mais l’on
trouve déjà la cathédrale trop étroite aux grandes fêtes.
Et puis ces balcons sont fortementscellés dans la pierre,
d’où suit que pour les en retirer, il faudrait faire des
déchirures compromettantes. Conservons-les donc tels
qu’ils sont; ils le méritent et prouvent que l’art de la
ferronnerie fut porté à un haut degré de perfection à
Angers au xviie siècle.
Au lieu d'employer les fonds publics à déplacer ou
— 107 —
à démolir de précieux monuments, ne serait-il pas plus
convenable de les consacrer à la reconstruction de
l'ancien narthex de la cathédrale, sans oublier la répa-
ration de celui de notre curieuse église de St-Serges? (1)
» En terminant, un vœu, M. le Ministre, me reste à
formuler ; vous n’ignorez pas qu’il existe à Angers une
commission des bâtiments civils, présidée par M. le Pré-
fet ou son délégué ; vous savez aussi qu’une commis-
sion épiscopale, fondée par Msr Angebault, pour l'exa-
men des plans d’églises , fonctionne avec assiduité. Ces
deux commissions, qui ont toujours vécu en bonne in-
telligence, ne pourraient-elles pas être saisies des plans
et devis des travaux que l’on se propose de faire à la
cathédrale ? Elles sont sur les lieux, elles connaissent
le terrain et pourraient donner de bons avis.
» Agréez, etc., etc.
» V. GODARD-FAULTRIER.
» 18 juillet 1861. »
(1) La construction d’une nouvelle sacristie, sans démolir l’an-
cienne qui s’y trouverait annexée, est également chose indispensable.
— 168 —
Lettre adressée à S. E. M. le Ministre de l'instruction pu-
blique et des cultes, par M. l’abbé Barbier de Moniault,
correspondant du même ministère.
« Monsieur le Ministre,
» Quoiqu'il n’entre pas dans les attributions des cor-
respondants de votre ministère de contrôler les travaux
exécutés ou à exécuter dans leur: départements respec-
fs, vous voudrez bien me permettre, uniquement en
vue des intérêts locaux et artistiques, d'exprimer mon
opinion personnelle et de soumettre au jugement éclairé
et impartial de Votre Excellence, plusieurs considéra-
tions relativement au projet qui émeut en ce moment
toute la ville d'Angers. Si j'avais besoin d'une autre
exèuse, j'ajouterais que les fonctions que Msr l'Évêque
d'Angers a daigné me confier, m’autorisent jusqu’à un
certain point à élever la voix en faveur d’un monument
sacrifié à des idées, selon moi, trop absolues.
» Il s’agit du maître-autel et principalement du bal-
daquin de la cathédrale, qui, suivant un bruit plus ou
moins fondé, — jel’ignore — seraient prochainement en-
levés pour être transportés à Paris, dans l’église Sainte-
Geneviève, et remplacés ici par un autel et un balda-
quin conformes au style de l’édifice.
» Voici, Monsieur le Ministre, quelles raisons mili-
teraient en faveur de la conservation de l'autel et du
baldaquin, inséparables l’un de l’autre, puisqu'ils sont
l’œuvre du même artiste et ne forment qu'une même
masse architecturale :
» 10 La population entière du diocèse, aussi bien que
— 169 —
de la ville épiscopale, clergé et fidèles — je n’hésite
pas à l’affirmer, car je ne crains pas un démenti — se-
rait unanime à demander la conservation du baldaquin,
si elle était appelée à donner son avis dans cet impor-
tant débat. Je n’en veux pas d’autre preuve que l’agi-
tation subite causée par un simple soupçon, une pre-
mière nouvelle vague, qui, nous l’espérons, ne repose
sur aucun fondement sérieux.
» Habitués à voir et à admirer cet autel, dès leur
enfance, les habitants sy sont d’autant plus attachés
qu'il à survécu sans mutilation au vandalisme de la fin
du siècle dernier. On l’aime tellement, on le croit si in-
dispensable à la cathédrale, à la pompe des cérémo-
nies, qu'on se figure la cathédrale vide et dépouillée,
réduite à l’état d'église paroissiale, si par malheur il
vient à disparaître. J’ai écrit #14/heur et je ne retire
pas ce mot, car J'ai recueilli comme l’expression la plus
vraie et la plus sentie de la sympathie populaire, cette
parole d’un vieillard qui me disait aujourd’hui même :
« Puissé-je ne pas être témoin d’un si déplorable chan-
» gement! »
» 20 Toute question de style et de convenance ar-
chéologique mise de côté, c’est-à-dire envisagé en lui-
même, le baldaquin est du plus heureux effet. Aussi,
personne n'hésite à le considérer comme un chef-d’œu-
vre de goût, pur dans ses lignes, sobre dans ses détails,
se mariant sans difficulté avec l'architecture ogivale,
et offrant toute la grâce et l'élégance du règne de
Louis XV, sans en avoir les défauts. Qu’on le place au
premier rang des monuments de ce genre, je n’en serai
pas surpris; supérieur aux baldaquins du Val-de-Grâce
— 170 —
et des Invalides, je ne lui connais d’égal que le balla-
quin de Saint-Pierre de Rome, et encore celui du Va-
tican manque-t-il de quelques-unes des qualités du
nôtre.
» Mais à quoi bon prodiguer nos louanges, quand
Paris lui-même nous en fait tacitement le plus pom-
peux éloge, par cela seul qu’il paraît l’envier pour la
décoration d’une de ses églises ?
» 30 Une œuvre essentiellement locale comme le bal-
daquin sera toujours dépaysée partout ailleurs qu’à la
cathédrale d'Angers qu’elle était destinée à orner. Par-
mi nous, elle consacre de grands et honorables souve-
nirs, qui avec elle passeront bien vite : la générosité, la
munificence du chapitre et de l’évêque qui en firent les
frais (1); l’habileté de l’artiste Gervais, grand prix
de Rome, qui se plut à l’élever et l’embellir. Notre
pauvre cathédrale est trop dénudée pour que nous lais-
sions partir, sans regrets ni protestations, le peu qui
lui reste de son ancien mobilier, et ce serait avec une
douleur profonde que nous consignerions dans nos
chroniques, l’abandon du précieux cadeau qu’elle reçut
au siécle dernier, de la piété de son chef vénéré (2) et
de son clergé insigne (3). °
(1) « Pendant sa vie (de Mgr de Vaugirauld) il y (à la cathédrale)
a fait construire l’autel de la Sainte-Vierge et de Saint-Maurice qui
sont aux extrémilés de la croisée, et lui a donné des sommes consi-
dérables pour la construction du grand autel et des petits de la nef. »
Recueil de plusieurs cérémunies extraordinaires, ms. du xvinie siècle,
conservé au grand séminaire.
(2) Mgr de Vaugirauld, mort en odeur de sainteté.
(3) L'église cathédrale d'Angers portait, avant la révolution, le titre
d'insigne. Elle n’a perdu ce privilége qu’au Concordat.
— 171 —
» 40 Prétextera-t-on que le baldaquin est en désac-
cord de style avec la cathédrale? Mais si l’on admet, à
la rigueur, les conséquences logiques qui découlent de
ce principe, quel bouleversement, ou plutôt quelle mu-
tilation aura à subir la cathédrale! Je ne parle pas de
la construction, où l’on distingue des parties de toutes
les époques, depuis le XIe siècle jusqu’au XVE, je ne
songe qu’au mobilier, qu'il faudra renouveler, puis-
qu’il ne restera plus ni autel, ni stalles, ni banc-d’œu-
vre, ni orgues, ni balustrades, ni bénitiers et seule-
ment une partie des vitraux. Cette supposition est
gratuite, soit : mais qui veut plus veut moins, et certai-
nement tout ce que je viens d’énumérer est très-acces-
soire, d’une mince valeur, si on le compare au meuble
principal de la cathédrale, le baldaquin.
» D'ailleurs, l’uniformité est-elle, esthétiquement par-
Jant, un bien réel? Dans une église nouvelle, que l’on
construit, je l’accorde; il serait même absurde d'agir
autrement. Mais, dans une cathédrale ancienne, toute
meublée, qu’il me soit permis d’en douter, j'abrite mon
opinion derrière celle plus significative de deux archéo-
logues célèbres, MM. Didron et de Guilhermy, qui
tiennent au baldaquin comme nous y tenons, parce
qu'ils y voient avant tout une œuvre d’art; je m’appuie
aussi sur les idées de concession et de non-exclusion
qui ont prévalu dans la restauration du chœur de Notre-
Dame de Paris.
» 50 Le baldaquin ôté, que mettra-t-on à la place?
Il faut un baldaquin à l’autel; le Cérémonial des Evé-
ques l'exige, sous peine, pour l’évêque officiant, de ne
point avoir de trône, car il ne convient pas que le mi-
— 172 —
nistre jouisse d’un honneur refusé au maître qu'il re-
présente (1). Donc nous aurons un baldaquin, en style
du XIIIe siècle.
» Remplacera-t-il avantageusement l’ancien? À priori,
je réponds que non. D’abord, parce que les modèles
font défaut, au moins en France, puis créer est diffi-
cile, même à un architecte de talent...
» Telles sont les observations, Monsieur le Ministre,
que j'ai cru devoir, en toute sincérité et conviction,
vous présenter humblement, heureux si Votre Excel-
lence partage les sentiments que me dictent à la fois
et mon patriotisme et mon zéle pour l'honneur de la
cathédrale.
» Daignez, etc.
» X. BARBIER DE MONTAULT,
Correspondant du ministère de l'instruction publique
pour les travaux historiques, historiographe du dio-
cèse d'Angers.
» Angers, le 25 juillet 1861. »
La Société, par un vote que nous donnerons plus
tard dans le procès-verbal de la séance du 24 juillet,
s’est associé entièrement aux vœux exprimés dans les
deux lettres ci-dessus.
(1) « Et super eam (le siége épiscopal) umbraculum seu baldachi-
num... appendi poterit, dummodo et super altare aliud simile vel
eliam sumpluosius appendatur. » (Ceremonial Episcopor., lib. 1, cap.
XUL.)
MÉMOIRES
DE LA
NOCIÈTÉ INPÉRIALE D'AGRICULTURE
SCIENCES ET ARTS
D'ANGERS
‘+ | (ANGIENNE ACADÉMIE D'ANGERS)
——
NOUVELLE PÉRIODE
TOME QUATRIÈME — TROISIÈME CAHIER,
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ÉTUDE SUR LA CONSTRUCTION
VOUTES EN BRIQUES.
PREMIÈRE PARTIE.
INTRODUCTION
Une des choses qui nous impressionnent le plus vi-
vement dans l’art de construire, est certainement la
hardiesse de conception qui a porté à couvrir de grands
espaces par des voûtes.
On ne peut suivre sans intérêt la longue suite d’ef-
forts, de perfectionnements, qui ont été apportés à ce
genre de construction.
Avant donc, Messieurs, d’étudier la construction des
voûtes en briques, il est utile de jeter un regard sur
le mouvement et les transformations qui, aux xIe, xr1e
xiIe siècles, ont produit ces magnifiques voûtes que
nous admirons encore aujourd’hui.
SOC. D’AG. 12
— 174 —
Dans cette étude, mes observations ont principale
ment porté sur les monuments de l’Anjou, que j'ai
dessinés et pris pour types.
D’autre part, j'ai consulté les ouvrages publiés par
MM. Viollet-Leduc et de Verneilh, qui ont servi à me
diriger dans la tâche que je me suis imposée.
La plus simple de toutes les voûtes, celle qui a
donné naissance aux autres, est évidemment la voûte
cylindrique en forme de berceau.
Dans les églises romanes, l’abside seule est couverte
d’une demi-coupole, l’appareïl de ces voûtes originai-
rement composé de petits matériaux mal disposés, en-
tassés et fort lourds, fut remplacé par des douelles ho-
rizontales, telles qu’à l’église Saint-Laurent à Angers
(planche 1re); l’abside latérale gauche était recouverte
d’une voûte à petit appareil de tuf, l’abside latérale
droite était recouverte d’une voûte en maçonnerie de
moëllons ardoisins avec enduit.
Dans le premier cas, une couche d’un enduit fin
recouvrait ordinairement les voûtes, et sur cet enduit
étaient peints ou quelquefois dessinés seulement des
ornements et des tableaux à fresque, tels qu’à l’abbaye
des Bonshommes près Angers, et à l’ermitage de Saint-
Macé près Cunault.
De la voûte purement romane, on passe à la voûte
romane-byzantine; de cylindrique elle devient compo-
sée d’une série de coupoles appuyées sur des forme-
rets adhérents aux murs sur ceux des arcs doubleaux,
ainsi qu’on le voit à Fontevrault; le transept est recou-
vert d’une coupole sans pendentifs distincts (planches
2 et 3).
— 175 —
La nef se trouve divisée en parties égales, et sur le
plan carré formé par l’arc doubleau et les murs laté-
raux, sont posés des coupoles qui, sans être des por-
tions de sphères, n’en sont pas moins des surfaces de
révolution engendrées tantôt par un arc de cercle,
tantôt par un arc prolongé d’une ligne droite.
Ces coupoles s'appuient sur des retombées ou trom-
pes appelées pendentifs; ces pendentifs sont destinés
à racheter le plan carré; ils sont appareillés comme
dans la voûte sphérique annulaire.
Ce système se modifie : on l’orne de nervures; ces
nervures, simplement peintes pendant la période pu-
rement romane (figure 4), deviennent saillantes à l’é-
poque de transilion, ainsi qu’on le remarque à la voûte
de la tour Saint-Aubin (figure 5); ici quatre formerets
s'appuient sur les murs de la tour, sur ces formerets
reposent huit portions de voûtes se coupant en formant
de légères arètes; les arêtes diagonales sont seules or-
nées d’une nervure, tandis que celles qui passent par
le sommet des formerets sont simplement formées par
l'intersection de deux parties de la voûte. L'appareil
rappelle encore celui des coupoles des époques précé-
dentes, avec cette modification que la voûte est formée
par triangles appareillés annulairement, mais séparé-
ment, à l’aide des nervures sur lesquelles ces triangles
reposent.
L'influence de l’ogive, déjà employée pour la cons-
truction des formerets et des arcs doubleaux, se fait de
plus en plus sentir, et cette transformation améêne un
changement complet dans le système de la construc-
tion.
— 176 —
En effet, nous arrivons aux voûtes du xirIe siècle
avec leurs combinaisons raisonnées, simples, solides,
harmonieuses, se prêtant à toutes les variétés du plan.
Les premières, les plus simples de toutes, rappellent
la coupole byzantine ; le transept de notre église ca-
thédrale en est un pur exemple (figures 6 et 7).
Assise sur un plan carré formé par les murs laté-
raux et les arcs doubleaux, la voûte est traversée par
deux nervures diagonales s’élevant au-dessus des for-
merets et s’arrêtant à une clef circulaire sans retom-
bée. Quatre autres nervures s’élancent également du
sommet des formerets et vont rejoindre la clef.
L'ensemble des surfaces comprises entre ces arêtes
forme la voûte et affecte là physionomie de la coupole.
La seconde combinaison est celle de voûtes établies
sur un plan polygonal quelconque. Le système des
arcs ogives ou diagonaux est le même, se réunissant à
un centre commun, duquel partent encore les arêtes
du sommet de la voûte à celui des formerets.
Le troisième système se compose d’une série de
voûtes s'appuyant sur les tailloirs de colonnes isolées;
le chœur de l’église Saint-Serge, le narthex de Candes
en sont des exemples gracieux; la nef de la grande
salle Saint-Jean (figure 8) est un exemple appliqué
aux constructions hospitalières.
Avec ces trois combinaisons variables à l'infini,
quelle que soit l’irrégularité du plan, sa complication,
la dimension de l’espace à couvrir, on peut toujours
facilement y parvenir.
La grâce, l'élégance et la solidité des voûtes du
moyen âge ne peuvent plus être mises en doute. Toutes
— 177 —
cependant ne réunissent pas ces qualités au même
degré.
Les arêtes aiguës, les arcs brisés, leur donnent sou-
vent un aspect heurté et une apparence d’instabilité
choquante, ainsi qu’on le remarque à l’église Saint-
Martin d'Angers et à la Trinité, l'élégance et la soli-
dité des voûtes dépendant" de leur forme et de leur
construction, il convient de rechercher celles qui sa-
tisfont le mieux à ces deux conditions.
On remarque alors que les voûtes qui se rapprochent
le plus du type primitif, sont les plus belles et les plus
solides.
Il convient encore de relier la voûte avec ses sup-
ports et le reste de la construction d’une façon harmo-
nieuse, d'éviter dans les nefs, par exemple, que les
grandes croisées à lancettes dont les intrados sont
très-développés, viennent, par leurs arcs tracés d’un
centre différent de celui des formerets, rompre l’ac-
cord des lignes courbes ; on évite facilement cet incon-
vénient en surélevant le centre des formerets jusqu’à
la naissance de l’intrados des fenêtres, et le rendant
alors parallèle à la courbe de l’archivolte de la fenêtre
et l’encadre parfaitement.
La construction et la forme se tiennent si étroite-
ment que l'appareil fait pour ainsi dire partie de l’or-
nementation.
On doit donc avoir beaucoup moins pour but de le
dissimuler que de l'indiquer.
Plus cet appareil est simple, facile à saisir, plus il
s’harmonise avec la forme, er plus l’effet qu’il produit
est complet et satisfaisant.
— 178 —
C’est ce que les constructeurs du moyen âge ont
parfaitement compris en faisant usage de surfaces
faciles à engendrer, et pouvant s'appliquer utilement
à toutes leurs combinaisons.
Ce sont ces modèles que l’on cherche maintenant par
économie à reproduire à l’aide de la brique et du plâtre.
Avant d'arriver à ce mode de construction, il est
encore nécessaire de rappeler celui qu’employaient les
constructeurs du moyen âge, afin de l’appliquer au but
que nous nous proposons.
En général, pour construire une voûte dans le style
du xrrre siècle, d’un point commun on fait partir trois
courbes se réunissant ordinairement sur le tailloir des
chapiteaux des colonnes. Ces trois courbes sont Parc
doubleau, le formeret adhérent au mur, et l’arc ogive
ou diagonal.
On construit sur des cintres ces trois courbes avec
des claveaux indépendants; on les divise ensuite en
parties égales et en nombres égaux, de telle sorte que
l’arc diagonal contienne autant de parties que les for-
merets.
On joint ensuite ces points par des lignes qui déter-
minent une série de petites surfaces convexes formant
un quart de la voûte; la ligne qui joint ces différents
points peut donc être considérée comme une généra-
trice se mouvant sur deux courbes, suivant une règle
déterminée par la série des points tracés sur ces
courbes et maintenues dans le plan de leurs rayons.
Le plus ordinairement cette ligne est convexe.
Il n’en saurait être autrement dans le cas où les
voûtes ont la forme d’une coupole.
— 179 —
On comprend aisément l'importance du choix de
cetle courbe. Le renflement de la génératrice tend à
donner à chaque claveau (ou pendant) une forme par-
ticulière.
Ces difficultés de taille ont été simplifiées en pre-
nant pour remplissage des matériaux de très-petites
dimensions, et en les faisant reposer sans crossetltes
ni coupes sur les courbes principales; les épaisseurs
de lit de mortier tiennent lieu de coupe aux claveaux.
La pose de ces remplissages se faisait sur une forme
ou pâté, sur laauelle on traçait les lignes des joints des
pendants ou remplissages, de sorte que l’ouvrier n’a-
vait plus qu’à poser chaque pierre suivant la trace qui
était indiquée sur la forme.
Cette manière de construire offrait cependant, outre
le prix énorme de revient, des inconvénients et quel-
quefois un véritable danger pour l'enlèvement des
échafaudages.
Les ouvriers, habitués à voir la voûte reposer sur
ses formes, n’osaient plus détruire l’échafaudage; la
légende de Saint-Maurice vient confirmer cette asser-
tion.
D’autres fois on posait les rangs de moëllons sur des
couchis ou cintres, s’appuyant aux différents points
tracés sur les courbes principales.
Ce mode de construction était économique en ce
sens, que les voûtes, se reproduisant par portions sy-
métriques, n’exigeaient pas un grand nombre de ces
cintres ou couchis.
La nature des matériaux et leur forme rendaient en
outre inutiles de fortes dimensions dans l’épaisseur
— 180 —
des bois, mais la pose nécessitait une plus grande ha-
bileté de main-d'œuvre.
Ces deux modes de constructions s’appliquent à tous
les systèmes de voûtes, soit que la hauteur de la clef
dépasse de beaucoup celle des formerets, soit qu’elle
soit presque de niveau à leur sommet.
L'appareil des grands arcs, celui des doubleaux et
des formerets, sont constamment restés très-simples.
La première assise reposait sur le tailloir des cha-
piteaux; elle se compose souvent d’une seule pierre,
mais à mesure que l’arc doubleau s’écarte du mur,
que l’arc ogive traverse la voûte, les claveaux s’isolent
et prennent une coupe déterminée par le plan passant
par le centre de chacune de ces courbes et le point
de leur division.
Ces dispositions générales rappelées, nous allons
chercher quelles sont les courbes qui sont les plus fa-
vorables à la construction de ces diverses voûtes pour
en examiner ensuile l'application à leur exécution en
briques et plâtre.
— 181 —
DEUXIÈME PARTIE.
Données générales.
Nous avons vu que la coupole était tantôt sans pen-
dentifs distincts, c’est-à-dire que le pendentif était une
portion de la sphère ou de la surface de révolution
formant la voûte elle-même.
Dans ce cas les formerets sont nécessairement des
ares de cercles ou de sections des surface de révolu-
tion par des plans verticaux.
D’autres fois la coupole était sur pendentifs distincts
reposant sur des formerets en forme d’ogive; cette
voûte peut se prêter à beaucoup de modifications du
plan.
Ordinairement le plan est carré, alors les formerets
se coupent deux à deux à leur base, et ont leur som-
met d’égale hauteur. Ils déterminent la surface de ré-
volution qui doit former les quatre pendentifs; la cou-
pole proprement dite, reposant alors sur un plan cir-
culaire formé par la section horizontale des pendentifs,
peut affecter toutes les formes des surfaces de révolu-
tion : les plus ordinairement employées sont la sphère
ou les surfaces ayant pour génératrice un arc de cercle
(planches 9 et 10).
La parabole, l’ellipse sont des courbes peu usitées.
Si le plan est un peu irrégulier et forme un carré
long, il en résulterait que si l’on voulait composer
— 182 —
une coupole à l’aide de la sphère , il faudrait que les
pendentifs, qui doivent toujours avoir la même nais-
sance et la même hauteur, fussent formés de portions
de surfaces de révolutions différentes; pour parer à
cette difficulté, on a dans ce cas avancé les colonnes
pour raccourcir la portée des arcs doubleaux (plan-
che 3).
Quelquefois il est arrivé que l’on a fait dévier le
plan du formeret pour racheter une légère irrégularité,
mais ce moyen défectueux toujours , serait impratica-
ble avec l'emploi de la brique, qui ferait apparaître
d’une façon trop évidente le défaut.
On voit donc que les données nécessaires à la cons-
truction d’une coupole sphérique sur un plan carré
sans pendentifs distincts, doivent être quatre formerets
égaux se coupant deux à deux;
Que, quand le plan est un rectangle allongé, Îles
formerets sont inégaux et déterminés par les sections
de la sphère avec les plans verticaux des murs et des
arcs doubleaux ;
Que les données nécessaires à une coupole sur pen-
dentifs distincts peuvent être plus variées; que le plan
peut être allongé ou polygonal, à la seule condition
de trouver des formerets soutenant des pendentifs dont
la section horizontale à leur sommet forme un cercle.
Maintenant, si nous passons aux voûtes du xttre
siècle en forme de coupoles et à nervures, nous re-
marquerons que, si on néglige les conditions néces-
saires à la construction des coupoles, il en résulte que
la section horizontale des pendentifs prise au niveau
des sommets des formerets détermine quatre arcs de
— 183 —
cercles, et que ces pendentifs prolongés donnent lieu
à une coupole composée de quatre triangles de sur-
faces de révolutions (planche 9).
Il est probable, ainsi que nous l’avons dit, que c’est
cette circonstance qui a donné lieu à la naissance des
voûtes à nervures; que, voulant fortifier le centre de
ces triangles faisant le remplissage de la voûte, on l’a
soutenu par une nervure qui est devenue l’arc diago-
nal, puis on a décoré l’intersection des deux triangles
d’une nervure qui est devenue l’arc sommet.
Le goût épuré qui a présidé à cet agencement a fait
de ces voûtes un type parfait d'élégance et de solidité.
En conséquence, les données générales pour la cons-
truction de ces voûtes sont :
De tracer les arcs diagonaux, les arcs formerels
avec des rayons indéterminés, mais ayant une naissance
commune et des centres situés au même niveau hori-
zontal; de réunir le point d’intersection des arcs dia-
gonaux au sommet des arcs formerets, par une courbe
ou arc sommet dans des conditions telles, que ces arcs
se coupent trois à trois entre eux, savoir : le forme-
ret, l’arc diagonal et l’arc sommet.
Nous avons vu que le remplissage de la voûte pou-
vait être engendré par une courbe glissant sur le for-
meret, et l’arc ogive en venant s’appliquer contre l'arc
sommet. |
Il en résulterait que l’are sommet peut être indé-
terminé et même être ramené à la ligne droite; mais
nous avons dil également que les voûtes les plus re-
marquables du style ogival, en Anjou, se rapprochaient
des voûtes en coupole, et que les remplissages de ces
— 184 —
voûtes étaient formés de portions de surfaces de ré-
volutions limitées par les nervures.
Il devient donc impossible que ces nervures soient
toutes d’une courbure d’un rayon ou d’une forme in-
déterminée, puisqu'elles ne sont autre chose que les
traces d’une surface de révolution coupée par des plans
verticaux.
Maintenant, si on suppose que la surface du rem-
plissage de la voûte est une portion de sphère, on aura
bientôt déterminé rigoureusement les conditions né-
cessaires que devront remplir les arcs formerets, dia-
gonaux et sommets, pour être tracés sur ces portions
de sphère :
io Ils devront tous avoir leurs centres situés au
même niveau. :
20 Ils devront tous être des arcs de cercles situés
dans des plans verticaux.
30 Ils devront se couper trois à trois, ainsi qu’il a
été dit plus haut.
40 Les perpendiculaires élevées sur le plan de ces
cercles et passant par leur centre, devront se rencon-
trer en un point.
De cette façon, ces cercles auront tous les points de
leur circonférence également éloignés du point de ren-
contre des trois perpendiculaires élevées de leur cen-
tre, puisque les circonférences de ces cercles, se cou-
pant trois à trois, ont Lous un point de commun.
Ils seront donc des sections d’une même sphère, et
ils détermineront ainsi la portion de sphère formant
le remplissage d’un triangle de la voûte.
Cette hypothèse est une réalité, et le relevé exact
— 185 —
que nous avons fait des voûtes à nervures en forme
de coupoles de l’église cathédrale d'Angers, ne peut
laisser aucun doute à ce sujet (planche 11).
Nous avons donc ramené la construction de ces
voûtes à celle des voütes engendrées par des surfaces
de révolutions; dès lors leur exécution en briques de-
vient très-facile.
C’est ce que nous nous proposons de développer
plus loin.
TROISIEME PARTIE.
Tracé des voûtes.
Dans la première partie de cette étude, nous avons
examiné d’une manière générale les différentes formes
des voûtes usitées au moyen âge, el nous avons pro-
duit à l’appui des dessins pris sur les lieux mêmes.
Dans la seconde, nous avons fait connaître les don.
nées générales suivant lesquelles ces voûtes étaient
consiruiles, ainsi que les dispositions de leurs cour-
bures et de leurs surfaces.
Nous allons maintenant, au moyen de différentes
épures, indiquer les procédés qui nous auront paru
les plus simples pour déterminer le tracé des voûtes,
rechercher les choix des courbes à employer et le mode
de construction en briques le plus propre à assurer
une exécution convenable.
— 186 —
$ Ier. — Des voûtes en coupoles sphériques sur pen-
denuifs distincts (planche 9). La figure première indi-
que les projections horizontales el verticales d’une
voûte sphérique sur plan carré avec pendentifs dis-
lincts.
Cette voûte repose sur des formerets et des arcs-
doubleaux de même diamètre, et dont les naissances
sont communes.
En effet, ces quatre cercles dont les plans sont ver-
ticaux et se coupent à angles droits, sont des sections
de la sphère dont le centre est placé à la rencontre
des diagonales du carré et dont le rayon est égal à la
moitié de ces diagonales; les quatre triangles formant
les pendentifs de la voûte ayant un centre commun,
appartiennent donc à la même sphère dont la section
horizontale au-dessus des pendentifs est un cercle.
Quant à la partie supérieure de la coupole reposant
sur ce cercle, elle peut affecter toute forme de surface
de révolution, pourvu que sa section horizontale soit
ce même cercle.
En résumé, pour que l’on puisse, sur un plan carré,
construire une voûte sur pendentifs distincts ayant la
forme de triangles sphériques, il faut que les forme-
rets aient : 10 Une naissance commune avec les arcs-
doubleaux; 2 un diamètre égal.
La construction en briques de ces voûtes est extré-
mement simple, il suffit en effet de déterminer la vraie
grandeur du rayon de la sphère sur laquelle les arcs-
formerets peuvent être tracés, et cette longueur, ainsi
que nous l’avons vu, est la moilié de la diagonale du
carré. On construira un calibre léger, ayant la cour-
— 187 —
bure d’un grand arc de cette sphère, et on briquera
suivant celte courbe, que l’on peut faire mouvoir dans
toutes les directions, en ayant soin de la maintenir
suivant un plan contenant les rayons de la sphère, ce
qui est facile en joignant le calibre par une tringle au
centre de la sphère.
On peut encore, pour plus de facilité, faire mouvoir
le calibre, en le maintenant dans un plan vertical,
tournant suivant l’axe de la voûte;
Ou en divisant, par parties égales, les arcs-forme-
rets et les arcs-doubleaux, et construisant ainsi une
série d’anneaux horizontaux.
L’adhérence du plâtre et de la brique se prête sin-
gulièrement à cette manière de procéder, et permet
de n’employer d’autre échafaudage que celui qui est
nécessaire à soutenir les ouvriers.
$ IL. — Voûtes en coupoles avec pendentifs distincts
sur plan carré, reposant sur des formerets en ogives.
La figure 2, planche 9, fait reconnaître dans quelle
erreur on tomberait si, prenant la moitié de la diago-
nale du carré, on croyait avoir ainsi déterminé le rayon
d’une sphère contenant les pendentifs, sur laquelle les
arcs - formerets et les arcs-doubleaux puissent être
tracés.
On voit en effet, que les arcs-formerets, se coupant
deux à deux, quoique ayant même naissance, déter-
minent quatre sphères dont les centres sont évidem-
ment placés aux points d’intersection des perpendicu-
laires élevées du centre de ces courbes sur les plans
verticaux de leur surface.
— 188 —
Il en résulte que la section horizontale de ces quatre
sphères détermine quatre cercles qui se coupent, et
forment entre eux des angles curvilignes, dont les som-
mets sont placés au centre des côtés du carré. La cou-
pole qui reposerait sur ce plan aurait une forme con-
vexe, mais Carrée, qui serait d’un effet disgracieux.
Il faut donc rechercher quel mode de tracé doit être
employé pour déterminer des pendentifs dont la section
horizontale au sommet des arcs-formerets et des dou-
bleaux soit un cercle. |
La figure première de la deuxième planche reproduit
les mêmes données, savoir : un plan carré, quatre ares
ogives ayant des naissances communes el une hauteur
égale, sur lesquels le pendentif doit reposer.
Nous avons vu que ces pendentifs ne sauraient être
des triangles sphériques, mais qu’ils doivent appartenir
à une surface de révolution dont les sections, avec les
plans verticaux du carré, soient précisément les arcs
oviges des formerets et des doubleaux.
Pour déterminer la génératrice de cette surface,
nous avons supposé la coupole divisée diagonalement
par un plan vertical passant par son axe, puis nous
avons fait mouvoir chaque point de l’arc-ogive des
formerets et des. doubleaux circulairement autour de
l’axe de la coupole, en restant dans un plan horizontal
jusqu’à ce que ces points soient venus s’appliquer sur
ce plan, coupant diagonalement la voûte, nous avons
fait mouvoir ce plan de manière à le rendre parallèle
au plan de projection, et nous avons ainsi obtenu la
courbe génératrice de notre pendentif.
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dans le Plantdun grand cercle
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tenant les cahbres passant par les
points (GG)(RA)EK)GL
1480. —
Cette manière de déterminer la génératrice du pen-
dentif est réellement l'indication la plus parfaite du
moyen à prendre pour le construire.
En effet, construisant un calibre suivant cette courbe,
el le faisant mouvoir suivant un plan vertical passant
par l’axe de la voûte, on obtiendra la surface deman-
dée, chacun des points de la courbe génératrice venant
s’appliquer exactement sur les arcs-ogives des doubleaux
et des formerets.
Pour se guider, il suffira de tracer sur le ‘calibre
des divisions égales, de le joindre à l’axe de la voûte
et de le maintenir à l’aide d’un fil à plomb dans une
posilion constante pour pouvoir briquer par anneaux
parfaitement circulaires et horizontaux. L’adhérence
des matériaux permet encore de se passer de cintre el
d’échafaudage pour supporter la voûte.
Si on voulait employer un autre mode, on reconnai-
trait qu’à chaque rang le rayon diminuant, le calibre
devrait changer, et qu’alors on serait amené à faire une
forme complète, ce qui serait aussi coûteux qu’inutile.
En résumé, on remarque que “lé-pendentif des cou-
poles sur plan carré, reposant sur des formerets ogi-
vaux, ne peut être une portion de sphère, et que la
courbe génératrice est déterminée par la série des
points de ces arcs, se mouvant circulairement et hori-
zontalement autour de l’axe de la voûte.
Enfin, qu’il faut en outre que ces arcs aient la même
naissance et le même rayon.
SOC. D’AG. 43
— 190 —
Voûtes à nervures en forme de coupoles.
lo Voûte sur plan carré.
La figure première de la planche 11, donne les pro-
jections de la voûte d’un bras de la croix de l’église
cathédrale d'Angers. Cette voûte à nervures en forme
de coupoles, repose sur un plan carré limité par les
arcs-formerets ; elle est divisée par les arcs-diagonaux
et les arcs au sommet en huit parties égales.
On remarque : 4° que les différentes nervures et les
formerets sont tous iracés sur des plans verticaux et
se coupent trois à trois, 20 que les naissances des arcs-
diagonaux et des formerets partent du même point;
80 que les centres de ces arcs ainsi que l’arc-sommet
sont situés sur le même plan horizontal; 4 que les
perpendiculaires élevées sur le plan de ces arcs pas-
sant par leur centre, se rencontrent trois à trois en un
seul point, ce qui détermine ainsi le centre de huit
sphères sur lesquelles peuvent être tracés trois à trois
l’are-formeret, l’arc-diagonal et l’arc-sommet.
En examinant attentivement le remplissage de cette
voûte, on remarque que les sections horizontales dé-
terminent des arcs de cercles coupés par les nervures
de la voûte, lesquels cercles jouissent de la propriété
d’avoir leurs centres situés sur la perpendiculaire à ces
plans, passant par le centre des sphères déterminées
par les arcs des nervures de la voûte.
Ce qui démontre évidemment que ces remplissages
sont des portions de ces sphères.
Il ressort encore de l’examen de cette voûte que,
— 4191 —
lorsque le plan est carré, que la hauteur des arcs-
formerets est la même, les huit sphères et les huit
portions de voûtes sont égales.
20 Voûte sur plan rectangulaire.
La disposition du plan ne peut pas toujours être un
carré parfait, il peut au contraire se faire que ce plan
soit un rectangle.
La figure première, planche 13, indique cette dis-
position; les données sont variées, la hauteur des for-
merets des arcs-doubleaux et des murs différent entre
elles, les ares-sommets ont aussi des naissances difié-
rentes.
Mais ces courbes se coupent toujours trois à trois,
et jouissent de cette propriété, que les perpendicu-
laires élevées de leur centre au plan de leur cercle se
coupent trois à trois en un seul point, et déterminent
ainsi huit sphères, dont la portion comprise entre les
nervures forme le remplissage de la voûte.
On remarque que dans ce cas ces sphères sont égales
quatre à quatre.
Il demeure donc évident, que l’on peut de même
ramener les voûtes à nervures en formes de coupoles,
quelle que soil la disposition de leur plan, à être com-
posées d’une série de portions de surfaces sphériques.
Leur tracé, le choix des courbes, leur génération et
par suite leur construction en briques, ne rencontrent
plus aucune difficulté.
En effet, une seule des nervures est nécessairement
déterminée par les deux autres, c'est l’arc-sommet.
— 192 —
L’arc-diagonal et l’arc-formeret sont tracés avec un
rayon déterminé par la surface à couvrir, l’écartement
des pieds droits et la hauteur à donner à la voûte. Les
perpendiculaires élevées du centre de ces arcs à leur
plan, étant situées dans un même plan horizontal, doivent
forcément se rencontrer; ce point de rencontre sera le
centre des sphères dont une partie doit former le rem-
plissage de la voûte; pour former l’arc-sommet, il suffit
de ce point, centre de la sphère sur laquelle il doit
être tracé, d'élever une perpendiculaire au plan verti-
cal qui doit contenir l’arc-sommet, et le point d’inter-
section sera le centre de cet arc.
Pour construire ces voûtes en briques, on pourra
briquer par anneaux horizontaux (voir planche 12),
ou bien, après avoir établi les cintres qui @oivent sup-
porter les nervures, on fera un calibre ayant la cour-
bure d’un grand arc de la sphère, dont on fera glisser
les extrémités dans n’importe quelle direction sur les
nervures, ayant seulement soin de tenir le plan de
ce calibre suivant un des rayons de la sphère, ce qui
sera facile, en l’y reliant par une tringle, et on bri-
quera suivant ce calibre (Voir planche 14).
CONCLUSION.
Enfin, pour rendre cette construction plus facile et
plus intelligible à ceux qui sont étrangers à la géomé-
trie descriptive, il suffit de savoir que si toutes les ner-
vures sont des arcs de cercles ayant leurs centres pla-
— 193 —
cés au même niveau et se coupant trois à trois, elles
seront dans les conditions voulues pour que le rem-
plissage soit un triangle sphérique; que les perpendi-
culaires élevées du centre de ces arcs sur le plan de
leur cercle se rencontreront forcément en un seul
point, et enfin que la distance de ce point à une partie
quelconque des nervures, est le rayon de l’arc du ca-
libre cherché.
Dans cette étude, nous avons, ainsi que nous l’avions
dit, suivi les transformations que les voûtes de nos an-
ciennes constructions ont subies pour arriver à leur
expression la plus noble, la plus simple, la plus belle,
celle qui représente pour nous le type de l’architec-
ture angevine au moyen âge, et qui a été caractérisée
du nom tout angevin de Plantagenet.
Nous avons ensuite cherché la loi suivant laquelle
ces voûtes auraient pu être construites; 1l nous a paru
nécessaire alors, pour bien la déterminer, d’y joindre
un exemple et d’en formuler la règle.
De cette règle, nous avons déduit un mode pratique
de construction pour la reproduction en briques de
ces voûtes, reproduction qui, du reste, a déjà eu lieu
en Anjou d’une manière heureuse, sous la direction
d’habiles architectes.
Nous sommes cependant loin de prétendre que cette
loi de génération pour les voûtes à nervures en forme
de coupoles, ait été connue des constructeurs du moyen
âge; nous croyons au contraire, que s’ils l'ont employée,
c'est comme conséquence des modifications qui ont
transformé la coupole en voûtes d’arêles.
— 194 —
Nous ne croyons pas non plus que cette règle soit ab-
solue pour construire des voûtes à nervures en forme
de coupoles, mais nous la croyons utile pour éviter des
mécomptes, des bizarrerits, dans les effets cherchés
sans études préalables. C'est pour cela que nous n’a-
vons pas reculé devant le travail que nous nous étions
imposé, heureux si nous avons atteint une parlie du
but proposé!
ERNEST DAINVILLE.
UN DERNIER MOT
SUR
LA ROCHE DE MURS.
Il n’est personne d’entre nous qui n’ait traversé, au
moins une fois dans sa vie, la paroisse d’Erigné, cu-
rieux de gravir et de visiter de près cel immense ro-
cher connu généralement sous le nom de Roche de
Murs.
Ce bras de la Loire, qui donne son nom au pont du
Louet, et se montre à vous d’une manière si pittores-
que vous séduit par un côté étrange, au milieu d’un
pays magnifique, il est vrai, de couleur et de lumière,
comme tous les lieux que la Loire traverse, mais en
définitive assez calme et assez peu accidenté (1).
La nature, à ce détour du Louet, vous réservait une
mise en scène d'autant plus saisissante qu’elle était
plus inattendue, et cette belle vallée, par cette révéla-
(1) Le Louet s'étend jusqu’à Chalonnes, après avoir reçu plusieurs
petites rivières telles que l’Aubance et arrosé la belle vallée de Roche-
fort et les célèbres ruines de Dieusie et de Saint-Symphorien.
LL
— 196 —
tion subite et cette fantastique apparition, an moment
où vous l’accusiez peut-être d’un peu de monotonie,
semble prendre à tâche de vous prouver qu’elle sait
unir, quand il lui plaît, à Gennes comme à Murs, à
Murs comme à Saint-Florent , la magie des antithèses
et des contrastes à la placidité et à la fraîcheur de ses
rives.
On serait donc attiré déjà vers ces cascades de schiste
et de verdure par la beauté du paysage, quand l'ère
païenne et l’êre contemporaine n’auraient pas inscrit sur
celte éminence d'aussi dramatiques épopées et d’aussi
palpitants souvenirs.
Mais avant de chercher sur ce vaste théâtre, la trace
des héros que l’histoire y a fait monter et que la mort
en a fait descendre, ne tenons compte un inslant que
de sa forme extérieure, des sensations et des impres-
sions qu’il nous a causées à nous et à tant d’autres,
et livrons-nous un instant devant lui à une muette et
religieuse contemplation.
Cette espèce de fantôme dont la face principale re-
garde le nord, reçoit du soleil levant, des ardeurs du
midi et des reflets du couchant, des lueurs diverses
qui donnent au paysage tournant à ses pieds, autant
d’aspects successifs, empreints chacun d’une physio-
nomie. distincte et d’un caractère bien tranché.
Enveloppé à l’aurore dans la brume du matin, ses
formes vagues el indécises projettent sur le Louet, qui
coule au-dessous de lui, ses ombres confuses et indé-
terminées; une teinte grisâtre répand à cette heure sur
le ciel, sur la colline-et sur les eaux, une harmonie
touchante dont le voile mystérieux s’étend jusque sur
— 197 —
vous, et vous porte à la mélancolie et à la méditation.
Quelques heures après , une vive lumière s’élevant
derrière lui, imprime des tons sévères à ses âpres et
vives arêtes dont les lignes se reproduisent dans les
flots avec la même énergie et la même vigueur.
Le soir, au contraire, le Louet, en berçant son image,
lui prête à son tour sa couleur et ses teintes de laque,
et ce lieu charmant emprunte aux reflets du soleil cou-
chant el au déclin périodique du jour, un charme par-
ticulier et une poésie nouvelle.
Il est temps de nous avancer et de visiter de près ce
vaste plateau, flanqué de rochers à pic du côté de la
Loire et sur lequel on parvient du côté du midi par un
arc de cercle assez étendu pour rendre l'élévation du
sol presqu’insensible et en faciliter l’accès au voyageur
impatient d’y secouer la poussière de la route et d'y
prendre quelque repos.
Considérée à ce nouveau point de vue, la Roche de
Murs devient une espèce d’observatoire d’où l’on peut
admirer le mouvement des astres jusque dans leur
foyer et, aux différentes heures du jour, les jeux et les
irradiations de la lumière, non plus dans leurs effets
sur un point délerminé, mais dans leurs-effets géné-
raux à travers le brillant panorama de ce vaste bassin
de la Loire, ouvert devant nous, dans toute sa suavité
et sa majesté virginale, depuis les premiers sourires
du matin jusqu'aux embrasements magnifiques et em-
pourprés des soirs d'été.
Si ce lieu est cher au poëte et à l'historien, il peut
aussi faire les délices du naturaliste. Jai vu plus d’un
botaniste se pâmer de bonheur devant la variété de ses
— 198 —
mousses et de ses lichens et en découvrant sur sa cime
ardue et brûlée par le soleil, telle plante qu’il avait en
vain cherchée à deux lieues à l’entour, à travers les
champs et les bois; et j'ai entendu plus d'un savant
s’extasier devant les richesses géologiques de ses schistes
colorés et féconds.
Si cette colline avec sa silhouette alpesire est peu
accessible du côté du nord, on y parvient du côté du
midi, comme nous le disions tout à l'heure, par une
rampe douce et facile. Habitant d’une petite maison de
campagne voisine de la Roche de Murs, je suis venu
bien des fois, à la fin d’un beau jour d’élé, m’asseoir
sur son point culminant, pour y rêver à mon aise, heu-
reux d'oublier un instant les bruits et les commotions
de la vie publique et d’y respirer un air vivifiant et
pur, en face d’un horizon riant et grandiose à la fois,
dominé par les flèches de notre cathédrale et les mou-
lins de cette autre éminence particulièrement désignée
sous le nom de butte d’Erigné.
Si les nuages s’amoncellent quelquefois sur le front
audacieux et sévère de la Roche de Murs, si la voix de
l'orage se fait entendre , la foudre la frappe bien rare-
ment; le vaste courant de la Loire sépare bientôt les
vapeurs menaçantes qui pourraient altérer la fluide
atmosphère de cette belle contrée.
Une autre voix s’y fait entendre; c’est celle de l’his-
toire. Si ce n’est pas sur cette position formidable,
c’est toujours dans un des champs voisins que se livra
la fameuse bataille dans laquelle Dumnacus fit payer si
cher aux soldats de Fabius et de Caninius les derniers
lambeaux de la liberté gauloise dans notre province.
TM —
Si le lieu n’en a été déterminé d’une manière bien
précise par aucun historien, cette tradition a du moins
été admise par presque tous les auteurs qui se sont
occupés des annales angevines.
À dix-huit siècles d'intervalle (1) nn autre engage-
ment moins décisif, mais non moins déplorable, puis-
que les combattants, Français de part et d’autre, n’é-
taient séparés que par la couleur de leur drapeau, se
donna cette fois sur cette hauteur où nous respirons à
pleins poumons le calme et la rêverie.
Au mois de juillet 1795, le commandant républicam
Bourgeois campait dans ce lieu où il s’était replié après
avoir été forcé d'abandonner aux Vendéens les buttes
d'Erigné. Les royalistes, au nombre de douze mille
environ, appartenaient à la division de Bonchamp et
étaient commandés par M. d’Autichamp.
Pour connaître d’une manière complète les événe-
ments qui précédèrent et amenèrent le combat de la
Roche de Murs, il faut se reporter aux pages qu'ont
écrites à ce sujet MM. Crétineau-Joly et Marmier, et que
M. Lemarchand a si bien résumées dans le chapitre
que le savant auteur de l’Album Vendéen a consacré à
la Roche de Murs.
Nous n'avons rien à ajouter à ces faits historiques,
traités par ces divèrs écrivains avec autant de cons-
cience que de supériorité. Nous ne sortirons pas du
(1) Quant aux légendes du moyen âge dont la tradition s’est trans-
mise dans ce pays, nous renvoyons aux détails intéressants que
M. Aimé de Soland en a donnés dans sa notice sur les paroisses de
Murs et d’Érigné, publiée dans les Annales de 1853, de la Société
linnéenne.
— 200 —
champ de bataille, et nous parlerons seulement d’une
particularité statistique qui s’y réfère et qui ajoute tou-
jours, quand nous le visitons , une émotion et un in-
térêt de plus aux vives impressions que ce lieu remar-
quable à tant de titres, ne cessera jamais de produire
sur nous.
Pour se rendre compte de cette circonstance dont
M. d’Autichamp a tiré si bon parti, il faut bien se fi-
gurer la situation respective des combatiants.
Représentons-nousce détachement républicain connu
sous le nom des Lombards; représentons-nous ces Lom-
bards renfermés dans leur camp qui n’est autre chose
que notre roche elle-même.
Quelle admirable position ! et däns quel camp at-
tendra-t-on l’ennemi en pleine sécurité si ce n’est là ?
S'il se présente par le nord ou par l’est, il trouve des
retranchements redoutables, car le commandant sait,
s’il est attaqué, qu’il le sera de ce côté, el c’est pour
ce motif qu’il concentre dans cette direction toutes ses
forces et toute son attention. En effet, du côté du cou-
chant et du côté du nord particulièrement, qu’a-t-il à
craindre ? sa position est inabordable et la nature l’en-
veloppe d’une égide que la main de l’homme ne peut
ébranler.
Un examen plus approfondi des lieux aurait démon-
tré cependant aux républicains qu’ils se faisaient une
cruelle illusion. Sans doute les rochers à pic qui ga-
rantissent la Roche de Murs du côté du nord sont in-
franchissables, et les bouquets de genêts et de ronces
qui garnissent ses flancs escarpés seraient plutôt un
embarras et un danger pour les assaillants, qu’un
— 901 —
marche-pied pour arriver au faîte du rocher. Mais ils
n'avaient pas remarqué qu'entre ces végétations para-
sites et en tournant légèrement à l’est, il se trouvait
un petit massif de chênes qui n’aurait pas eu tant de
verdure et d'éclat si le pied en avait repasé sur le roc.
S'ils avaient observé ce fourré d’un peu plus près, ils
auraient reconnu qu'entre ses branches, ses lianes et
ses ramures, en apparence inextricables, un petit sen-
lier lortueux et couvert descendait peu à peu de si-
nuosité en sinuosité jusqu'aux bords du Louet. Ils l’au-
raient remarqué et ils ne se seraient pas endormis si
profondément sur leurs remparts.
Cette disposition du sol était connue de l’armée ven-
déenne, et le général d’Autichamp s’en servit. Le 26
juillet, journée brillante dans laquelle le général eut
deux chevaux tués sous lui, l’armée vendéenne, à peine
reposée du combat des buttes d’Erigné dont elle venait
d’emporter les hauteurs, s’avança donc sans être vue,
vers la Roche de Murs par le valion de Louet, mas-
quée par les premiers escarpements du rocher et leur
abondante végétation.
Le mot d'ordre était d'observer le plus complet si-
lence. On arrive au fourré dont le voile impénétrable
déroberait l’armée catholique au regard le mieux
exercé.
Le détachement parvient ainsi, sans obstacle, au
point culminant, et les assiégés surpris par cette marche
habile, n’avaient pas encore eu le temps de se remettre
de la défaite du matin, quand ils se trouvérent assaillis
tout d’un coup par l'ennemi. Les Lombards en désordre
et dispersés abandonnent leurs retranchements du nord
-- 202 —
et accourent au sud-est dans lespoir d’arrêter cette
escalade inattendue. Mais il est trop tard, et les roya-
listes, profitant de leur trouble, tournent la droite de
l’armée républicaine, et, au lieu de les acculer à leurs
remparts , les repoussent victorieux dans la direction
du Louet.
Une lutte acharnée s’engagea entre les assaillants et
les assiégés, car chaque pas que faisaient les bleus en
arrière, était un pas vers l’abîme. Il fallait donc vendre
chèrement sa vie si l’on ne pouvait la sauver. Aussi y
eut-il des prodiges de valeur des deux côtés. Mais les
républicains n'ayant pu se prémunir contre une atta-
que dont ils n'auraient jamais supposé la possibilité, ne
purent réparer le désordre qu’elle avait jeté dans leurs
rangs. Malgré la plus héroïque défense, les soldats du
commandant Bourgeois voyaient à chaque instant se
rétrécir le petit coin de terre qui les rattachait encore
au monde. Bientôt le sol manque sous leurs pieds et ils
sont précipités dans le vallon et dans les flots du Louet
rougi de leur sang.
On a cité la conduite héroïque du caporal républi-
cain Delpeux, auquel les Vendéens eux-mêmes accor-
dèrent un juste tribut d’admiration, et la fin tragique
de la jeune et belle madame Bourgeois, qui pour
échapper à l’ennemi, se précipita en Spartiate dans le
fleuve avec son enfant. Quant au commandant, il sur-
vécut à ce désastre et se batlit encore pour la répu-
blique.
C'est cette circonstance stratégique du chemin cou-
vert que nous avons voulu relever et mettre en relief,
parce qu’elle n’est mentionnée, je crois, dans aucun
— 9203 —
document écrit et qu’elle ne repose que sur la tradi-
tion. Mais il suffit, en se promenant sur le champ de
bataille, de donner un moment d’attention à la dispo-
sition des lieux, pour se rendre compte parfaitement de
la manière dont l'attaque a été conduite et même pour
se convaincre que les choses n’ont pu se passer autre-
ment.
En se rappelant les conversations du général d’Au-
tichamp sur ce sujet, une personne digne de foi croit
se souvenir de lui avoir entendu raconter ce fait de la
même façon; et il est d'autant plus difficile de con-
tester aujourd’hui cette version, que les événements qui
en sont l’objet sont moins éloignés de nous, qu’elle est
la plus rationnelle et que l’on ne voit pas pourquoi
l'attaque par le chemin du nord-est se serait accréditée
dans le pays, si l’assaut avait eu lieu complétement par
les lignes du sud.
Nous disons complétement, car nous ne contestons
nullement une attaque partielle par les Vendéens du
côté des retranchements, attaque d’autant plus néces-
saire pour opérer la diversion qui assurait le succès de
leur plan mystérieux.
N'est-ce pas d’ailleurs ce que nous rencontrons à
chaque page dans l’histoire de nos guerres de l'Ouest?
N'est-ce pas cette connaissance du terrain et l’habileté
avec laquelle les chefs vendéens savaient se servir du
moindre ravin, du moindre bouquet d’arbres et de tous
ces accidents du sol connus seulement de ceux qui y
vivent; n'est-ce pas cette tactique qui jointe à leur bra-
voure les a rendus si longtemps invincibles ?
Tout se réunit donc en notre faveur pour soutenir
— 904 —
et démontrer même, en quelque sorte, le caractère
sombre et formidable imprimé à ce combat, et par
cetle statistique naturelle et par les mœurs des assail-
lants.
Voilà comment l’inspection d’un champ de bataille
a tant d'intérêt, comment il suffit, même après un long
intervalle, de lui accorder un coup d'œil pour trancher
‘les questions les plus longtemps controversées : voilà
pourquoi nos historiens attachent tant d'importance à
cet examen préalable, et pourquoi ils mettent tant
d’empressement à aller visiter les lieux dont ils ont à
raconter les événements.
Dans tous les cas, en admettant que ce fût encore
une question, bien que toutes les présomptions soient
pour nous, nous n’aurions pas la prétention d'imposer
à personne une opinion encore incontestée et qui nous
semble incontestable. Dans le doule nous nous applau-
dirions toujours d’avoir abordé ce point digne, sui-
vant nous, du plus haut intérêt, ne füt-ce que pour
provoquer toutes les discussions et tous les arguments
appelés à l’éclaircir.
En ce moment où la Vendée des Cathelineau, des
Larochejaquelein et des Bonchamp, sillonnée d’abord
par les colonnes de Hoche victorieuses et depuis par
nos routes stratégiques, a perdu toute sa physionomie,
il ne nous a pas semblé indifférent de nous arrêter un
instant au versant de ce coteau, près de ce bouquet de
bois encore debout, auquel se rattache un des traits
les plus caractéristiques de la Vendée militaire et l’un
des souvenirs les plus saisissants de nos guerres ci-
viles. .
— 9205 —
Les monuments de la nature, comme les monuments
des hommes, ont leur passé et leur histoire, et payent,
comme eux, quelquefois leur tribut au vandalisme des
siècles modernes.
Pour une personne qui ne regarde qu’au point de
vue artistique et comme mise en scène, la Roche de
Murs semblerait, par son aspect imposant, défier en-
core plus de siècles qu’elle n’en a traversés ; et l’é-
tranger qui la contemple et qui l’admire nous regar-
derait en souriant, si nous venions lui dire que c’est une
illusion. Non, cette masse imposante, produit d’un des
phénomènes les plus anciens etles plus curieux de notre
globe, ne sera point emportée ou détruite par un ca-
taclysme analogue à celui qui l’a engendrée; cette
éminence majestueuse d’où nous contemplons un des
plus beaux horizons de notre pays, ornement elle-même
du frais paysage qui l'entoure, ne léguera pas à un
grand nombre de générations son imposante et poéli-
que silhouette; et pour nos petits-fils ce livre toujours
ouvert qui nous entretient des secrets de la science et
des souvenirs de notre histoire sera bientôt effacé, de
sorte qu’ils pourront se demander un jour en quel en-
droit a pu se donner la bataille de Murs, aussi peu
édifiés sur la marche du général d’Autichamp que nous
le sommes aujourd’hui sur celle de Dumnacus. Non,
ce rocher célèbre qui aura vu passer et tomber tant
d'hommes à ses pieds, périra lui-même par la main
des hommes.
Cette génération elle-même, à laquelle il tient par
tant de titres et tant de liens et que nous voyons passer
SOC D’AG. 14
— 206 —
devant lui dans l’attitude de l’admiration et du respect,
tandis qu’elle le signale d’une main à la vénération des
étrangers, le frappe chaque jour de l’autre d’un coup
meurtrier. — Le siècle auquel il se sera montré dans
toute sa grandeur est celui qui lui aura été le plus fatal.
Le glaive de Fabius et l’épée de d’Autichamp en se
dressant contre lui avaient laissé leurs reflets écla-
tants; maissur l’enclume de l’industrialisme l’épée du
guerrier est devenue la pioche du cantonnier. On pou-
vait l’atiaquer avec violence et faire disparaître ce pla-
teau en peu de temps en y ouvrant une carrière; au
lieu de tuer le géant d’un seul coup, on le mine, on
l’épuise. Au lieu de le réduire en dalles, on le réduit
en poussière.
Par un système de destruction lente mais continue,
on lui arrache chaque jour quelques petites parcelles ;
chacun des coups qu’on lui porte lui fait une blessure
insensible; personne ne songe à demander compte
heure par heure des quelques pierres qu’un instru-
ment aveugle et servile fait rouler de ses flancs à ses
pieds ; il semble le lendemain aussi puissant, aussi
noble, aussi majestueux que la veille.
Mais pour peu qu’on laisse s'écouler quelques mois
sans le visiter, on s'aperçoit, en le retrouvant, que la
plaie s’est élargie d’une manière effrayante, et qu’une
gorge profonde s’est ouverte là où l’on n’aväit pratiqué
qu’une légère cavité.
Avec un pareil système, encore une ou deux années
ce rocher sera partagé en deux fragments qui s’amoin-
driront peu à peu de la même manière, jusqu’à ce que
— 907 —
le niveau de la civilisation vienne balayer les derniers
restes de cette colline aussi sacrée pour nous que les
sept collines de Rome pour le peuple-roi, puisqu'elle
est revêtue à la fois de la grandeur de la création et
de la grandeur de nos pères.
P. BELLEUVRE.
PEDE LIBERO.
Quel est ce voyageur, dont Le pas solitaire
Presse avec tant d’amour notre mère la terre?
Un bâton recourbé,
Nourrisson des forêts, à son bras se balance ;
Vers les bleus horizons il chemine en silence,
Par l’extase absorbé.
Ni les lourds chariots, ni les courriers sonores,
Ni les wagons rasant comme des météores
Le village ébloui,
Ni les briskas légers dont la roue étincelle,
Ni les fiers cavaliers repliés sur leur selle,
N’ont un regard de lui.
On dirait l’homme errant dont nos mères crédules,
Au temps où le concou sonnait l’heure aux pendules,
Contaient, dans l’âtre obscur,
Du levant au couchant l’inexorable course,
Et les cinq sous toujours renaissant dans sa bourse,
Immortale jecur.
— 209 —
C’est qu’il est d’une race oubliée, incomprise
De nos dégénérés que la walse électrise,
Qui, du soir au matin,
Tournant sur un parquet à la lueur des lustres,
Laissent fouler aux pieds des manants et des rustres
La lavande et le thym.
Heureux le Créateur de immense nature,
Quand leur œil terne et morne au dehors s’aventure,
Et que, d’ennui changeant,
Dans l’espace emportés, du fond d’une litière,
Ils jettent sur son œuvre, à travers la portière,
Un sourire indulgent!
Lui, plus humble en son vol, mais d’un plus vaste empire
Convoitant les splendeurs, 1l recueille, il aspire,
Ce marcheur résolu,
Tout ce que, joie, amour, élans, prière, extase,
La nature en travail répand, comme d’un vase,
Aux pieds de son élu.
Comme un enfant qui naît sur la saison dernière,
Les aînés étant morts, ou tournés en arrière,
Tant vieillir fait d'ingrats;
Dans le cœur dévasté l’avenir se redresse,
Et l’on a, pour l’étreindre au gré de sa tendresse,
Trop peu de ses deux bras :
« À toi nos lourds greniers où s’entassent les gerbes,
» Nos troupeaux dispersés, nos chevaux dans les herbes
» Oubliant leur vertu ;
» — Mes limiers, à mon roi! — Mes joyaux, Ô ma reine!
» Mes oisifs bracelets dont l’ambre au loin s’égrène
» Sont à toi. Les veux-tu? »
— 9210 —
Tel est celui qui va, suspendant, 6 nature,
Un regard filial aux plis de ta ceinture!
Il révère ce flanc
Par d’autres profané, cette riche mamelle
Que l’homme inassouvi pressure, et d’où ruisselle
Le lait avec le sang.
LS
Voir, dit-on, c’est avoir. Mais pour voir, il faut vivre
— Ni lacets, ni verroux! A toute âme qu’enivre
L’arôme des saisons,
Il faut un corps dispos, souple, et libre, comme elle,
Ici d'ouvrir, et là de replier son aile
Au gré des horizons.
À qui Dieu mit au cœur cette soif salutaire ,
Tout parle et rit ; le sol résonne comme une aire,
Fume comme un pressoir.
Marche, puisque loiseau garde pour lui ses ailes!
Mais sur un char, fût-il mené par des gazelles,
S’accouder, c’est décheoir.
FA
LS
« Qu’a-t-il dons récolté dans son errante vie,
» Ce pédestre voyant, d’un luxe qu’il envie
» Frondeur injurieux ? »
— Peu de chose en effet. Chimères de poète,
Dont les récits fardés feraient hocher la tête
Aux hommes sérieux.
— 211 —
C’est un nid entrevu, la plante retrouvée,
Qui, fidèle au berceau, dans sa jeune couvée
Resplendit aujourd’hui ; L
C’est là-haut quelque oiseau, d'envergure inconnue,
Qui traverse les airs en laissant dans la nue
Un sillage après lui.
C’est le soldat buvant à l’onde où se reflète
L’éclat inattendu de sa rouge épaulette,
Et rêvant de quel vin
S’égayera bientôt la table héréditaire,
Quaud de loin, sur le seuil, son ombre militaire
Va se dresser enfin.
Le matin, c’est, au bourg, la maisonnette accorte
Qui s’éveille et sourit, un enfant sur la porte,
Un pigeon sur les toits;
Puis c’est la forge, au soir, dont la flamme s’allume,
Et lAngelus, versant sur les pleurs de l’enclume
Le baume de sa voix.
Car ces vagues rumeurs qui partent de la terre,
Et dans les cœurs émus déposent leur mystère,
Ne sont, le plus souvent,
Qu'un sanglot échappé, qu’une larme qui coule.
Dieu les touche du doigt, les consacre, et la foule
Les écoute en rêvant.
C’est l’aveugle, embrassant d’un regard sans prunelle
Cette création immense et solennelle ;
Cest, aveugle à son tour,
En dépit des éclairs dont son œil noir flamboie,
Le Bohémien qui passe, et, stupide, coudoie
La croix du carrefour.
— 212 —
C’est elle! Cest le Dieu visible du Calvaire,
Indulgent aux petits et pour les grands sévère,
. O Christ, à liberte!
Centre de tout, en qui tout s’explique et s’enchaîne,
La joie au deuil, au jour la nuit, l’hysope au chêne,
Les champs à la cité.
CS
De son front à ses pieds si la sueur dégoutte,
Quand le pâtre de loin voit poudroyer la route
Au sommet du coteau,
S’il chancelle, étourdi sous les coups d’une averse,
Si la neige planchit, si la grêle transperce
Le drap de son manteau,
S1 l’astre impatient , que le devoir réclame,
Sur un autre hémisphère allant darder sa flamme,
Fait la nuit sur ses pas,
Nuit sombre, où mille erreurs dans ombre survenues
Mêlent aux cieux les eaux et les terres aux nues,
— Oh! ne le plaignez pas!
Car c’est vous qu’il faut plaindre, et c’est lui que j’envie.
Eh ! qui ne sentirait se décupler sa vie,
En ces épanchements
Où la création s’entrouvre plus profonde,
Où son œuvre prodigue au regard qui la sonde
Plus de ravissements ?
Vers qui luisez pour lui dans les nuits triomphales,
Givre, fleur des hivers, chênes que les rafales
Font tomber à genoux,
— 913 —
Landes où le soleil promène son mirage,
Bouleaux plus frissonnants que des faons sous l'orage,
Parlez, parlez pour nous!
CS
Maïs la coupe où l’on boit n’est jamais qu’un calice,
Et sur son front serein plus d’une ombre se glisse.
De ses regrets témoins,
Les plus déterminés n’oseraient les redire ;
Mieux que sa joie encor sa douleur fait sourire.
— Il n’en souffre pas moins.
Na-t-il pas vu marqué d’une entaille trop sûre,
Et du fer qu’on aiguise attendant la blessure,
Le chêne, son ami,
Dont l’aigle d’une lieue avisait les repaires,
Et sous l’abri duquel les fils après les pères
Cent ans avaient dormi?
Où le moulin jasait, un pont lourd se dessine,
Du rocher qui surplombe , érodé par l’usine ,
Il ne survivra rien.
A l’horizon là-bas quelle blancheur émerge ?
D’un donjon replâtré la flèche, ou d’une auberge
Le faite olympien ?
L'église tourne, et change en un fronton vulgaire
L’abside aux blonds vitraux qu’illuminaient naguère
Les rayons du levant,
Comme on verrait sur l’onde errer à l’aventure
Un navire inconnu de voile et de mâture,
Et la proue en avant.
— 214 —
Ils ont coupé la source, ils ont tari la mare
Où se perpétuait la fleur tardive et rare
Qu’août voyait surgir,
Quand les fléaux.… silence à leur bruit séculaire !
N’a-1-il pas entendu comme un chacal dans l’aire
La machine rugir ?
LS
Tandis qu’il va, songeant, en son âme inquiète,
A tout ce qui s’éteint, à tout ce qui s’émiette,
À tout ce qui s’abat,
Au bourg, de la cité pressentant les approches,
Au bruit des chariots narguant le bruit des cloches
Dans le jour du Sabbat ;
Que bientôt la vapeur, seul esprit et seule âme
Dont cet âge de fer entretienne la flamme,
A l’œuvre incessamment,
Viendra dans sa rumeur tout étreindre et confondre,
Et sur les fronts crispés changer en ciel de Londres
Notre bleu firmament..…….
Son jarret a ployé. — D’une phase nouvelle
Au marcheur assombri l'indice se révèle ;
Le terme est loin encor; |
Mais pour le cerf errant, dont les chiens ont la trace,
Jamais, jamais en vain, si long que soit l’espace,
N’a résonné le cor.
Présages bienveillants ! Quand les plus douces choses
Subissent de nos jours tant de métamorphoses,
Mieux vaut sortir d’ici,
— U5 —
Abandonnant le monde, en ce rude passage,
À ceux qui d’une main docte, puissante et sage,
: Le transforment ainsi.
CS
Ah! lorsque , désarmé de son bâton de hêtre,
Il se résignera, sur un appel du maître,
A la halte sans fin ;
Lorsqu'il ira là-haut, de son pèlerinage,
Ce voyageur tremblant , porter le témoignage
Au voyageur divin
Qui, du soleil brûlé , ruisselant sous la pluie
De sueur et de sang que Véronique essuie,
Calme et juste, monta,
D’injure en trahison, de Caïphe à Pilate,
Sous le bandeau d’épine et la robe écarlate,
Les flancs du Golgotha ;
Nallez pas contier à quelque char servile
Son corps sinistrement cahoté par la ville,
De peur que de ses os
Une vertu ne sorte, et, conjuranf la roue,
Des chevaux effarés ne s'empare, et ne cloue
Aux pavés leurs sabots.
Mais plutôt, que, porté sur les rudes épaules
De quatre paysans nés à l’ombre des saules,
Hommes des rits anciens,
Il passe enveloppé de son linceul de serge,
Et qu’il tressaille au bruit de leurs pas sur la berge,
Dernier écho des siens !
Vicror PAVIE.
DERNIER PASSAGE
DU
GÉNÉRAL CHARETTE
A ANGERS.
Messieurs ,
La mort de Charette, généralissime vendéen en 1796,
causa au gouvernement d'alors autant de joie que
la plus belle victoire sur les Autrichiens, dit M. Thiers
dans son Histoire de la Révolution française. Elle hâta
- la fin de la guerre civile, en permettant au général
Hoche de porter toutes ses troupes en Bretagne, de dis-
perser les bandes qui étaient encore en armes, et de
travailler ensuité d’une manière efficace à l’œuvre qui
devait l’immortaliser, à la pacification générale des
départements de l’Ouest de la France.
Je n’ai nullement l'intention de parler des dernières
luttes, des derniers combats du vaillant chef, qui ré-
sista tant qu’il put se tenir debout, tant qu'il put se
— 217 —
servir de ses armes, mais j’ai espéré intéresser quelques
instants, en cherchant à faire connaître sur ce grand
drame quelques particularités qui résultent de la lecture
attentive des pièces officielles contenues dans le Monteur,
et surtout de renseignements intimes que j'ai recueillis
de la bouche même de ceux qui ont été appelés par
leurs fonctions à voir de plus près le général Charette,
lorsqu'il a traversé Angers pour aller recevoir la mort
à Nantes.
C’est le 25 mars 1796 que le général fut fait prison-
nier. Le Moniteur contient sur ce fait important les
quatre lettres suivantes :
L'adjudant-général Valentin au général Grigny.
De Brouzils, le 23 mars 1796 (vieux style, comme on disait alors),
3 germinal an 1V (vieux style, comme nous disons aujourd’hui).
Vive la République! mon cher général! le scélérat
Charette est au pouvoir des républicains; Travot l’a
arrêté à la Chabotière, sur l'heure de midi. Je l’ai ren-
contré moi, ce matin à neuf heures, entre la Guionière
et le Sabland, à la tête de cinquante hommes : je l'ai
chargé avec cent grenadiers, à dix heures et demie; je
lui ai tué dix de ses soldats et son Allemand.
Enfin il court comme un lapin; je lui ai fait faire au
moins six lieues toujours courant : je le tenais de bien
près, mais je n'ai pu l’atteindre; enfin lorsque Travot
l’a pris, il était soutenu par deux de ses soldats.
L’adjudant général Travot l’a conduit à Pont-de-Vie ;
18 —
il doit le conduire aux Sables. Je vous ferai un autre
détail. Pardonnez-moi, je suis écrasé de fatigue.
Je vous embrasse.
Signé VALENTIN.
Le même jour le général Grigny écrivait au général
en chef Hoche :
Montaigu, le 3 germinal.
Charette est entre nos mains. Ci-joint copie de la
lettre que m’écrit Valentin ; c’est lui qui l’a chassé à vue
toute cette journée comme un cerf; il est tombé entre
les mains de Travot, ne pouvant se soutenir. Il était
impossible, mon cher général, qu’il ne tombât pas en
notre pouvoir; tout le pays dans lequel nous le savions,
était couvert de troupes et d’embuscades; tous les postes
et cantonnements étaient en course : il lui était impos-
sible de se sauver nulle part.
J'écris en ce moment à Travot, qu’il ne conduise pas
Charette aux Sables, mais qu’il l'amène à Angers.
C’est à présent, mon cher général, qu’il est bien ins-
tant d'organiser la Vendée; pressez le gouvernement.
Je te félicite, mon cher général; en vérité nous som-
mes comme des fous depuis cette bonne nouvelle.
Signé GRIGNY.
Le lendemain le général Hédouville, chef d’état-ma-
Jor de l’armée des côtes de l'Océan, écrivait au Direc-
toire :
Au quartier général à Angers, le 4 germinal an IV
Citoyens Directeurs, vive la République! Charette est
— 919 —
pris; on le conduit ici où il arrivera ce soir ou demain
matin; conformément à la loi il sera jugé de suite.
Je joins ici la copie des lettres officielles qui an-
noncent cette importante nouvelle. Le général Hoche
le faisait poursuivre avec une activité vraiment éton-
nante, et il était bien fondé à vous annoncer qu’il ne
tarderait pas à tomber en notre pouvoir.
Vous ne pouviez conférer plus à propos le grade de
général de brigade à l’adjudant général Travot; je lui
remettrai ses lettres de service lorsqu'il amënera Cha-
rette.
Salut et respect.
Signé T. HÉDOUVILLE.
Ces trois lettres sont insérées dans le no 189 du Mo-
niteur universel, du mardi 29 mars 1796, et le journal
officiel ne dit plus rien du général Charette jusqu’au
8 avril, qu’il insère la lettre suivante du général Hé-
douville :
Au quartier général, à Angers, le 11 germinal an 1v.
Citoyens Directeurs, le généralissime Charette a été
fusillé le 9, à quatre heures du soir, à Nantes. Je dois
recevoir aujourd'hui son jugement et son interroga-
toire, et je m’empresserai de vous les faire passer par
le premier courrier.
Salut et respect.
Signé T. HÉDOUVILLE.
Un premier fait ressort de la lecture de ces documents,
c’est que, malgré toute l’activité du général Hoche et de
— 220 —
l’adjudant général Travot, malgré les troupes et les em-
buscades, malgré les postes et les cantonnements qui
couvraient tout-le pays, on ne savait ni où, ni quand on
pourrait prendre l’intrépide général, et qu'aucun ordre
n'avait été donné qui décidât dans quelle ville on de-
vait le faire juger. Travot devait d’abord le conduire
aux Sables, mais le général Grigny demande qu’on
amène plutôt le prisonnier à Angers, et cel avis est
partagé par le général Hédouville, qui annonce au Di-
rectoire que Charette va arriver le soir ou le lendemain
à Angers, et que conformément à la loi, il sera jugé de
suite. Or, pour vous bien faire comprendre le sens et
la portée de ces mots : 17 sera jugé de suite, je vais vous
faire une rapide analyse du jugement qu’à Angers aussi
était venu subir, un mois auparavant, un autre des
chefs qui commandaient les principales divisions de
l’armée royale.
D’après le rapport du général de brigade Ménage, in-
séré dans le Moniteur du 4er mars 1796, le 24 février,
dans la nuit, la ferme de la Saugrenière, canton de
Jallais, district de Cholet, fut cernée par le citoyen Lou-
til, chef du 7e bataillon de Paris, avec 200 hommes
d'infanterie et 25 de cavalerie. Ayant frappé à la porte,
il fut demandé : Qui est là? — Le commandant répon-
dit : Royaliste, en se nommant Forestier. La porte fut
ouverte, la maison immédiatement envahie par les sol-
dats, et les personnes qui s’y trouvaient sommées de se
rendre, alors que huit grenadiers les tenaient en joue.
Stofflet se jeta sur un grenadier et il était sur le point
de l’étrangler, lorsqu’accablé par le nombre il fut obligé
d'abandonner sa victime, et mis dans l'impossibilité de
— 991 —
se défendre plus longtemps, ainsi que les hommes qui
l’accompagnaient. Ce même jour 24 février, dans la
soirée, Stofflet arrivait à Angers, comparaissait à une
heure du matin devant un conseil de guerre, qui con-
damnait à la peine de mort :
Nicolas Stofflet, âgé de 44 ans, natif de Lunéville,
département de la Meurthe, sans profession, ancien mi-
litaire, commandant en chef les rebelles de la Ven-
dée ; ,
Charles Lichtenhein, âgé de 24 ans, né à Prade en
Franconie, ancien officier au service de l'Empereur, et
un des officiers dudit Stofilet ;
Joseph-Philippe Desvarannes, né. à Ancenis, départe-
ment de la Loire-Inférieure, ancien commis au district
d'Ancenis, et un des officiers dudit Stofilet;
Joseph Moreau, âgé de 20 ans, né à Chantelou, dé-
partement de Maine et Loire, tisserand de son état et
brigand ;
Pierre Pinot, âgé de 21 ans, né à Cholet, tisserand
de son état et brigand.
Michel Grolleau, âgé de 14 ans, né à Cholet, dépar-
- tement de Maine et Loire, sans état et brigand, fut en
raison de son âge condamné à la détention jusqu’à la
paix générale.
L'arrêt portait de plus que le jugement serait de
suite mis à exécution, et à 10 heures précises, 24 ou
30 heures après avoir été pris, les cinq condamnés tra-
versaient une foule immense réunie sur le champ de
Mars, pénétraient au milieu d’un carré formé par la
garde nationale et l’armée, et tombaient fusillés le long
du mur de la manufacture Joùbert, à l'endroit à peu
SOG. D’AG. 15
— 992 —
près où a été ouverte depuis la rue de la Manufacture.
Tel était le sort qu’on réservait à Charette, tel est
le sens de la phrase de la lettre du général Hédouville,
mais un sentiment que je ne sais comment définir tant
il me semble étrange, je dirais presque sauvage, fit
prolonger de quelques jours l’agonie du généralissime.
Nantes le réclama; il était juste, dit-on dans une let-
tre insérée au Moniteur du 20 avril, no 211, il était
juste que le lieu de son odieux triomphe devint celui
de son juste supplice, et on voulut lui faire expier son
entrée solennelle après le traité de la Jaunaie; on vou-
lut le montrer vaincu, blessé, n’ayant plus que quelques
heures à vivre, à ces. populations, qui un an auparavant
accouraient pleines de joie et de curiosité pour voir fêter
ce chef célèbre. Il ne s'arrêta donc que quelques heu-
res à Angers, et arriva à Nantes le 28 mars, à une heure
du matin. Conduit à la maison du Bouffay il demanda
un verre d’eau, puis quelques heures de repos.
Le même jour, sur les 9 heures du matin, on le con-
duisit chez le général Duthil, où il devait subir un im-
terrogatoire. Les grenadiers et les chasseurs de la ca-
valerie de la garde nationale étaient sous les armes;
« deux compagnies de mon bataillon, dit l’auteur de la
lettre que j'ai citée tout à l’heure, et deux de la légion
nantaise étaient commandées. Charette, placé au milieu
de cette escorte , précédé d’une demi-douzaine de gé-
néraux, entouré de quelques gendarmes, fut conduit
chez Duthil jusqu’à la Construction, puis remontant la
Fosse, la rue Jean-Jacques, la place de la Comédie,
descendant ensuite la rue Crébillon, la place Egalité,
fut ramené en prison par la rue Casserie.
— 293 —
» Il était habillé d’un pantalon gris, d’un habit veste
pareil, sans autre distinction qu’un galon d’or étroit,
dentelé, qui bordait son collet. Autour de sa tête un
fichu blanc était négligemment noué à la créole. Il avait
reçu un coup de feu à la tête, son épaule droite était
encore couverte de sang. Il avait le bras gauche en
écharpe; un coup de sabre lui avait coupé trois doigts
de cette main. Sa contenance était assurée, sa marche
ferme, et le plus grand calme était répandu sur sa fi-
gure; son teint n’était plus comme au temps de la pa-
cification blanc et uni, les fatigues l’avaient bruni : il
regardait tout sans insolence et sans bassesse. »
Le lendemain 29 mars, dans la matinée, il comparut
devant le conseil de guerre, qui prononça le jugement
suivant :
Aujourd’hui, neuvième jour du mois de germinal,
lan quatrième de la République française, par-devant
le conseil militaire présidé par le citoyen Jacques Gau-
tier, chef du quatrième bataillon de l'Hérault, convo-
qué d’après les orares du général de brigade Duthil,
pour procéder au jugement du nommé François-Atha-
nase Charette, âgé de trente-trois ans, natif de Couffé,
département de la Loire-Inférieure, général en chef de
l’armée dite royaliste de la Vendée, auquel jugement
ont assisté les citoyens Gautier susdit;, Maublanc, capi-
taine; Gouin, lieutenant; Chenel, Tonnel, sergents;
Château, caporal; Edelin, Détienne et Stener, soldats.
Le conseil militaire, ouï les rapports des adjudants
généraux Valentin et Travot, et celui du commandant
de Saint-Philbert, qui constatent la capture de la per-
sonne de François-Athanase Charette de la Contrie,
— 994 —
lieutenant de vaisseau avant la révolution ; les autres
pièces déposées ; oui le rapport et le rapporteur en ses
conclusions, l’interrogatoire de l’accusé, et son défen-
seur officieux ;
Considérant qu'il est constant que ledit Charette a
été pris les armes à la main; qu’il était chef des re-
belles connus sous le nom de brigands de la Vendée ;
qu’en cette qualité, il a fomenté et dirigé la guerre ci-
vile allumée dans ce pays, en recevant des secours de
l'étranger, en armes, munitions et argent, en entrete-
nant correspondance avec les princes, les émigrés et
autres ennemis de la République, et en massacrant ses
défenseurs;
Vu l'article HT de la loi du 30 prairial, qui porte :
« Les chefs, commandants et capitaines, les embau-
» cheurs, les instigateurs des rassemblements armés,
» sans l’autorisation des autorités conslituées, soit sous
» le nom de chouans ou sous telle autre dénomination,
» seront punis de mort. »
Le conseil faisant droit aux conclusions du citoyen
Perrin, capitaine rapporteur , le condamne à la peine
de mort.
Déclare ses biens acquis et confisqués au profit de la
République ; ordonne que le présent jugement sera mis
sur-le-champ à exécution, à la diligence du comman-
dant de la force armée.
Ordonne en outre que ledit jugement sera imprimé,
et que copie en sera adressée tant au ministre de la
guerre qu’au général en chef, au général de cette di-
vision, au département, el à la commune dont l’accusé
est habitant.
— 9295 —
Fait et prononcé, séance tenante et publique, par
nous président, de l’avis des membres dudit conseil, les
jour, mois et an que dessus.
Signé Edelin, Détienne et Stener, soldats ; Chenel et
Tonnel, sergents; Gouin, lieutenant; Maublanc, capi-
taine; Gautier, président ; et H. Roche, secrétaire.
Pour copie conforme :
Le président,
GAUTIER, chef de bataillon.
Conduit à cinq heures du soir sur la place Viarmes,
qu’on nommait alors je ne sais pourquoi la place des
Agriculteurs, le généralissime ne voulut ni se mettre à
genoux ni qu’on lui bandât la vue; il retira son bras
gauche de l’écharpe qui le soutenait, et présenta sa
poitrine au peloton qui sur son ordre allait faire feu.
Tous ces faits sont connus, ils sont décrits dans beau-
coup d'ouvrages, et surtout dans celui intitulé : Vie de
Charette, par M. Lebouvier Desmortiers, mais personne
n’a donné le moindre détail sur le séjour du général à
Angers, et c’est cette lacune que je vais essayer de
remplir.
Charette arriva dans la matinée du 27 mars à la pri-
son qui était alors, comme tout le monde le sait, entre .
la place du Pilori et la place des Halles, entre les deux
rues haute et basse de la Chartre. Il fut d’abord con-
duit à l'état-major, puis comme il disait beaucoup souf-
frir de ses blessures, on envoya vers deux heures de
l'après-midi prévenir M. Casimir Lachèse, médecin des
prisons, qu'un officier vendéen blessé avait besoin
— 296 —
d’être pansé; on ajouta tout bas, et comme en secret,
que cet officier vendéen était le général Charette.
Au moment de cette communication M. Lachèse avait
dans son cabinet un de ses parents, jeune officier de
santé attaché aux ambulances volantes de l’armée répu-
blicaine, et il lui proposa de l’accompagner pour lui
servir d’aide dans un pansement qu’on lui disait devoir
être long et compliqué. M. Lachèse est mort depuis
longtemps, mais son aide vit encore, Dieu merci; il m’a
bien souvent raconté sa visite au général Charette : c’est
mon père.
Ces messieurs trouvérent le général dans la geôle,
où tout était prêt pour lui donner les soins que son étal
pouvait réclamer. [Il était assis sur un siége en bois
très-solide; deux hommes élaient près de lui et sur-
veillaient ses moindres mouvements. Il dit aux médecins
en les saluant qu’il souffrait beaucoup, qu’il n’avait
point été pansé depuis le jour où il avait été fait pri-
sonnier, et qu’il leur serait très -reconnaissant s'ils vou-
laient bien mettre un nouvel appareil sur ses blessures.
On commença par la blessure du front, qui était
large, superficielle et très-enflammée. Elle fut bien 1a-
vée avec de l’eau blanche tiède, recouverte de charpie
très-fine, de compresses maintenues par un bandage de
tête et par un mouchoir que M. Lachèse attacha.
C’est ensuite mon père, qui avec beaucoup de pré-
caution, débarrassa le bras blessé d’un appareil sali
et exhalant déjà une très-mauvaise odeur. Plusieurs
coups de sabre et des coups de feu avaient produit des
plaies qui étaient enflammées, douloureuses, mais le gé-
néral souffrait surtout d’un coup de sabre qui avait
— 9927 —
largement incisé la partie inférieure de l’avant-bras et
le poignet. Toutes ces plaies furent comme celle de la
tête lavée à grande eau puis pansées avec de la charpie
bien douce, des compresses propres et fines. Une lé-
gère planchette fut placée dans la paume de la main
pour neutraliser autant que possible la section des mus-
cles extenseurs, et après plusieurs essais pour l'arrêter
au point le plus convenable, mon pére fixa l’écharpe
qui devait supporter le membre blessé, jusqu’au mo-
ment où sur le point de mourir, l’intrépide général le
retira, pour tomber libre de tous ses membres comme
de toutes ses pensées.
On ne se contenta pas de ces premiers soins, on lava les
jambes du pauvre prisonnier, on nettoya ses vêtements
qui étaient couverts de poussière et de boue, et il ex-
prima maintes et maintes fois, pendant ce long panse-
ment, sa reconnaissance pour le soulagement qu’on
lui procurait avec tant de déférence et de sollicitude.
Puis, quand les médecins furent sur le point de se re-
tirer, il fouilla de sa main droite dans la poche de son
gilet, et en tira une pièce de 24 francs qu’il offrit à
M. Lachèse et qui fut immédiatement refusée, bien en-
tendu. Le général comprit que prisonnier lui-même il
n’avait point d'honoraires à payer au médecin chargé
de soigner les prisonniers, il n’insista pas et remercia
plusieurs fois ces messieurs avec la plus cordiale effu-
sion.
Quelques heures après, au commencement de la
nuil, M. Charette fut conduit au port de l’Ancre, en
traversant une foule immense qui se pressait autour de
la compagnie de grenadiers du 62 régiment, et d’un
— 228 —
détachement des chasseurs de la Montagne, dont une
partie devait l’escorter. Les généraux Grigny, Travot
et Valentin prirent place près de lui dans un bateau
qui l’attendait à peu de distance de l’hôtel Maquillé,
dans lequel habitait le général Hédouville. On poussa
immédiatement au large, les rames commencèrent à
s’agiter et ne s’arrêtérent plus qu'à Nantes, à une heure
du matin, comme le dit la lettre que j'ai citée plus
haut.
Ces faits, Messieurs, ne présentent aucune importance
historique, mais j'ai cru qu'ils méritaient de ne pas être
entièrement passés sous silence. J’ai surtout voulu, en
vous faisant cette communication, répondre l’un des
premiers à l'appel d’un de mes plus anciens et plus ex-
cellents camarades, notre cher président, qui voudrait,
par des travaux plus nombreux, ajouter à l’intérêt de
nos séances. Ce but serait facilement atteint, Messieurs,
si chacun de vous voulait bien nous faire part de ses
observations sur l’agriculture, les sciences et les arts
du moment, si surtout chacun de vous s’attachait à
nous faire connaître quelques-uns de ces faits si cu-
rieux, si instructifs, qui sont déjà devenus presque de
l’histoire. Car, fort de l'autorité d’une femme célèbre,
encore plus grande par les qualités de son cœur, par
le charme de son esprit que par l'illustration de son
nom, Mme Swetchine, je crois que, si nous regardons
toujours dans l'avenir, nous ne voyons que dans le passé.
À. LACHÈSE.
PROCÈS-VERBAUX
DES SÉANCES.
SÉANCE DU 24 JUILLET 1861.
Etaient présents au bureau MM. J. Sorin, président ;
E. Lachèse, secrétaire-général ; P. Belleuvre, tréso-
rier.
(M. l'abbé Chevallier a écrit pour annoncer son ab-
sence et prévenir de l'impossibilité où il se trouvait
de présenter la Revue d'ouvrages annoncée par l’ordre
du jour de la séance.)
Le procès-verbal de la séance précédente est lu. Il
est adopté, après, toutefois, une remarque présentée
par l’un des membres sur une lacune qui existerait
dans ce compte-rendu à l’égard de la médaille qui doit
être décernée à M. de Caumont, omission qui sera im-
médiatement réparée sur le procès-verbal dont s’agit.
M. le bibliothécaire donne lecture de la liste des
ouvrages adressés à la Société depuis la dernière
séance.
M. le Président donne lecture d’une lettre de M. Ma-
gin, recteur de l’Académie de Rennes, qui remercie
— 230 —
du titre de membre honoraire qui lui a été conféré par
la Société, l’accepte avec empressement et exprime le
vif intérêt que lui inspirent les travaux de la réunion.
M. le Président donne lecture d’une circulaire de la
Société impériale el centrale d’horticulture en date du
20 juin, annonçant une exposition de produits du jar-
dinuge du 21 au 24 septembre de-cette année, et indi-
quant les conditions principales à remplir par les ex-
posants. Un programme est joint à cette circulaire; ces
deux pièces seront déposées au secrétariat de la So-
ciété, pour être communiquées à toute demande.
M. le Prèsident donne lecture d’une circulaire du
Jury d'admission à l’Exposilion universelle de Londres,
des produits agricoles et industriels des arrondisse-
ments d'Angers, de Baugé et de Segré, demandant
qu’on lui adresse sans retard les indications néces-
saires, entr'autres les noms des exposants, la nature
des produits qui seront exposés, et la désignation de
espace que l’on juge devoir être rempli par les objets
à envoyer.
M: le Président fait connaître que la Commission
précédemment nommée pour s'occuper de ces soins
importants, a cru devoir, vu la diversité de ses tra-
vaux, augmenter le nombre de ses membres. Elle se
compose aujourd'hui de dix-sept personnes, qui sont :
MM. Boutton-Lévêque, président; docteur Hunault de
la Peltrie, secrétaire, Allain-Targé, père; Audusson
aîné; l'abbé de Beaumont; Courtiller aîné; Courtiller
jeune; Fairé; docteur Farge; Guillory aîné; Leroy,
André; Joseph de Mieulle; Millet; comte de Quatre-
barbes ; Sorin ; Louis Tavernier ; Textoris.
— 931 —
M. le docteur Hunault de la Peltrie pense qu’il im-
porte à tous de connaître les dispositions détaillées
renfermées à l’egard de cette Exposition immense dans
une circulaire du 20 juillet dernier, et donne lecture
de ce document, dont les dispositions devront servir de
guide à la Commission.
Après quelques observations présentées par divers
membres,il est arrêté que la Société demandera, comme
espace nécessaire à son exposition, 10 mètres de lon-
sueur sur 2 de profondeur et la hauteur d’une travée.
Il est décidé en outre que des avis seront adressés
pour hâter les exposants, non-seulement par l’organe
des journaux, mais aussi par l’envoi de circulaires.
L'ordre du jour appelle une communication de la
Commission archéologique au sujet de réparations à la
cathédrale.
Le but de cette communication et les circonstances
‘qui l’ont préparée se trouvent expliqués dans le pro-
cès-verbal suivant, dont M. E. Lachèse donne lecture :
« Commission d'enquête.
» Le mardi 16 juillet 1861, à deux heures, se sont
réunis dans la salle des séances de la Société d’agri-
culture, sciences et arts d'Angers, MM. :
» Sorin, Pavie, E. Lachèse, Belleuvre, l’abbé Che-
vallier, membres du bureau d’administration de ladite
Société d'agriculture ; Godard-Faultrier, Béclard, l’abbé
Barbier de Montault, Paul Lachèse, membres du bu-
reau d'administration de la Commission archéologique ;
Léon Cosnier, docteur Hunault de la Peltrie, l’abbé
Joubert, délégués de la Commission archéologique.
» Ces différents membres, formés en commission
— 932 —
dans le but qui va être exposé, ont invité M. Sorin,
président de la Société d’agriculture, à présider la
réunion, et M. E. Lachèse, secrétaire-général de la
même Société, à remplir dans la Commission les fonc-
tions de secrétaire.
» M. Godard-Faultrier a exposé que des bruits qui
lui semblent d’une nature grave, donnant lieu de crain-
dre que des travaux en dehors des réparations néces-
saires, et dont le résultat serait évidemment de détruire
la beauté et l'harmonie de notre église cathédrale ne
soient prochainement entrepris, ou du moins proposés,
la Commission archéologique avait, sous sa présidence,
le 10 juillet courant, décidé qu’une commission com-
posée des membres des bureaux d'administration de la
Société d'agriculture et de la Commission archéologi-
que, et, en outre, de trois délégués, serait formée pour
s’enquérir de la nature des changements ou répara-
tions qui pourraient se préparer, et avisér aux mesu-
res convenables en celte circonstance.
» Les modifications annoncées seraient les sui-
vanies :
» 40 Renouvellement de la charpente, alors que, d’a-
près des renseignements précis, des réparations par-
tielles suffiraient.
90 Démolition et reconstruction des voûtes, en partie,
du moins; travail et dépense au moins inutiles, le seul
soin à prendre étant de dégager ces voûtes du poids
des décombres qui les surchargent.
» 30 Restauration d'une partie des vitraux. Au lieu de
remeltre en plomb ceux pour lesquels ce soin est néces-
saire, on les réparerait complétement, ce qui doit faire
— 233 —
craindre que de graves atteintes ne soient portées à
ces ouvrages, dont quelques-uns remontent au x1Ie siècle
et présentent pour l’art un haut intérêt.
» 4o Remplacement du grand autel. Si cet autel, élevé
en 4757 par l'architecte Gervais, n’est pas, il faut bien
le reconnaître, en harmonie avec le style ogival de l’é-
difice, son aspect est élégant et grandiose. Son balda-
quin est généralement admiré, et l’on peut dire que,
sans lui, les Angevins ne reconnaîtraient pas leur
église. Si cette différence dans le style doit faire chan-
ger l’autel, il faudrait donc aussi changer les orgues,
supprimer quelques-uns des tombeaux de nos évêques,
et même, par voie de conséquence, abattre la tour
bâtie entre les deux flèches de la cathédrale en 1540.
Les besoins de la liturgie n’appellent ici aucun chan-
gement, et le vœu ardent, universel des habitants, est
pour la conservation de l’autel splendide devant lequel
le plus grand nombre d’entre eux a pu apprendre à
prier.
» 50 Enlèvement et remplacement de la boiserie du
chœur. Les mêmes raisons doivent faire conserver cette
œuvre d’une exécution remarquable. Un haut exemple
est donné à cet égard par la cathédrale de Paris, qui,
au rnilieu des travaux immenses auxquels ses diverses
parties sont livrées, doit conserver la boiserie de son
chœur, bien que celle-ci ne soit pas de style ogival.
» 6° Enlèvement de la balustrade en fer qui contourne
l’église à l'intérieur. Gelte balustrade, placée en 1783
aux frais de l'abbé de Gantigny, chanoine, est élégante
et permet à un grand nombre d’assistants, les jours,
— 234 —
assez fréquents, où la cathédrale se trouve trop petite,
de prendre place sur le relais en pierres qui rêgne au-
dessus des colonnes.
» M. Godard donne lecture d’un projet de lettre
dans lequel se trouvent présentées avec le plus grand
soin les observations auxquelles peut donner lieu cha-
cun des divers points qui viennent d’être signalés. |
» Un des membres de la Commission, M. le docteur
Hunault de la Peltrie, dit que les préoccupations qui
donnent lieu à la réunion ne sont pas chimériques, un
architecte de Paris ayant récemment parlé du commen-
cement prochain des travaux à faire à Saint-Maurice
comme d’une chose certaine, et ayant même indiqué
r’église de la capitale (Sainte-Geneviève) dans laquelle
devrait être dressé l’autel qu’on aurait enlevé à notre
sanctuaire.
» Comme il convient, toutefois, avant de faire une
démarche officielle, d’avoir une certitude complète, si -
non sur les détails, au moins sur l’objet général de la
réclamation, il est décidé que trois des membres de
la Commission prendront des renseignements près des
administrations départementale, diocésaine et munici-
pale, sur le point de savoir si les travaux dont il s’agit
sont réellement annoncés ou proposés. Même demande
sera faite à M. l’architecte diocésain.
» La séance habituelle de la Société d'agriculture,
sciences et arts devant avoir lieu le mercredi 24 juillet,
cette circonstance sera mise à profil pour que le ré-
sultat des renseignements pris par la Commission d’en-
quête étant connu, celte Société voie si elle doit inter-
— 935 —
venir et appuyer les observations qui pourraient être
adressées aux ministres à la juridiction desquels les
faits énoncés appartiennent. è
» Le secrétaire de la Commission,
» E. LACHÈSE. »
A cette séance du 24, la Commission d’enquête, par.
l’organe de plusieurs de ses membres, a fait connaître
le résultat de ses investigations. Il en résulte, en
somme, que les craintes conçues sont loin de pouvoir
être considérées comme vaines. En ce qui touche les
vitraux, entre autres, une approbation quelque peu
menaçante pour l’avenir aurait été donnée, verbalement
au moins, à la réparation récente de l’une des fenêtres
du chœur, réparation qui, pourtant, semble pouvoir
donner lieu à plus d’une observation grave. En ce qui
touche le grand autel, il semblerait nettement résulter
des réponses obtenues, que l’idée de l’enlever, ac-
cueillie en principe, n’aurait, jusqu'ici, manqué d’une
proposition formelle tendant à amener sa réalisation,
qu’en présence du sentiment général de réprobation
qu’un tel changement, on le sait, ferait éclater dans
tous les rangs de la population.
Il a paru à la Société qu’en cet élat des choses, une
démarche, l'expression solennelle d’un vœu, était né-
cessaire de sa part. La lettre dont le projet est indiqué
ci-dessus dans le procès-verbal de la séance de la Com-
mission d'enquête, lettre détaillée dans laquelle sont
examinés et discutés avec beaucoup de clarté chacun
des points auxquels se réfèrent les indications de su-
jets que nous avons données plus haut, a été lue par
— 236 —
M. Godard-Faultrier, correspondant du ministère de
l’Instruction publique et des Cultes, lequel, avant de
l'écrire, s'était entouré de renseignements nombreux.
La Société a déclaré adopter complétement le contenu
de cet écrit, et a décidé qu’une double copie en serait
adressée en son nom à Son Excellence le ministre d’E-
lat et à Son Excellence le ministre de l’Instruction pu-
blique et des Cultes. (Voir page 159.)
L'assemblée a entendu ensuite la lecture d’une se-
conde lettre écrite par M. l'abbé Barbier de Montault,
correspondant du ministère de l’Instruction publique et
historiographe du diocèse, lettre soutenant, par de
nouveaux motifs présentés avec force et élégance, la
nécessité de conserver le baldaquin du grand autel de
la cathédrale. (Voir page 168.)
L'assemblée a également décidé que copie de cette
missive serait adressée en son nom aux deux ministres
qui viennent d’être indiqués.
Elle a dit en outre qu’à chacune des copies de ces
deux lettres serait jointe une expédition tant du pro-
cès-verbal de la commission d’enquête lu au commen-
cement de cette partie de la séance, que du procès-
verbal de cette séance même, en ce qui touche l’objet
qui donne lieu à sa décision.
De plus, après échange de plusieurs observations
présentées par divers membres, l’assemblée décide à
la majorité des voix que, pour répondre à la préoccu-
pation que ces questions ont fail naître dans l’esprit du
public de la contrée, un extrait du procès-verbal de la
séance, en forme de note, sera communiqué au Jour-
nal de Maine et Loire pour être publié.
— 237 —
L'heure avancée ne permettant pas de commencer
les nombreuses lectures portées à l’ordre du jour de
la présente réunion, la séance est déclarée levée.
Le secrétaire-général,
E. LACHÈSE.
SÉANCE DU 98 AOÛT 1861.
Etaient. présents au bureau, MM. E. Lachèse, se-
crétaire-général; Affichard, secrétaire; Belleuvre, tré-
sorier; l’abbé Chevallier, archiviste.
‘MM. Sorin, président, et V. Pavie, vice-président de
la Société, ne se trouvant pas à Angers, la présidence
de la réunion est offerte à M. le docteur Hunault de
la Peltrie, doyen d’âge des membres présenis : sur
son refus, fondé sur ce qu’il compte, au cours de la
séance, développer une proposition, ces fonctions sont .
offertes à M. Béclard, vice-président de la Commission
archéologique, qui les accepte et prend place au fau-
teuil.
Il est donné lecture du procès-verbal de la séance
précédente. Un des membres de la réunion, M. le doc-
teur Hunault de la Peltrie, pense que ce procès-verbal
doit être complété dans la partie où il annonce qu’a-
prés l'échange de plusieurs observations, l’assemblée
a décidé qu’une note concernant la délibération relative
aux réparations de la cathédrale et à la conservation
du grand autel serait insérée au Journal de Maine et
Loire. Il demande que les raisons données pour et
SOC. D’AG. HOMAG
— 9238 —
contre dans cette discussion soient énoncées, et que le
nom des personnes qui ont pris la parole en cette oc-
currence soit cité. Il est répondu que de pareils déve-
loppements, à l'égard d’une question incidente et très-
secondaire, seraient à la fois une inutilité et un excès,
et qu’il a suffi que le procès-verbal constatât la dissi-
dence élevée et la décision prise par la majorité. Après
ces observations, l’assemblée, consultée, ne s'arrête
pas à la demande de rectification ou complément pré-
sentée et passe à l’ordre du jour.
M. le bibliothécaire donne lecture de la liste des pu-
blications parvenues à la Société depuis la séance pré-
cédente.
M. l’abbé Chevallier, archiviste, lit une Revue, faite
par lui, des principaux sujets traités dans plusieurs
des brochures adressées à la Société. L'intérêt que
présente ce travail étendu, détermine la Société à le
renvoyer au Comité de rédaction.
M. le Président donne connaissance de la correspon-
dance : £
Par deux missives en date du 4er août, Son Excel-
lence le ministre de l’Instruction publique invite le
Président et les membres de la Société, à la distribu-
tion solennelle des prix accordés aux Sociétés savantes,
séance qui se tiendra à la Sorbonne le 25 novembre
prochain.
Par une autre lettre du 20 août, M. le Ministre fait
connaître que les sections du Comité des travaux his-
toriques et des Sociétés savantes tiendront les 21, 22
et 23 novembre, des séances solennelles dans lesquelles
MM. les membres des Sociétés savantes seront admis
— 229 —
à donner lecture des notes ou mémoires qu’ils auront
bien voulu préparer pour cette circonstance.
M. le Ministre demande qu’on lui fasse connaître,
avant le 4er novembre, le nom des membres de la So-
ciété qui auraient l’intention de prendre part à ces
lectures, ainsi que le sujet et l’étendue de chaque tra-
vail.
Mention de cette lecture sera faite au procès-verbal.
De plus, celle des trois missives qui énonce les con-
ditions à remplir par les membres qui désireront assis-
ter à la solennité du 25 novembre, restera, jusqu’au
8 dudit mois, déposée au secrétariat de la Société.
Par une lettre du 12 août, M. le Préfet de Maine et
Loire invite le Président et les membres du bureau
d'administration de la Société à assister au Te Deum
qui sera chanté le 15, à la cathédrale, pour la fête de
Empereur, et à convoquer pour cette cérémonie les
membres de la Société.
La même lettre invite MM. les Président et membres
du bureau d'administration à la réunion du 15 au soir,
dans les salans de la Préfecture.
M. le Président fait connaître que la Société a été
représentée par une partie de son conseil, tant au Te
Deum qu’à la soirée qui vient d’être indiquée.
M. le bibliothécaire de la Société impériale des scvences,
de l’agriculture et des arts, de Lille, adresse un bon pour
retirer la dernière publication éditée par cette Société
et demande, en échange, l’envoi des travaux de la So-
ciété d'agriculture d'Angers.
M. le Président fait connaître que le 20 août il a été
répondu conformément au désir exprimé.
— 9240 —
M. le Président fait connaître que plusieurs person-
nes lui ayant annoncé l'intention d'envoyer des vins à
l'Exposition universelle de Londres, il en a donné avis
à M. le Président du Jury départemental, et que la So-
ciélé d'agriculture a été inscrite sur l’état transmis par
ce Jury à la Commission impériale.
M. le docteur Hunault de la Peltrie, inscrit pour une
lecture sur une Collection de céréales de Maine et Loire,
exposée en 1855, dit qu’au lieu-de faire cette lecture,
il demande à émettre une proposition. Il éxpose à l’as-
semblée que, lors du vote récent relatif aux répara-
tions ou changements annoncés pour la cathédrale, la
Société n’avait pu se préoccuper d’un fait grave survenu
depuis, l’enlêvement des deux autels placés au-dessous
des rosaces de l’église et consacrés, l’un à la sainte
Vierge, l’autre à saint Maurice, ainsi que du Sacrurium
en style de la renaissance qui joint l’un d’eux. Ces au-
tels auraient été vendus par la Fabrique de la cathé-
drale à la paroisse de: Trelazé, ei, sans l’intervention
judicieuse autant qu’empressée de l'autorité adminis-
trative, leur destruction, presque complète pour celui
dédié à saint Maurice, serait, sans nul doute, chose
consommée aujourd'hui. Ces deux autels, au point de
vue non-seulement de l’ornementation, mais surtout
du symbolisme chrétien, s’harmonisent avec le grand
autel dont chacun reconnaît que l’enlèvemrent doit être
évité à tout prix. Il y aurait donc lieu de compléter le
vœu émis par la Société relativement au grand autel,
en l’étendant aux deux autels qui viennent d’être men-
tionnés et en demandant leur conservation. M. le doc-
teur Hunault de la Peltrie en fait la proposition formelle.
— M —
Un des membres présents fait remarquer que l’auto-
rité ayant déjà pris en main celte affaire, et ayant or-
donné de suspendre la démolition de ces deux autels,
il n’y a pas lieu d’appeler son attention sur ce point,
et que le vœu dont on demande l'expression serait sans
aucun objet.
L'assemblée, consultée, adopte la proposition de
M. le docteur Hunault de la Peltrie, et :
Considérant que les deux autels menacés de destruc-
tion concourent, avec le baldaquin, à un système de
décoration dont il importe de ne pas rompre l’harmo-
nie ;
Considérant, en outre, que la disposition des trois
grands autels est fondée sur des principes de symbo-
lisme religieux qui les rendent, en quelque sorte, so-
lidaires les uns des autres;
Emet un vœu formel en faveur de la conservation
de ces autels;
Pense qu’il serait convenable que l’on continuât d'y
célébrer le culte,
Et décide que copie de cette délibération sera trans-
mise à M. le Préfet de Maine et Loire par les soins du
secrétaire-général de la Société.
Sous ce titre : Encore un mot sur la Roche de Mürs,
M. Belleuvre fait connaître et met en scène un épisode
plein d’intérêt de nos guerres civiles : il raconte com-
ment, au mois de juillet 1793, le général d’Autichamp,
à la tête des Vendéens, surprit, tailla en pièces ou pré-
cipita dans le Louet, les soldats républicains canton-
nés et cernés sur la Roche de Mürs. Ce récit qui, à
— 242 —
tous égards, mérite de fixer l'attention, est renvoyé au
Comité de rédaction.
L'heure avancée fait ajourner à la séance prochaine
deux lectures d’un certain développement, l’une pro-
mise par M. Textoris, sur les Doutes relatifs à quelques
récits historiques, l'autre annoncée par M. E. Lachése,
sur l’Histoire de la législation italienne, ouvrage dû à
M. Frédéric Sclopis, de Turin.
M. Guinbut, bibliothécaire de la Société, est invité
à lire le morceau de pdésie qui clôt l’ordre du jour de
la séance.
Dans ces stances intitulées : Un ange au cel,
M. Guinhut peint ce sentiment de tous les temps et de
tous les lieux, auquel ne manqueront jamais ni l’émoi
ni les larmes, la douleur qu’inspirent la souffrance
puis la mort d’un enfant,
« Quand le brillant soleil recommence sa course
» Faut-il te voir toujours sur ce lit de douleurs,
» Ta vie, enfant, doit-elle à deux pas de sa source
» Se tarir au milieu des fleurs !
» Quand d’un nouveau printemps les douces messagères
» Viennent dans nos climats annoncer le retour,
» En annonçant à tous sur leurs ailes légères
» Le bonheur, la joie et l'amour,
» Toi, tu vois se faner et tes lèvres de rose,
» Et ton souris si frais, et ta franche gaieté,
» Ta tige se flétrit, 6 fleur à peine éclose,
» Ange éclatant de pureté!
» Tu meurs. comme l’épi qui tombe dans la plaine,
» Par l’orage abattu bien avant la saison,
— 943 —
» L'autan vous a tous deux touchés de son haleine,
» Vous n’attendez pas la moisson!
» Tu ne recevras plus les baisers de ta mère,
» Ton cœur ne pourra plus palpiter sur son cœur,
» Et ton âme, en fuyant le séjour de la terre,
» Lui ravira tout son bonheur! »
En vain, le poète ému adresse au ciel ses prières
ferventes :
« … Il était trop tard! Cet ange de la terre
» Vers les cieux, sa patrie, avait pris son essor,
» Pendant que seul ici, finissant ma prière,
» Je restais pour le voir encor !
» Il n’est plus! Dans le ciel, les plus saintes cohortes
» Le mènent avec joie au trône du Seigneur,
» L'ange qui l’attendait près des célestes portes,
» Reste ébloui de sa candeur! »
Et les habitants du ciel disent à leur nouveau frère,
en l’accueillant parmi eux :
« La mort c’est le réveil du songe de la vie,
» Le guide qui ramène au céleste séjour.
» Emporté sur son aile, au sein de ta patrie,
» Tu n’as que hâté ton retour! »
Ces stances, pleines de sentiment, sont renvoyées au
Comité de rédaction.
La séance est levée.
Le secrétare-général,
E. LACHÈSE.
Et 0)
SÉANCE DU 27 NOVEMBRE 1861.
Etaient présents au bureau, MM. Sorin, président ;
V. Pavie, vice-président; Affichard, secrétaire particu-
lier, l’abbé Chevallier, archiviste.
Le procès-verbal de la précédente séance est lu et
adopté.
M. le bibliothécaire donne lecture de la liste des ou-
vrages dont la Société s’est récemment enrichie, et
M. l’archiviste lit un résumé des travaux les plus im-
portants. Un mémoire très-complet, de M. Canet, pro-
fesseur au collége de Castres, et secrétaire de la Société
de cette ville, sollicite à juste titre l’attention de
M. Chevallier. Ce mémoire traite des moyens à mettre
en œuvre pour favoriser l’activité des Sociétés savantes
en province et encourager leurs efforts. L'auteur s’ef-
force de les prémunir contre les obstacles qui s’oppo-
sent ie plus ordinairement à leur développement et à
leur durée. Les Sociétés nouvelles doivent RTE les
effets d’une fausse ambition qui les pousse à embras-
ser un cercle de travaux trop vaste pour elles; les an-
ciennes doivent, de leur côté, se mettre en garde con-
ire la langueur et le découragement, péril que l’éloi-
gnement du centre de la vie intellectuelle, joint à
beaucoup d’autres causes, suffit à expliquer. M. l’ar-
chiviste termine en lisant un compte-rendu du secré-
taire de la Société des sciences de l’Yonne, dans lequel
sont appréciés avec faveur les travaux qui nous ont été
lus à la dernière séance, présidée par M. Villemain.
La correspondance contient les lettres et documents
suivants :
__QNn 2
M. Brunetière, récemment entré au séminaire, et ne
pouvant plus participer à nos travaux, donne sa dé-
mission et sollicite le titre de membre correspondant.
Ce titre ne peut être donné qu’à des membres résidant
hors d'Angers, et M. Brunetière n’est pas dans ce cas;
la Société conserve à notrè collègue le titre de membre
actif et compte toujours sur sa collaboration.
M. Dalle, membre de la Société centrale d’agricul-
ture de Belgique, nous fait hommage de deux exem-
plaires d’un travail sur le rouissage du lin; c’est à la
date du 11 août que M. Dalle annonçait son envoi, et
rien encore n’est parvenu à destination. M. le Prési-
dent, en remerciant l’auteur, l’informera de ce retard.
M. le bibliothécaire de la Société d’agriculture de
Lille, sur la demande qui lui avait été adressée de
nous transmettre les Mémoires de sa Société, par l’en-
tremise du ministère, répond que ce mode d’envoi
n’est plus usité par elle et qu’il n’y a pas lieu d'y re-
venir. Tout autre moyen étant onéreux, la Société
d'Angers s’abstiendra.
M. le Président du Jury d'admission à l’exposition de
Londres, écrit au nom de la Commission impériale pour
faire observer que les produits proposés par la Société
d'agriculture, et ceux proposés par la Société indus-
irielle étant les mêmes, il importait d'éviter un double
emploi. M. le Président a répondu qu’il avait écrit à
M. le Préfet, après s’être préalablement entendu avec
M. le Président de la Société industrielle.
Par une lettre en date du 27 septembre 1861, M. le
Préfet informe la Société que le Conseil général a bien
voulu porter à 500 francs, la subvention accordée à
— 246 —
M. Audusson aîné, pour son cours d’arboriculture,
cours dont l’utilité est de plus en plus appréciée.
La Société d’émulation du commerce et de l’indus-
trie de la Loire-Inférieure nous adresse un bon pour
son bulletin (1360-1861), avec invitation de lui faire
connaître le résultat de nos travaux; de son côté, le
directeur de l’agence d'échanges internationaux nous
adresse divers documents relatifs aux États-Unis, avec
prière d’en accuser réception. |
M. Grellet-Balguerie, de la Réole, membre corres-
pondant depuis douze ans, annonce l’envoi de diverses
brochures.
Le compte-rendu de la correspondance est terminé
par la lecture d’une lettre de M. Ferdinand Lachèse.
Notre collègue invite la Société à profiter de la suspen-
sion des travaux de démolition entrepris à la Cathé-
drale, pour obtenir de l’autorité supérieure le main-
tien, dans leur ancien état, des autels de la Ste Vierge
et de St Maurice. M. Lachése joint à sa lettre une note
extraite du Répertoire archéologique de l’Anjou, et dans
laquelle est insérée une lettre de M. Constant Dufeux,
architecte de Ste Geneviève. Ce dernier proteste avec
énergie, contre tout acte de vandalisme en général, et
à notre endroit en particulier. |
M. le Président fait observer que nous avons écrit à
M. le Préfet pour demander la conservation entière
des autels, et qu’il n’y a pas de nouvelle décision à
prendre.
Deux lectures, portées à l’ordre du jour, sont remises
à la séance du 18 décembre par suite de l’absence de
M. Textoris et de l’indisposition de M. Affichard.
— 947 —
La deuxième partie du travail de M. d’Espinay est
renvoyée au comité de rédaction.
La séance est terminée par la lecture de deux pièces
de vers, l’une de M. Quelin, l’autre de M. Chudeau.
M. Quelin chante un hymne à la Vérité; il souhaite
ardemment voir la plénitude de son règne parmi nous.
Si ce bienheureux jour, pense-t-il, arrive, il n’y aura
plus de place pour le crime en ce monde :
« L’échafaud, acculé dans son dernier refuge,
» Sera brûlé par le bourreau ;
» Et l’âme n'aura plus de juge
» Que celui du tombeau. »
Les vers de M. Chudeau sont intilulés : À une fleur
venue d'Orient. Nous y retrouvons cette facilité et cette
grâce dont nous avons déjà goûté le charme :
« Toi dont une splendide aurore
» Hier empourprait la couleur,
» Toi que l’Orient fit éclore,
» Parle-nous d'Orient, Ô fleur!
» As-tu vu, lorsque la tempête
» Du simoün roule un sourd concert,
» L’Arabe errant pencher sa tête
» Sur les grands sables du désert!
» Au temps ou passaient en prière
» Les caravanes de Damas,
» De Bagdad, de Smyrne ou du Caire,
» T'inclinais-tu le front là-bas?
Le poète demande à la fleur d’où elle vient, où elle
— 248 —
est née, et la fleur répond avec une douce simplicité :
« À peine ouverte on m'a cueillie
« Sur les buissons de Jéricho. »
L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée.
Le secrétaire-particulier.
E. AFFICHARD.
SÉANCE DU 18 DÉCEMBRE 1861.
Présents au bureau, MM. Sorin, Belleuvre, abbé Che-
vallier, Affichard.
Le procès-verbal de la précédente séance est lu et
adopté.
Après la lecture du titre des divers ouvrages entrés
dans la bibliothèque, M. l’archiviste résume ce que ces
publications renferment de plus saillant. Le bulletin
de la société d'Agriculture de l’Allier, contient une
étude intéressante sur le métayage, envisagé au triple
point de vue économique, humanitaire et juridique.
Le bulletin de la Société d'agriculture de la Sarthe
consacre de son côté de sérieuses pages à rechercher
les causes de la dépopulation des campagnes et les
moyens propres à les prévenir. :
Correspondance : M. Sorin donne lecture d’une lettre
de M. le Président du jury d'Angers pour l'exposition
anglaise, lettre de laquelle il résulte qu’un espace ex-
trêmement restreint a été accordé à nos produits. Dans
son accusé de réception, M. Sorin témoigne le regret
— 949 —
de voir que le jury n’ait pas été plus largement récom-
pensé de ses efforts pour nous assurer une place con-
venable. MM. Courtiller et Prévost écrivent à M. le Pré-
sident, que leurs occupations les empêchant d'assister
régulièrement aux séances, ils se voient à regret, obli-
gés d’envoyer leur démission. Interprète des sentiments
de tous, M. Sorin promet d’insister auprès de nos deux
collègues , pour les faire revenir sur leur regrettable
décision.
L'ordre du jour appelle la lecture d’une étude de
M. Textoris, sur les doutes que doivent inspirer certains
récits historiques ; la deuxième partie de ce travail, rem-
pli d’aperçus ingénieux, sera lue à la prochaine séance.
M. le Président procède au renouvellement du bu-
reau , suivant le mode d’élection indiqué par le ré-
glement; après avoir, toutefois, informé l’assemblée, de
la volonté exprimée par MM. Sorin, E. Lachése et Bel-
leuvre, de ne point accepter de nouveaux mandats.
Le scrutin donne les résultats suivants :
Président : M. Adolphe Lachèse.
Vice-président : M. Victor Pavie.
Secrétaire-général : M. Émile Affichard.
Secrétaire-particulier : M. Philippe Béclard.
Trésorier : M. Rondeau.
Après cette élection, la société décide qu’il y a lieu
de supprimer la place de bibliothécaire et confie à
MM Belleuvre et Godard le soin d’examiner le budget.
M. Chudeau, membre correspondant, adresse à la
Société une nouvelle pièce de vers, intitulée Les fleurs
des amandiers. Emportée parfois dans les régions se-
reines de l’air, la pauvre fleur dans son enivrement
— 950 —
croit voler pour ainsi dire dans l’atmosphère divine;
puis elle retombe quand la brise languit, sur la route
poudreuse où bientôt elle est flétrie, ainsi du poëte :
« De la mer sombre aux bois profonds,
» Il marche, interroge et répète
» Des oiseaux les vives chansons
» Et les clameurs de la tempête!
» Il rêve en un autre univers
» D’ombreux buissons, de rares plantes,
» Dont jamais le vent des hivers
» Ne brise les tiges tremblantes.
» Mais comme la fleur d’amaudier,
» Quant finit le songe aux doux charmes,
» Dans les épines dn sentier
» Triste il retombe avec ses larmes! »
Avant de terminer la séance, M. le Président pro-
pose l’addition au règiement d’un article supplémen-
taire relatif à l’insertion des pièces de vers; il nomme
pour examiner sa proposition, MM. Pavie, E. Lachèése,
Affichard.
L'ordre du jour étant épuisé, la séance est levée.
Le secrétaire-particulier,
E. AFFICHARD.
TABLE DES MATIÈRES
DU QUATRIÈME VOLUME.
Pages.
Résumé des travaux de la Société pendant l’année 1860, par
MÉNTESORINE président RE ARE cer ee M con 5
Réflexions sur le Drainage, et sur son application dans le dépar-
tement de Maine et Loire, par M. Louis TAVERNIER........ 28
Note sur un procès criminel jugé à Saumur en 1714, par
MÉCOUREICERS 6 2 ee D DT ET e 48
Concours de SG ET ee EC CU 59
Quelques considérations sur l’imposition des noms et de leur
influence, par M: TEXTORIS- 2. 0 NS 61
Antiquités celtiques. — Numismatique angevine, par M. GODARD-
DAHERTER SCENE AN RAIN ER REESeeS 87
Observations sur la culture et la préparation du lin, par M. Louis
DAVERNIER :: 220 22 00 de One Lee eNeee 103
Rapport sur les bois découpés de MM. Raynaly, par M.F. Lire 116
Rapport sur un projet de Banque agricole, par M. COUTRET... 119
Procès-verbaux des séances :
Séance du 23 janvier 1861....... .. ........ 10482
Séance. du 27fEvrIer. . = eee. aline cecereneee 138
Séance du 25 mars. ...................... se 143
SÉANCE LUE Z AT AVI ENENR ee R RRR Ne 447
Séance du 22 Mae ne. cent oh 153
Extrait du procès-verbal de la séance du 24 juillet (Lettres rela-
tives à la restauration de Saint-Maurice, adressées à S. Exec,
— 959 —
Pages.
M. le ministre d'Etat, et à S. Exec. M. le ministre de l’Instruc- .
tion publique et des cultes, par M. GODARD-FAULTRIER et
M. l’abbé BARBIER DE MONTAULT)....................... 159
Etudes sur la construction des Voûtes en Briques, par M. Ernest
DAINVILLE detente eciate ce eme ce LOS 178
Un dernier mot sur la Roche de Mürs, par M. P. BELLEUVRE.. 195
Pede libero, par M. Victor PAVIE...............,......... 208
Dernier passage du général Charette, à Angers, par M. A. LACHÈSE 216
Procès-verbaux des séances :
Séance du 24 juillet 1861........................ 299
SéATICE (AUL2S LOUE D EE .. 237
Séance du 27 novembre... ..................... 244
Séance du 18 décembre................ ........ 248
+
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